Depuis mardi soir (23 mai) règne une ambiance très tendue au sein de la coalition fédérale, après que le Premier ministre Alexander De Croo (Open VLD) ait appelé sur le plateau de l’émission Terzake (VRT) à une pause des normes environnementales européennes. Il estime que l’Union doit se concentrer sur les réductions d’émissions de CO2 - à savoir le paquet européen de propositions "Ajustement à l’objectif 55" qui prône une réduction d'au moins 55% des émissions de gaz à effet de serre dans l'UE d'ici 2030 par rapport à 1990 - et ne pas y ajouter des normes environnementales en matière d’azote, de restauration de la nature, de biodiversité. Selon De Croo (photo), la "Loi de restauration de la nature" sur laquelle le Conseil environnement de l'UE qui doit se pencher le 20 juin "mérite d’être examinée en détail". Un plaidoyer de longue date de la ministre flamande de l’Environnement Zuhal Demir, auquel commencent à adhérer aussi la France et les Pays-Bas. Au sein de la majorité fédérale, les écologistes et les socialistes défendent les objectifs climatiques du gouvernement, la droite appelle à la prudence.
Ivan De Vadder: "Le Premier ministre contribue aux chamailleries sur l'environnement au gouvernement"
Le journaliste politique Ivan De Vadder (VRT) note que dans l’émission Terzake du 23 mai, le Premier ministre n’était pas interviewé sur le plateau mais intervenait par satellite dans un débat avec d’autres intervenants et c’est dans ce cadre-là qu’il a prononcé un plaidoyer pour une pause dans les normes environnementales européennes. "De Croo intervenait comme une petite voix qui sort d’une boîte, c’était un peu bizarre". (Ecoutez ci-dessous l'interview avec Ivan De Vadder)
Quoi de neuf en Flandre - 27 mai 2023
Sur quoi intervenait le Premier ministre dans l’émission télévisée ? Sur la "Loi de restauration de la nature" qui est en préparation au niveau européen et qui vise à "revenir à la situation dans laquelle se trouvaient la nature et la biodiversité il y a une soixantaine d’années. C’est très important pour les écologistes et pour la Communauté européenne. Mais depuis quelques mois certains partis européens et nationaux contestent ce projet de loi. Cela a commencé avec le PPE (Parti populaire européen), avec des échos au CD&V en Belgique, et maintenant le Premier ministre De Croo qui est libéral voudrait qu’on fasse une pause avec cette loi pour ne pas ajouter encore d’autres contraintes à l’objectif important de réduction des émissions de gaz à effet de serre", précise Ivan De Vadder.
Le président français Emmanuel Macron a suggéré la même chose récemment et le Premier ministre néerlandais Mark Rutte devrait le faire prochainement. Alexander De Croo n’est donc pas isolé avec son appel. "Sauf qu’en Belgique ce n’est pas le Premier ministre qui décide de la politique environnementale du pays", souligne De Vadder. "Il y a un conseil européen qui rassemble la Région flamande, la Région bruxelloise, la Région wallonne et le gouvernement fédéral, au sein duquel la position de la Belgique en matière d’environnement est décidée. Le ministre bruxellois de l’Environnement Alain Maron (Ecolo) et son homologue wallonne Céline Tellier (Ecolo) ont donc réagi à l’appel à une pause d’Alexander De Croo en indiquant qu’il ne s’agissait pas de la position de la Belgique parce qu’il n’y a pas eu d’accord des quatre instances à ce sujet".
Résultat, "on se demande si De Croo agissait encore en tant que Premier ministre ou plutôt déjà comme militant de l’Open VLD pour les élections de 2024. Le Premier ministre est donc responsable d’une petite crise au sein de la coalition fédérale, alors qu’il doit normalement sauvegarder une bonne ambiance au sein du gouvernement", constate Ivan De Vadder.
Il y a des tensions entre Open VLD et les écologistes dans le gouvernement fédéral, mais aussi avec le PS
Ivan De Vadder
"Il y a vraiment un problème entre les écologistes et les libéraux d’Open VLD au gouvernement fédéral. A cela s’ajoute le fait que, depuis quelques temps, les socialistes francophones et leur président Paul Magnette (PS) se demandent si Alexander De Croo fonctionne encore vraiment comme un Premier ministre. Il n’y a donc pas qu’un problème entre libéraux et écologistes dans ce gouvernement, mais aussi avec le PS", conclut le journaliste politique.
Le PS reproche régulièrement au Premier ministre d’être trop proche de la N-VA, et dans ce dossier effectivement Alexander De Croo s’est rallié en quelque sorte à la position de la ministre flamande de l’Environnement Zuhal Demir (N-VA), qui plaidait encore la veille de l’émission Terzake pour moins de nouvelles lois au niveau européen en matière de climat mais davantage d’adaptation aux changements climatiques. "Les partis francophones ont donc l’impression qu’Open VLD et la N-VA se sont mis d’accord sur leur position en matière de climat", constate De Vadder.
Au sein du gouvernement flamand, a-t-on réagi de façon aussi virulente à la proposition de "pause" du Premier ministre ? "Les écologistes ont protesté. La N-VA s’est par contre félicitée, avec un peu de cynisme, qu’Alexander De Croo se soit rapproché de son point de vue", indique le journaliste politique.
De Croo est-il déjà en campagne électorale ?
Comment expliquer que le Premier ministre ait lancé cet appel à une pause des normes environnementales européennes s’il n’y avait pas d’accord des quatre entités à ce sujet ? "Je crois que c’est le vrai début de la campagne électorale. Il n’y a pas d’autre explication", estime Ivan De Vadder. Il rappelle le succès récent aux élections provinciales des Pays-Bas du nouveau parti BoerBurgerBeweging, le Mouvement agriculteur citoyen, qui s’oppose à la volonté européenne de règlementer dans divers domaines (notamment les nomes azote) qui ont un impact sur l’exploitation agricole et les permis de bâtir, par exemple.
Ivan De Vadder rappelle aussi qu’en 2003, "lors de la première participation des écologistes au gouvernement, les libéraux - notamment du côté flamand - se sont profilés via des thèmes écologiques pour gagner les élections. Résultat : Groen a disparu de la Chambre après les élections 2003. Beaucoup d’observateurs aujourd’hui estiment que ce mécanisme est en train de se répéter, à savoir que les libéraux flamands tentent de se profiler via les écologistes".
La crise politique pourrait-elle mener à un éclatement de la coalition fédérale ? Ivan De Vadder estime que non, les 7 partis de cette coalition 'Vivaldi' ayant encore trop de dossiers importants à régler. "Même si les écologistes protestent, ils resteront dans ce qu’on qualifie en néerlandais de "kibbelkabinet", un gouvernement dont les membres se chamaillent sans cesse".
Une chose a cependant changé, constate De Vadder : "Jusqu’à présent, le Premier ministre était au-dessus de la mêlée, mais maintenant il est rentré dans cette mêlée et est même devenu la cause des chamailleries".
Plusieurs départs au sein du parti Groen : hasard ?
Depuis mi-avril, six membres du parti écologiste flamand ont annoncé quitter la politique ou vouloir passer de la politique nationale à la politique communale en vue des élections locales de 2024. Parmi eux le député Björn Rzoska qui se présentera dans sa commune de Lokeren, où il est conseiller depuis 2007. Mais aussi le député Kristof Calvo qui se concentrera sur sa ville de Malines. Y a-t-il un malaise chez les écologistes flamands ?
"Je ne sais pas s’il y a un lien entre les deux dossiers, mais il y a aussi les sondages des intentions de vote, qui indiquent que Groen devrait devenir un parti plus petit. Il y aura donc moins de places sur les listes qui pourront mener à un mandat parlementaire. Et puis chez Groen il existe aussi une philosophie de rotation, c’est-à-dire que les élus qui ont été deux ou trois fois parlementaires quittent en général leur poste. Mais il y a eu des exceptions", réagit De Vadder. "Ici on a plutôt l’impression que des membres de Groen qui ont été frustrés, qui n’ont pas obtenu un poste de ministre ou de chef de groupe, quittent maintenant la politique nationale pour passer au niveau local".




