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David Van Reybrouck et le paysage calciné des Hautes Fagnes qu'il craint de revoir.

"Quelque chose brûle aussi en vous" : une prise de conscience du "deuil du paysage" grandit après l'incendie des Hautes Fagnes

"Lorsqu'un tel paysage part en fumée - même si vous vous trouvez à des dizaines de kilomètres de là - quelque chose brûle aussi un peu en vous." C'est ce que constate l'écrivain flamand et historien de la culture David Van Reybrouck au lendemain de l'incendie qui a ravagé plus de 3.000 hectares de la réserve naturelle des Hautes Fagnes. De plus en plus de personnes reconnaissent ce type de chagrin ou de douleur – le "deuil du paysage". "Il est important qu'en tant que société nous fassions une place à ce deuil", estime le professeur Stef Craps.

Radio 1 Anne François
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L’écrivain belge de renom international, scientifique, historien de la culture et archéologue David Van Reybrouck, né à Bruges en 1971, connaît les Hautes Fagnes depuis l'adolescence. "Ma première randonnée avec sac à dos et tente m'a mené d'Eupen à Malmedy, en traversant la réserve naturelle", racontait-il tout récemment dans l'émission "De wereld van Sofie" sur Radio 1 (VRT).

Il se trouvait dans le nord de la France mi-août lorsque l'incendie a éclaté dans les Hautes Fagnes. "Il y a eu des feux de forêt tout au long de cet été. Je suivais leur progression sur la carte. Puis, un incendie s'est aussi déclaré dans les Hautes Fagnes. Cela m'a profondément touché, parce que j’ai un lien fort avec ce paysage."

Une part de soi reste toujours à cet endroit

"On ressent cette douleur du paysage avec d'autant plus d'intensité que l'on a un lien personnel avec le lieu", constate Van Reybrouck. "Si l'on y a des souvenirs, qu'on y a pris des photos et/ou qu'on y est allé avec des amis...". C’est une forme d'interaction. "Une part de nous demeure toujours dans les lieux que nous avons visités. Et ce lieu reste toujours en nous, dans notre corps même. C'est comme si un échange avait eu lieu."

Le paysage détruit par les flammes photographié depuis la tour d'observation de Botrange, à Waimes.

Nous nous trompons d’ennemi

Pour David Van Reybrouck, la transformation du paysage n’est pas seulement un sujet chargé d’émotion. Il est aussi inquiet de la rapidité de ces changements et des conséquences de la crise climatique. "Les scientifiques nous alertent depuis trente ans. Nous en avons fait bien trop peu et n'y avons pas prêté suffisamment attention."

Il ne s'agit pas d'idéologie, mais de sécurité nationale.

David Van Reybrouck, écrivain et historien de la culture, qui a décidé de se consacrer à la cause climatique

Van Reybrouck estime que la protection contre la chaleur et la sécheresse est trop souvent considérée comme une question idéologique. "Trop longtemps, nous avons présenté cela comme une préoccupation propre à la gauche, alors qu'il s'agit en réalité d'un enjeu de sécurité nationale et de santé publique."

Il y compare les investissements massifs consacrés à la sécurité militaire. "Nous avons trouvé des millions d’euros pour des avions de chasse F-35, mais nous ne disposons pas d’un seul hélicoptère d’arrosage qui puisse lutter contre ce type d’incendies." Van Reybrouck répète sans détour : "Nous nous trompons d'ennemi."

La prise de conscience doit perdurer

Alors que l'incendie faisait encore rage dans les Hautes Fagnes, Van Reybrouck a ressenti un besoin urgent d'écrire. "Je ne sais pas pourquoi, mais toutes sortes de pensées bouillonnaient en moi." Sa tristesse a alors évolué vers une réflexion plus large sur la responsabilité. "La douleur ne vient pas seulement de la perte d'un paysage aimé, mais aussi du fait que nous savions que cela allait arriver. Nous avons contribué à provoquer cet incendie."

Van Reybrouck craint que l'indignation de la population ne retombe rapidement. "Psychologiquement, il est compréhensible que l'on ne puisse pas continuer à éprouver un chagrin aussi intense qu'au cours des premiers jours. Ce n'est sans doute pas une mauvaise chose." Mais cela ne signifie pas que la perte de la réserve naturelle doive être oubliée. "À mesure que l’émotion de deuil s'apaise, la prise de conscience rationnelle doit par contre demeurer."

Du chagrin écologique au deuil écologique

Stef Craps, professeur de Littérature anglaise, étudie la manière dont les individus font face aux pertes écologiques. Il fait la distinction entre le chagrin écologique et le deuil écologique. "Le chagrin écologique est l'émotion personnelle ressentie face à la perte de la nature - par exemple, à la suite de la destruction d'un paysage par le feu, de l'extinction d'une espèce ou de la dégradation d'un habitat. Le deuil écologique survient lorsque nous exprimons et partageons ce chagrin : en marquant un arrêt collectif pour reconnaître la perte, en l’exprimant avec des mots et en élaborant des récits et des rituels."

Stef Craps constate que la perte écologique bénéficie d'une reconnaissance sociale bien moindre que le décès d'un être humain. "Lorsque quelqu’un meurt, nous comprenons et respectons le besoin de faire son deuil. En revanche, quiconque est profondément affecté par la destruction d'une forêt ou l'extinction d'une espèce se voit souvent reprocher d'exagérer."

Le professeur attribue ce phénomène au fait que ces pertes sont souvent difficiles à définir et s'inscrivent dans un processus graduel. "De plus, elles ne relèvent pas seulement du passé. Les processus à l'origine de la perte sont toujours existants. Nous savons que d'autres éléments naturels pourraient encore disparaître."

Un aspect gênant entre également en jeu : celui de notre propre responsabilité. "Nous ne sommes pas seulement témoins ou victimes de la crise écologique, nous y contribuons nous-mêmes. C'est ce qui rend la situation d'autant plus inconfortable", souligne Craps.

Les émotions ont une portée sociale

Stef Craps plaide pour la création d'espaces où les citoyens puissent partager leur chagrin écologique, tels que les écoles, les musées, les quartiers et les réserves naturelles. "Le deuil écologique ne devrait pas être réservé aux militants, aux artistes, aux thérapeutes et aux universitaires."

Le professeur Craps estime que le deuil peut aussi constituer un moteur de changement. "Les émotions ont une portée sociale. Les humains sont des êtres sociaux. Nous nous tournons constamment vers les autres pour définir ce qui est normal."

La perte de la nature est une perte réelle, et le chagrin est une réaction appropriée.

Stef Craps, professeur de Littérature anglaise

Si chacun agit comme si de rien n'était, les gens continueront simplement à vivre comme avant, soutient Craps. Un deuil écologique public peut briser ce schéma. "Il permet de rendre visible le fait que la perte de la nature est une perte réelle et que le chagrin est une réponse appropriée."

Le deuil peut donc devenir un moteur de changement, estime Stef Craps. "Les émotions contribuent à déterminer ce à quoi une société prête attention et ce qu'elle valorise. Ce qu'elle est prête à protéger. Lorsque les gens expriment publiquement leur chagrin écologique, ils peuvent contribuer à faire évoluer les normes", conclut Stef Craps.

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