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Le quartier de La Brouck, à Trooz, quelques jours après les inondations de la mi-juillet 2021.

Les habitants de la vallée de la Vesdre attendent des mesures visibles pour prévenir de nouvelles inondations : "Il faut une prise de conscience politique"

Les inondations qui ont ravagé des villes et villages de Wallonie il y a exactement 5 ans et emporté 39 vies humaines n’ont aujourd’hui presque plus laissé de traces dans le paysage de la vallée de la Vesdre. Dans la commune de Trooz, entre Chaudfontaine et Pepinster, la plupart des bâtiments qui pouvaient être préservés ont été restaurés, notamment avec l’aide de bénévoles venus de Flandre. Mais les riverains restent hantés par la peur d’une nouvelle montée des eaux et attendent encore des mesures de protection visibles. Pour beaucoup, les choses avancent trop lentement. "Il faut une prise de conscience politique", nous confie Anne-Françoise Dengis. Les autorités communales soulignent par contre qu'un plan de protection de grande envergure est actuellement mis en œuvre dans la vallée de la Vesdre.

Anne François
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Anne-Françoise Dengis se souvient encore du sentiment d'impuissance éprouvé le 14 juillet 2021. A l’époque, elle était planificatrice d’urgence pour la commune de Soumagne, située au nord-est de Trooz. Lorsque les eaux de la Magne - un affluent de la Vesdre - ont commencé à monter de façon inquiétante, elle a estimé qu'il fallait évacuer la commune. Ni le bourgmestre ni le gouverneur de province n'ont finalement donné l'ordre d'évacuation. Le centre de Soumagne a été inondé, heureusement sans qu’il y ait des morts. La Protection civile et l'armée ne sont arrivées que plusieurs jours plus tard.

Dans sa propre maison, située au centre de Trooz, le rez-de-chaussée était entièrement submergé par les eaux il y a 5 ans. Avant de se précipiter au secours de sa mère dans une autre commune, Anne-Françoise réussissait à mettre à l'abri son chat et ses chiens, et à aider plusieurs voisins âgés à rejoindre les étages supérieurs de leurs habitations.

Anne-Françoise Dengis réside au centre de Trooz. Il y a 5 ans, elle évacuait ses animaux et mettait des voisins en sécurité, avant d'aller porter secours à sa mère, à Olne.

Les souvenirs restent très vifs

Les eaux de la Magne, grossie par les fortes pluies des jours précédents, se déversèrent directement dans la Vesdre, qui encercle Trooz. Fabienne Frisée et son mari Luigi Nassisi habitent un quartier situé quelques mètres au-dessus de la rivière. Jamais ils n'avaient imaginé que leur sous-sol, tout leur rez-de-chaussée ainsi qu'un large passage situé derrière leur maison seraient totalement inondés le 14 juillet.

Eux aussi voulaient aller porter secours à leurs mères respectives, qui habitaient plus loin. Mais en chemin, ils croisèrent des pompiers. "Je les entends encore dire que les barrages d'Eupen et de la Gileppe allaient être ouverts vers 17h et que la commune serait évacuée. Mais il n’y a pas eu d’évacuation de Trooz", se souvient Fabienne.

L'eau est montée très rapidement et l'électricité a été coupée. Luigi a aidé des pompiers belges et français à se frayer un chemin dans les rues inondées de Trooz, pour évacuer des habitants de leur domicile. Fabienne a rassuré des enfants qui avaient été secourus par des bénévoles en jets-skis et que l'armée emmenait vers un centre d'urgence pour sinistrés. Ce sont des scènes apocalyptiques que le couple voit ressurgir en nous parlant.

Il se souvient aussi du fracas assourdissant des eaux déchainées et des gros objets emportés par la Vesdre, qui allaient percuter les ponts. Lorsqu’il a cessé de pleuvoir et que le barrage de Monsin, à Liège, a été ouvert le 15 juillet, le niveau de l'eau a baissé à Trooz, pour faire place à la boue et la désolation. Les onze kilomètres de berges de la commune avaient été dévastés et les habitations de plus de 4.000 riverains endommagées.

Les ponts ont retenu au passage des débris d'habitations charriés par la Vesdre en crue.

L’aide prolongée des bénévoles

Anne-Françoise Dengis est particulièrement reconnaissante de l'aide apportée par les services communaux de Seraing. Ils sont arrivés sans tarder, munis de pelles, brosses et brouettes, pour aider à vider les maisons. "Des pompiers bénévoles de Courtrai m’ont aussi aidée à évacuer un piano tout détruit par les eaux, et des gens d'Anvers ont asséché ma cave. Deux ans plus tard, les Flamands de TeamEclairs (un grand groupe de bénévoles, ndlr) ont replanté les parterres de fleurs de la commune."

La présence d'innombrables bénévoles belges et étrangers a apporté de l’animation et de la joie à Trooz, confie Anne-Françoise.

"Nous nous sommes sentis très soutenus - tant matériellement que moralement - par tous ceux qui sont venus nous aider. Ils nous ont donné le courage de commencer à reconstruire nos maisons et nos vies. Nous avons découvert en nous une force que nous ne soupçonnions pas", déclare Fabienne Frisée. "Je n'oublierai jamais cela", ajoute Luigi Nassisi.

Après la catastrophe, la solidarité entre les habitants de Trooz s’est renforcée, et la vie sociale a connu un nouvel essor, indiquent nos témoins.

Fabienne Frisée et Luigi Nassisi devant leur maison rénovée, à Trooz

Les habitants n’en parlent plus entre eux

Certains habitants ont cependant quitté la commune après les crues historiques. Il s’agissait avant tout de locataires à Trooz qui ne voulaient pas attendre la fin des rénovations, ou de riverains qui craignaient une nouvelle catastrophe. Selon les autorités communales, Trooz a ainsi vu partir environ 500 de ses 8.700 habitants.

En revanche, des petites maisons ouvrières bon marché, qui appartenaient autrefois à l'usine sidérurgique de Prayon, ont attiré de nouveaux habitants. "Mais ils n'ont souvent aucun contact avec les résidents de longue date. L'atmosphère du village a donc changé", explique Fabienne Frisée. Et puis de nombreux commerces et cafés n'ont pas survécu à la catastrophe.

Anne-Françoise Dengis constate que sa santé a souffert durant la rénovation de sa maison. Fabienne nous confie que les peurs ne font surface que maintenant, cinq ans plus tard. "De nombreux habitants de la vallée de la Vesdre sont encore traumatisés, et pourtant nous ne parlons plus des inondations entre nous. Certaines personnes - surtout celles qui ont perdu des proches dans les eaux – éprouvent néanmoins un grand besoin de parler d’eux."

Les aménagements vont trop lentement

Entretemps, la crainte d'une nouvelle catastrophe persiste. À Trooz, nombre de gens estiment que les autorités n'en font pas assez pour prévenir une nouvelle inondation majeure. "Presqu’aucune zone verte inondable assez large n'a encore été aménagée pour permettre à la Vesdre de déborder sans danger en période de crue. À certains endroits, la rivière a même été davantage canalisée avec de gros rochers."

"Il faut construire des bassins d’orages assez grands, créer des bandes enherbées autour des champs et creuser des fossés le long des routes pour éviter les inondations. Mais il faut aussi planter des feuillus dans les Ardennes pour y conserver les eaux de pluie et les empêcher de ruisseler progressivement vers les principaux cours d'eau, comme la Vesdre", explique Anne-Françoise Dengis.

Des travaux de reconstruction, en 2023, à Trooz

Il existe un plan global pour la vallée de la Vesdre

Etienne Vendy (Ecolo) était déjà président du centre public d’action sociale (CPAS) et échevin du Logement à Trooz en 2021. Depuis un quartier général improvisé, il a coordonné l'aide aux habitants sinistrés mi-juillet. Par la suite, il a distribué aux habitants les plus vulnérables une partie des 2 millions d'euros d'aide directe fournis par la Croix-Rouge.

Vendy souligne qu'il y a trois ans des experts italiens et l'Université de Liège ont élaboré un plan stratégique pour le bassin de la Vesdre afin de renforcer sa résilience face aux inondations et aux défis du changement climatique. Une étude de modélisation hydrologique pour le bassin de la Vesdre a également été finalisée mi-2024. La Région wallonne et les communes concernées sont chargées de mettre en œuvre ses recommandations sur le terrain.

Etienne Vendy est aujourd'hui encore président du CPAS de Trooz. Il indique que la commune a donné des conseils à ses habitants pour se protéger et préserver ses habitations contre d'éventuelles nouvelles inondations.

À Trooz, quatre zones ont été délimitées pour permettre l'élargissement des berges et la création d'une zone inondable de six mètres. Les bâtiments situés dans ces périmètres sont voués à la démolition. Cette mesure concerne notamment la cité de logements sociaux La Fenderie - enserrée dans un méandre de la Vesdre et totalement dévastée -, ainsi qu'une boucherie et des maisons vieilles de 250 ans à Fraipont. Mais aussi des habitations qui ont été entièrement rénovées depuis 2021.

Trooz a reçu une contribution de 35 millions d'euros de la Région wallonne pour racheter les habitations situées dans ces zones. "La commune a néanmoins décidé de n’exproprier personne. Nous privilégions le dialogue avec les propriétaires et leur proposons un prix juste. Le processus prendra donc un peu plus de temps, et le plan pour la vallée de la Vesdre ne se concrétisera que progressivement", explique Etienne Vendy.

Une autre forme de reconstruction

Le président du CPAS évoque aussi une autre forme de reconstruction lancée pour les habitants de Trooz grâce à la dernière partie de l'aide financière de la Croix-Rouge. Avec sa voisine Chaudfontaine, la commune participe au programme "Territoires zéro chômeur". L’initiative permet d'employer 15.000 habitants durement touchés par les inondations dans des secteurs encore peu développés dans la région.

Un projet de maraîchage a ainsi été créé à Trooz sur un ancien terrain de football. Les légumes servent à préparer de la soupe pour les 500 écoliers de la commune et sont vendus sur le marché bio local. Cette nouvelle forme de solidarité s'inscrit ainsi dans une démarche liée aux enjeux climatiques.

"Les responsables politiques doivent se réveiller"

Anne-Françoise Dengis ne souhaite plus évoquer à chaque date-anniversaire des inondations le malheur qui a frappé les habitants en 2021. Elle veut se tourner vers l'avenir.

"Le souvenir des victimes doit nous inciter à aménager la vallée de la Vesdre de telle sorte que pareille catastrophe naturelle ne se reproduise plus. Mais pour cela, il est impératif que les responsables politiques prennent conscience de la gravité de la situation, notamment face à l'accélération du changement climatique."

La Vesdre à Fraipont, aujourd'hui.

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