Lancé au mois de juin, en pleine vague de chaleur, un rituel commémoratif inédit en hommage aux victimes des inondations survenues il y a bientôt cinq ans avant tout dans les vallées de la Vesdre et de l’Ourthe se déroule actuellement en Wallonie. Dans cinq localités, les personnes touchées par la catastrophe environnementale peuvent nouer un dialogue profond dans un cadre artistique - et y déposer, littéralement, une larme. "C'est aussi un signal collectif", souligne Barbara Raes, directrice artistique du théâtre NT Gent et à l'origine de l'initiative, "qui appelle à agir face au dérèglement climatique".
Cinq ans après les inondations en Wallonie, deux théâtres gantois et liégeois proposent "Mémoires des eaux", un rituel de commémoration
La bombe d’eau de 2021
Le 14 juillet marquera le cinquième anniversaire du déluge catastrophique qui a frappé la Wallonie. Quarante-et-une personnes y ont laissé la vie et plus de 50.000 habitations ont été détruites ou endommagées le long de la Vesdre et de l'Ourthe. Il s'agissait de la pire catastrophe naturelle de l'histoire de la Belgique, avec des conséquences encore perceptibles aujourd'hui.
Des grands-mères du quartier se sont mobilisées pour apporter leur aide
Christiane Lavigne, habitante de Kinkempois
Kinkempois est un quartier quelque peu méconnu d'Angleur - qui fait partie de la commune de Liège - coincé entre la Meuse et l'Ourthe. Christiane Lavigne, 81 ans et pétillante de vivacité, raconte comment le quartier a été totalement coupé du monde pendant cinq jours après les inondations du 14 juillet 2021. Les vivres devaient y être acheminés par de petits bateaux.
"Nous nous sommes organisées avec d'autres grands-mères du quartier pour apporter notre aide. Ce furent des jours effrayants, mais il y a eu un formidable élan de solidarité", confie Christiane, elle-même largement épargnée par les eaux parce qu’elle vivait au premier étage. Cinq ans se sont déjà écoulés depuis lors: "Les morts ne reviendront pas, il reste beaucoup à réparer et certaines personnes sont toujours dévastées, mais je crois qu'il faut regarder vers l'avenir."
"Mémoires des eaux" propose des échanges intenses
Christiane Lavigne participe au rituel commémoratif "Mémoires des eaux", une initiative sociale et culturelle portée par le théâtre gantois NTGent et le Théâtre de Liège. Le projet s'installe quelques jours dans chacune de cinq localités touchées par les inondations : Chaudfontaine, Limbourg, Verviers, Angleur et Eupen. Sur chaque site, cinq personnes sinistrées sont accueillies chaque jour pour une rencontre intense.
À Kinkempois, l'événement se déroule dans l'église du Sacré-Cœur. On peut encore y voir sur les bancs en bois la marque laissée par la montée des eaux. Barbara Raes, directrice artistique du NTGent, accueille les participants. Elle commence par leur laver les mains dans une vasque en céramique. "Je prends le temps pour ce geste. Il permet de tisser un lien étroit, de leur faire sentir qu'ils peuvent me faire confiance et que je vais prendre soin d'eux."
Ensuite, une conversation s'engage dans le chœur de l'église, à l'intérieur d'une sorte de cocon en forme de larme ou d'oignon. "La démarche ressemble en effet à celle de peler un oignon - retirer des couches une à une - pour atteindre l'essence même de la raison pour laquelle les gens viennent ici : ils veulent laisser quelque chose derrière eux", explique Barbara Raes. "On perçoit ce besoin chez eux. Bien que cinq ans se soient écoulés et que la douleur n'est plus à vif, tout n'est pas terminé pour autant. Quelqu'un disait très justement: "ça ne s’oublie pas". "
Au cours des cinq semaines du projet artistique et social, 125 personnes sinistrées au total viendront participer à ces échanges. Les places ont été rapidement réservées. "Nous touchons les bonnes personnes", affirme Barbara Raes. "On sent une certaine ouverture, un sentiment de liberté, car cet espace offre une reconnaissance et permet aux gens de parler."
Chaque conversation, chaque processus de deuil est unique.
Barbara Raes, initiatrice de "Mémoires des eaux"
Que retient Barbara Raes de ces dizaines de rencontres, qui peuvent durer jusqu'à une heure et demie ? "Chaque conversation est unique, tout comme chaque processus de deuil. Il y a des personnes qui ont tout perdu et qui, pourtant, repartent à zéro. Elles en parlent avec philosophie, elles replacent leur situation dans un contexte plus large. D'autres restent prisonnières de leur colère, en raison de problèmes d'assurance ou d'un manque de soutien."
Barbara Raes pose des questions et écoute, mais ne donne aucun conseil. "En soi, il ne s'agit pas d'une conversation thérapeutique, mais d'un projet artistique susceptible d'avoir un effet thérapeutique. C'est dans cet espace singulier que se déploient les rituels." Et "oui, bien sûr", il y a aussi place pour le rire.
Recueillir les larmes
Avant que la conversation ne commence, Barbara Raes demande à ses invités si elle pourra éventuellement récolter une de leurs larmes. Littéralement : sur un mouchoir ou avec une pipette si la goutte tombe sur la petite table placée entre les interlocuteurs. La larme est ensuite placée dans une minuscule bouteille. Les participants lui ont d’ailleurs donné un nom : "Résurrection", "N'abandonne pas" ou "La larme du beau rêve".
Après la conversation, les participants reçoivent encore un concert intimiste et privé avec un artiste local. Pour Christiane Lavigne, la chanteuse Géraldine Cozier a improvisé un morceau. La séance s’est terminée par une tasse de café.
Tant de gens ont encore besoin de parler. Ce projet est une marque de respect pour les victimes.
Christiane Lavigne, habitante de Kinkempois
Pourquoi est-elle venue ici ? "Pour prouver qu'il faut toujours garder l'espoir. Moi-même, je n'ai pas beaucoup pleuré, parce que je n'ai pas perdu tous mes souvenirs comme tant d'autres. Je trouve important d’apprendre de chaque catastrophe et d’y puiser la force de continuer. Mais ce n'est pas toujours facile."
Christiane ne tarit pas d'éloges sur le projet "Mémoires des eaux" : "Il y a encore tant de gens qui ont besoin de parler - des personnes qui ne se sentent pas écoutées ou qui, peut-être, n'osent pas demander de l'aide. C'est un geste de respect envers elles. Une magnifique "bulle" pour échanger, écouter et réfléchir. Pour moi, c'est parfait."
Tous les petits flacons de larmes sont rassemblés pour être intégrés à un grand monument commémorant les inondations. Les participants sont invités au Théâtre de Liège le 15 juillet à cette occasion. Le soir-même, An Pierlé et d'autres musiciens donneront un concert. "Je trouve très important que ce monument soit créé par les gens eux-mêmes", déclare Barbara Raes. Il sera finalement installé dans un espace public à Liège.
C'est aussi une mise en garde collective face à la crise climatique.
Barbara Raes
Les inondations catastrophiques ont eu lieu il y a cinq ans, et pourtant les conséquences du réchauffement climatique se font sentir chaque jour un peu plus. Le projet "Mémoires des eaux" aborde également cet aspect. "Les conversations tournent souvent autour de la crise climatique, des dommages subis par les habitants, du deuil et du processus de guérison qui reste indispensable", souligne Barbara Raes. Elle évoque le terme de "solastalgie" - ce sentiment de détresse émotionnelle ou existentielle provoqué par des changements négatifs et irréversibles de son environnement proche.
"Le message que nous transmettons avec ce projet est collectif. Il fait jusqu’à 37 degrés dehors actuellement. Je crois qu'il faut entendre les revendications des gens : faites quelque chose, prenez des mesures audacieuses."
Christiane Lavigne partage cet avis : "Il est grand temps d'agir pour éviter que la planète ne se venge. Nous devons en prendre soin, entretenir correctement les rivières et les écluses, et végétaliser davantage."
Informations pratiques : le concert de clôture de "Mémoires des eaux" aura lieu le 15 juillet au Théâtre de Liège, avec la participation des artistes An Pierlé, Gala Dragot, Stef Kamil Carlens et de nombreux musiciens venus de Wallonie et de Flandre.
La plateforme "Rives" détaille la reconstruction
Le 25 juin, la Wallonie lançait "Rives" , une plateforme réunissant les informations sur les chantiers réalisés et en cours dans le cadre de la reconstruction du bassin de la Vesdre. Le site internet propose également des outils pédagogiques pour sensibiliser à la culture du risque.
"Les nombreux travaux sont souvent perçus comme des initiatives isolées, alors qu'ils s'inscrivent dans une réflexion globale", expliquait la ministre wallonne en charge de la Nature, Anne-Catherine Dalcq. Et c'est bien là l'objectif de Rives, qui ne se limite pas à un site internet. La plateforme veut "rendre visible la reconstruction de la vallée de la Vesdre" dans sa globalité. Cela doit permettre aux citoyens de s'approprier cette reconstruction.
Le site rives.wallonie.be propose une carte interactive qui permet de découvrir ou suivre les travaux, leur emplacement, implications et calendrier. Il donne également des conseils aux riverains: "comment surveiller le niveau du cours d'eau?", "qui appeler en cas de danger?", "comment protéger mon habitation au risque d'inondation?", entre autres.
Toujours dans l'optique de "donner un seul visage à la reconstruction", Rives met aussi en place une signalétique commune à tous les chantiers. La plateforme donne en outre des outils aux parties prenantes (communes, partenaires locaux, ...), comme des visuels déclinables ou des modèles de supports, pour faciliter leur communication sur le sujet.
Si l'initiative Rives se consacre pour l'instant à la vallée de la Vesdre, premier bassin versant à avoir fait l'objet de travaux structurants depuis 2021, l'objectif est bien qu'elle renseigne à terme sur toute la Wallonie.

