Ce lundi 11 mai débute déjà au centre culturel Flagey à Bruxelles la semaine des demi-finales du Concours musical international Reine Élisabeth de Belgique dédié cette année au violoncelle. Les noms des 24 demi-finalistes sont connus depuis la fin de la soirée de samedi, au cours de laquelle avait lieu au Flagey la dernière session de la première épreuve du Concours. L’édition 2026 est particulièrement festive puisqu’elle marque non seulement le 75e anniversaire du Concours mais aussi le 150e anniversaire de la naissance de la reine Élisabeth. Qui était cette femme déterminée et rayonnante qui a donné naissance au prestigieux Concours en 1937 ? Des chants d’oiseaux au classique, d’où lui est venue sa passion indomptable pour la musique ?
La reine Elisabeth avait une passion pour les arts, qui s'est épanouie dans la création d'un prestigieux Concours musical
Élisabeth Gabriëlle Valérie Marie Wittelsbach est née le 25 juillet 1876, non loin de Munich (Allemagne), fille de Karl-Theodor et de Marie-José de Bragança. Son père était duc de Bavière et sa mère issue de la famille royale portugaise.
Élisabeth grandit avec deux sœurs, deux frères et une demi-sœur dans des châteaux entourés de nature. Sa marraine était Élisabeth d'Autriche, mieux connue comme la légendaire impératrice Sissi.
Scientifique (il était ophtalmologue) et philosophe, son père Karl-Theodor était aussi un homme de culture. Il jouait du piano, organisait des concerts de musique de chambre dans sa commune et voyageait pour nouer des contacts, notamment avec le célèbre compositeur Johannes Brahms. Les portes de ses châteaux étaient toujours ouvertes aux artistes.
Karl-Theodor était exigeant envers sa famille, chose courante dans la noblesse du 19e siècle : discipline et études y étaient de rigueur. À la maison, les enfants apprenaient plusieurs langues et à jouer des instruments de musique.
Élisabeth est décrite comme une petite coquine qui aimait faire des farces. Svelte, mais active, vive et audacieuse. Elle adorait l'équitation, le canoë et l'escalade. À l'école, ses résultats étaient plutôt bons, c’était une élève moyenne.
Albert Ier de Belgique
En 1897, Charles-Théodore perd sa sœur Sophie dans l'incendie du Grand Bazar à Paris. Élisabeth et un certain Albert de Belgique assistent aux obsèques. Elle le remarque et en tombe immédiatement amoureuse. À une époque où les mariages étaient souvent arrangés, c’est un coup de foudre, mais d’abord à sens unique.
La jeune duchesse, séduite par le beau jeune homme, confia à ses amies qu'elle n'épouserait personne d'autre.
Marie-José, leur fille, dans la biographie de ses parents (1971)
Albert est prince héritier et a d'abord jeté son dévolu sur la princesse Isabelle d'Orléans. Cependant, le roi Léopold II la juge indigne comme épouse pour des raisons politiques et en raison d'une querelle. Albert se sent contraint de se marier. Sa sœur organise une rencontre avec les sœurs Wittelsbach. Marie-Gabriëlle le charme, mais elle est déjà fiancée.
Après un troisième rendez-vous, son choix se porte sur Elisabeth, qu'Albert qualifie de "charmante en tous points". Les parents d'Albert sont moins enthousiastes : cette famille bavaroise n'appartient pas à la riche élite et est plutôt excentrique.
Le prince persiste et épouse Elisabeth en 1900. Trois enfants naitront rapidement de cette union : Léopold, Charles et Marie-José.
La musique en temps de crise
Le règne d'Albert et Élisabeth est marqué par la Première Guerre mondiale. Le couple royal séjourne à la Villa Maskens, à La Panne, durant l'occupation allemande. Élisabeth fait preuve de beaucoup d’initiative : elle réorganise la Croix-Rouge et parvient à installer des hôpitaux de campagne à quelques kilomètres seulement du front.
L'un d'eux se trouve même à proximité de la Villa Maskens : l'ancien Hôtel L'Océan est transformé en un complexe de 46 bâtiments.
La petite-fille d’Elisabeth, Marie-Esmeralda, qualifie de légende l'idée que la Reine se soit consacrée aux soins des blessés. Elisabeth rendit néanmoins visite aux soldats blessés à de nombreuses reprises, s'asseyant à leur chevet pour les réconforter.
Mais le réconfort ne lui suffit pas. Elle veut leur offrir des distractions et organise des activités culturelles. Comme le disait son ami Albert Einstein : "Seule la musique permet de survivre aux temps difficiles."
Cela implique des dizaines de concerts de bienfaisance avec l'orchestre baptisé "Symphonie Royale", dans les hôpitaux de La Panne, Beveren et Vinkem, ainsi qu'au Royal Albert Hall de Londres. La Reine organise tout, jusqu'au transport des instruments. Elle invite régulièrement des musiciens de renom, dont le Liégeois Eugène Ysaÿe et le Britannique Lionel Tertis.
Nous avons donné trois ou quatre concerts en plein air, dans des casernes délabrées ou sous des tentes.
L'altiste anglais Lionel Tertis
Pour leur rôle pendant la guerre, Élisabeth et Albert, commandant en chef de l'armée belge, bénéficient d'un statut quasi héroïque, tant en Belgique qu'à l'étranger. Ce statut, qui s'ajoute à leur prestige royal, leur ouvre de nouvelles portes. Des perspectives qu'Élisabeth n'hésitera pas à saisir.
Le précurseur du Reine Elisabeth : le Concours Ysaÿe
Après la Première Guerre mondiale, avec la réouverture de la salle du Conservatoire de Bruxelles, Élisabeth retrouve une place importante dans le monde des concerts. Elle reçoit régulièrement chez elle des compositeurs et solistes de renom – d'abord à La Panne, puis au châteaudu Stuyvenberg à Laeken – pour discuter et faire de la musique ensemble. Ce sont des amis proches de la famille.
Le violoniste Eugène Ysaÿe est pendant un certain temps son professeur particulier de violon, avant de passer le relais parce que la Reine joue "délicieusement mal". En 1937, Elisabeth réalise le rêve de son ami disparu en 1931 et, grâce au généreux soutien d'industriels belges, crée le Concours international Eugène Ysaÿe de violon et de piano.
Ysaÿe et Elisabeth partageaient la même vision : diffuser la musique classique belge et l'élever à un niveau supérieur.
Des musiciens de renommée mondiale se produisent aux éditions de 1937 et 1938 du nouveau Concours, qui connait un succès retentissant. Les Russes y surpassent régulièrement leurs collègues, et notamment les virtuoses belges. Cette constatation incite la souveraine à la réflexion, et la Chapelle musicale Reine Elisabeth voit le jour. Objectif : "perfectionner" les plus grands talents belges grâce à une approche novatrice.
La Chapelle - plus vivante que jamais à l’heure actuelle - offre une formation exigeante, mais sans soucis financiers ni autres préoccupations pratiques, dans un cadre paisible au cœur de trois hectares de verdure luxuriante à Waterloo (Brabant wallon).
En 1951, le Concours Ysaÿe est rebaptisé Concours musical international Reine Elisabeth de Belgique , en hommage à sa présidente et fondatrice. Élisabeth assistera aux épreuves jusqu'à un âge avancé, en fauteuil roulant les dernières années. Chaque fois, elle prend le temps de rencontrer longuement les candidats et les membres du jury.
La Reine assiste pour la dernière fois au Concours en 1964, un an avant sa mort. Le pianiste Jean-Claude Vanden Eynden, alors âgé de 16 ans, y remporte le troisième prix. Le Bruxellois sera ensuite reçu à dîner avec son professeur Eduardo Del Pueyo au restaurant du Stuyvenberg.
"Elle était fière de ma troisième place", se souvient encore aujourd'hui la pianiste belge. "Et elle voulait fumer une cigarette après le dîner", confiait-il à VRT NWS. Jean-ClaudeVanden Eynden qualifie la Reine de visionnaire. "En 1964, elle avait invité un membre du jury qui devint plus tard directeur du Conservatoire de Shanghai."
Les oiseaux du jardin de Laeken
En 1938, la Reine se lance dans une nouvelle expérience musicale. Depuis des années, elle se promène dans les jardins du château de Laeken, écoutant le chant des oiseaux. Elle s'imprègne de leurs mélodies.
Élisabeth décide alors d'enregistrer ces chants afin de découvrir et de distinguer les espèces. Elle fait appel à l'équipe de l'ingénieur du son allemand Ludwig Koch, qui passe des semaines à enregistrer, principalement la nuit. La Reine veille alors à ses côtés.
Elle adorait les oiseaux. Elle écoutait le monde et le vivant avec la même attention que les musiciens.
Grégor Chapelle, actuel directeur de la Chapelle Musicale Reine Elisabeth
Et elle participe activement à l’expérience. Lorsqu'un rossignol cesse de chanter, la Reine imite le petit oiseau pour qu'il reprenne son concert de flûte. Résultat final : plus de 200 disques.
Le feu éternel
L'amour de la musique ne fut interrompu qu'une seule fois. Lorsque le roi Albert meurt après une chute des rochers de Marche-les-Dames, Élisabeth ne touche plus à son violon. L'année suivante, le destin frappe à nouveau : sa belle-fille, la reine Astrid, immensément populaire, meurt dans un accident.
Élisabeth recommence à jouer pour ses petits-enfants Joséphine-Charlotte, Baudouin et Albert, orphelins de leur mère dès le plus jeune âge.
Son amour retrouvé pour la musique est indomptable. Pendant les quinze dernières années de sa vie, Elisabeth assiste assidûment aux répétitions et aux concerts. Elle poursuit sa formation en se rendant à Paris plusieurs fois par an pour suivre une semaine de cours avec la violoniste de renom Yvonne Astruc.
Elle se rend aussi fidèlement à Porto Rico pour le concours de musique de son ami proche, le violoncelliste Pablo Casals. Chaque année, elle s'efforce également de rendre visite à Albert Schweitzer, organiste et interprète renommé de Bach.
Selon sa petite-fille, la princesse Marie-Gabriëlle, c'est peut-être cette curiosité de tout qui a rendu Élisabeth si active si longtemps.
Le 4 novembre 1965, la reine âgée de 89 ans est victime d'une crise cardiaque. Elle s'éteint en novembre de cette année-là. À côté de son lit de mort, sur une petite table au Stuyvenberg, repose son Stradivarius bien-aimé.
Quelques sources consultées :
"La reine Élisabeth. Sur le pacifisme, le panthéisme et la passion pour la musique" (Willem Erauw)
"Albert et Élisabeth" (Esmeralda de Belgique et Christophe Vachaudez)
"Élisabeth de Belgique. Une reine hors du commun" (Evrard Raskin)
"La chapelle musicale Reine Élisabeth" (Michel Stockhem)



