La chambre du conseil de Bruxelles a décidé ce mardi de renvoyer l’ancien commissaire européen et diplomate de haut rang Étienne Davignon (93 ans) devant le tribunal correctionnel de Bruxelles pour le juger de sa participation aux crimes de guerre qui ont mené à l'assassinat de Patrice Lumumba, Premier ministre du Congo, le 17 janvier 1961. Le comte Davignon peut encore faire appel de ce jugement.
Etienne Davignon renvoyé devant le tribunal correctionnel pour son implication dans l'assassinat de Lumumba en 1961
A 93 ans, l'ancien diplomate et homme politique belge devra répondre de son implication dans l'enlèvement et le transfert du premier chef de gouvernement du Congo indépendant. Il sera jugé pour sa participation à trois crimes de guerre: détention et transfert illicite d'un prisonnier de guerre, privation du droit de ce prisonnier à être jugé de manière impartiale, ainsi que traitements humiliants et dégradants commis sur celui-ci.
"C'est un pas supplémentaire pour obtenir la justice et la quête de vérité", ont déclaré les petits-enfants de Patrice Lumumba, présents à l'audience ce mardi et qui sont sortis soulagés de la salle d'audience. "Il y a encore des pas à faire, mais nous sommes contents de la décision. C'est ce que nous espérions. Nous prenons néanmoins la décision avec beaucoup de prudence. Nous savons que le chemin est encore long. C'est aujourd'hui que le combat commence", ont-ils déclaré devant les caméras des médias présents pour cette audience historique.
La plainte visait 10 personnes, seul Davignon est en vie
La décision de la chambre du conseil de Bruxelles est "historique", a souligné Me Christophe Marchand, avocat de la famille Lumumba depuis leur dépôt de la plainte devant les juridictions belges en 2011, soit 50 ans après le décès de Patrice Lumumba. Cette plainte visait 10 personnes qui auraient été impliquées dans "un vaste complot en vue de l’élimination politique et physique du premier Premier ministre du Congo indépendant". Mais seul Etienne Davignon est encore en vie.
Ses avocats n'ont pas fait de commentaire à la sortie de la salle d'audience. Le comte Davignon était absent au palais de Justice de Bruxelles pour le prononcé de la chambre du conseil. Il était également absent en juin et en janvier, soit les deux autres audiences à huis clos tenues devant la chambre du conseil de Bruxelles.
Selon Ludo De Witte, spécialiste du Congo et auteur de l'ouvrage "L'assassinat de Lumumba", le rôle de Davignon a largement dépassé les conclusions de la commission d'enquête. Pour étayer son propos, il cite notamment des télex de l'époque. En septembre 1960, par exemple, Davignon écrivait qu'"il semble primordial d'éliminer Lumumba et de rallier les dirigeants congolais contre lui", d'après De Witte.
Un autre élément important est le transfert de Lumumba au Katanga, où il fut torturé puis assassiné. Le ministère des Affaires étrangères aurait donné son accord pour ce transfert, mais Davignon a par la suite affirmé le contraire.
Après son passage au Congo, Davignon est devenu chef de cabinet au ministère des Affaires étrangères, puis vice-président de la Commission européenne. Il a également occupé de nombreux postes d'administrateur, notamment à la Société générale de Belgique, puis chez Engie, et il a présidé la compagnie aérienne Brussels Airlines. Il a été nommé ministre d'État en 2004.
"L'impunité pour les crimes coloniaux doit cesser"
"L'ère de l'impunité pour les crimes coloniaux doit cesser", a déclaré Me Jeosheba Bennett, l'une des trois avocates de la famille de Patrice Lumumba, à la sortie de l'audience en chambre du conseil, ce mardi au palais de justice de Bruxelles. "On arrive dans une nouvelle ère où l'on va pouvoir parler de réparation, de vérité et de justice", a-t-elle ajouté.
Un renvoi devant une juridiction correctionnelle est "déjà énorme" pour un crime colonial, a-t-elle contextualisé, rappelant qu'il n'y a pas encore de jurisprudence en Belgique en la matière. "Il n'y a pas encore de décision devant un juge de fond, mais il n'y avait pas non plus de décision de renvoi", a-t-elle pointé avec sa consœur Me Bénédicte Mbangala.
Étienne Davignon peut encore faire appel du renvoi prononcé par la chambre du conseil de Bruxelles ce mardi. Si tel était le cas, les deux partis se retrouveront devant la chambre de mises en accusation.

