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James Ensor à son harmonium, 13 avril 1925

Une exposition originale au Bozar rappelle l'importance de la musique dans l'œuvre de James Ensor

L'année 2024 célèbre l’artiste ostendais James Ensor (1860-1949) sous toutes ses facettes, à l’occasion du 75e anniversaire de son décès. Une seconde exposition consacrée à l’artiste belge de renom international vient d’ouvrir ses portes à Bruxelles - après "James Ensor. Inspired by Brussels" à la KBR -, cette fois au Bozar. Le Palais des Beaux-Arts de la capitale avait d’ailleurs accueilli en 1929 la plus grande exposition jamais consacrée à Ensor, reprenant 337 toiles et 135 dessins du maître ostendais. L’exposition "James Ensor. Maestro" permettra de découvrir jusqu’au 23 juin de nouvelles facettes du peintre, qui était aussi écrivain, musicien et compositeur. Selon certains de ses contemporains, Ensor attachait même plus d’importance à sa musique qu’à sa peinture.

Anne François Belga
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Grâce aussi à la collaboration de collectionneurs privés importants, plus de 150 œuvres rassemblées au Bozar révèlent la diversité du travail de James Ensor, dont la création "ne se résume pas aux peintures de masques et de squelettes", comme le rappelait à l’inauguration Xavier Tricot, directeur de la Maison Ensor à Ostende et commissaire de l'exposition. "Nous avons la chance de dévoiler ici un cabinet de curiosités, représentant la singularité et la richesse de cet artiste", soulignait de son côté le directeur artistique de Bozar, Christophe Slagmuylder.

L'exposition s'ouvre ainsi sur une tapisserie monumentale de l'une de ses œuvres emblématiques, "L'entrée du Christ à Bruxelles en 1889" (photo). L'œuvre a été tissée en Chine dans les années 2000 sur le patron de la peinture originale, exposée au musée Getty de Los Angeles. Cette dernière est "trop fragile" pour être acheminée en Belgique, regrette Christophe Slagmuylder. Outre quelque 80 œuvres sur papier (avant tout des dessins) et environ 30 peintures à l’huile, les couloirs du Palais des Beaux-Arts accueillent aussi des partitions manuscrites d’Ensor, dont les travaux préparatoires, les dessins et les partitions de son ballet "La gamme d'amour", une œuvre musicale et artistique complète créée par l'artiste ostendais entre 1906 et 1911. Pour la notation musicale de sa principale composition, James Ensor se fit assister par le musicien ostendais Aimé Mouqué. Néanmoins, "Ensor se considérait meilleur compositeur que peintre", soulignait Xavier Tricot.

"La musique a toujours joué un très grand rôle dans la vie d’Ensor", poursuivait le curateur de l’exposition. "Dès son plus jeune âge, il jouait du piano et de la flûte. Lorsqu’une amie anversoise lui offrit un harmonium en 1906, il se mit aussi à composer. Il s’agit d’une série de morceaux qui furent ensuite repris dans son spectacle total qu’est La gamme d’amour", précisait Tricot.

James Ensor "L'entrée du Christ à Bruxelles en 1889" (1988-89)

Le ballet-pantomime "La gamme d’amour"

James Ensor y travailla pendant des années, écrivant le scénario, réalisant les costumes et les décors de ce ballet-pantomime, un genre très populaire à l’époque. L’exposition montre des partitions, des dessins colorés des décors, mais aussi des toiles de l’Ostendais sur lesquelles le titre de son ballet est bien visible.

Les différents mouvements de ce ballet sont intitulés notamment "Marche des Rotariens Ostendais", "Flirt des Marionnettes", "Marche Funèbre", "Entrelacements", "Pour un orgue de Barbarie", "Valse Caprice" et "Discours aux masques loyaux et autres". Autant de titres qui rappellent des tableaux d’Ensor. Pendant les années de gestation de "La gamme d’amour", le peintre réalisa d’ailleurs davantage de représentations du théâtre et du ballet, comme "Les Ballerines" (1908), "Théâtre des masques" (1908, photo), "Paysannes dansant" (1910) et "Petit Théâtre" (1911).

James Ensor "La gamme d'amour" (1921) - ©fotografie Peter Coxnaam

"La gamme d’amour" raconte l’histoire de l’amour impossible entre Miamia et Fifrelin, pendant le Carnaval, dans un magasin de marionnettes et masques. "C’est un ballet pour marionnettes, qui sont représentées par de vrais danseurs et danseuses", précisait Xavier Tricot à VRT NWS. "Je considère Ensor un peu comme un metteur en scène. On retrouve des scènes de son ballet dans ses tableaux. Il était fasciné par Wagner, mais aussi par le théâtre populaire, tant en français qu’en néerlandais".

James Ensor, le plus grand peintre moderne de Belgique, était bien plus fier des mauvaises polkas et valses qu’il avait composées que de ses toiles

Stefan Zweig, écrivain autrichien

Ensor était très fier de la musique qu’il composait, soulignait encore Xavier Tricot. "Il l’a souvent mentionné dans ses mémoires. Les visiteurs qui arrivaient dans son salon à Ostende admiraient sa toile "L'entrée du Christ à Bruxelles en 1889", placée au-dessus de l’harmonium. Le maître déclarait alors avec irritation: “Mais écoutez mes merveilleuses compositions".

L’écrivain autrichien Stefan Zweig (1881-1942) rendit visite à James Ensor à Ostende et écrivit dans son roman autobiographique "Le monde d’hier" : "James Ensor, le plus grand peintre moderne de Belgique, un homme très excentrique et renfermé, était bien plus fier des mauvaises polkas et valses qu’il avait composées pour de petits ensembles militaires que de ses toiles fantastiques, pleines de couleurs merveilleuses".

Bien qu’Ensor n’ait pas été un compositeur révolutionnaire, ses œuvres ont parfois été jouées en public. Il se réjouissait ainsi qu’une de ses valses ait été interprétée par l’orchestre symphonique du casino Kursaal d’Ostende, "avec succès". Son ballet "La gamme d’amour” fut créé en 1924 à l’Opéra flamand d’Anvers, puis repris en 1927 au Théâtre Royal de Liège, avant d’être joué à Hanovre en Allemagne et à Ostende en 1932.

Dans les dernières années de sa vie, Ensor délaissa d’ailleurs la peinture pour se consacrer surtout à la musique contemporaine. "Ma musique est encore toujours spirituellement satisfaisante pour moi. Je l’aime épurée et charmante", écrivait-il. Des instruments de musique, des fanfares et des concerts apparaissent régulièrement dans ses toiles.

James Ensor, projet d'affiche pour "La gamme d'amour" donné en Théâtre royal d'Ostende en 1932 - collection P.F.

Des toiles à découvrir aussi

Plusieurs tableaux de l'artiste sont aussi à découvrir à l’exposition "Maestro" au Bozar. Il s'agit de portraits de mécènes qui l'ont accompagné durant ses vies bruxelloise et ostendaise, ou encore d'œuvres fantasmagoriques, comme "Pierrot et squelettes" (photo). "Les bons juges" ou "L'appel de la sirène" rappellent par ailleurs le désir de James Ensor de s'échapper des moqueries de sa jeunesse, utilisant la satire et le grotesque pour se moquer lui-même de l'humanité.

James Ensor "Pierrot et squelettes" (1905) - KBC Bank, Bruxelles

D'autres tableaux, comme "La Vierge aux donateurs masqués", démontrent la fascination du peintre pour les œuvres religieuses. "Il était dans l'avant-garde, mais conservait toujours un pied dans la tradition", relevait Xavier Tricot. L'exposition présente également des photos et vidéos d'archives de James Ensor, dans lesquelles il évoque sa vision de l'art et du monde. Les visiteurs pourront aussi écouter l'enregistrement de son "discours aux masques loyaux", prononcé le 9 février 1929 dans le grand hall Horta de Bozar, à l’occasion de sa grande exposition.

James Ensor "La clarinette fleurie" (1938) - collection P.F.

Des visites guidées - en français, néerlandais, anglais et langue des signes - seront programmées tout au long de l'exposition. L'événement "All Over the P(a)lace", durant lequel des performances et DJ-sets sont prévus un soir par mois, proposera une soirée consacrée à James Ensor le 25 avril. Un concert de musique classique autour de l'œuvre musicale de l'Ostendais y sera au programme. A noter que "Maestro" a été réalisé en collaboration avec l'association flamande de lutte contre le cancer "Kom op tegen Kanker", qui recevra une partie des revenus liés à la billetterie.

"James Ensor. Maestro" est à voir jusqu’au 23 juin 2024 au Bozar à Bruxelles, Rue Ravenstein 23 à 1000 Bruxelles.

James Ensor (au centre) avec le personnel déguisé du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, le 10 février 1929 - © Bozar Archives - Bruxelles

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