Le Premier ministre et la ministre des Affaires étrangères belges effectuent une visite officielle de deux jours en Chine. Alexander De Croo a rejoint ce jeudi à Pékin Hadja Lahbib, qui s’est d’abord rendue mardi à Shanghai. Ils doivent notamment rencontrer le président Xi Jinping, avec lequel ils souhaitent s’entretenir entre autres de l’avenir de Taiwan et des pratiques chinoises d’espionnage. La délégation belge qui accompagne le voyage a d’ailleurs été priée de n’emporter que des "burner phones", des portables utilisés sans abonnement et pour une courte période, pour éviter qu’ils ne soient tracés. "Le piratage électronique est monnaie courante en Chine", explique la journaliste Veerle De Vos (VRT NWS), qui fait partie de la délégation en voyage.
La visite en Chine d'Alexander De Croo et Hadja Lahbib encadrée de mesures strictes de sécurité
Alexander De Croo et Hadja Lahbib ne représenteront pas seulement les intérêts belges pendant leur brève visite officielle en Chine, mais aussi ceux de l’Europe, puisque notre pays assure ce semestre la présidence du Conseil de l’UE. La délégation belge a l’intention d’aborder avec ses interlocuteurs “tout ce qui concerne la relation avec la Chine".
A l’agenda figurent notamment une visite de la Cité interdite à Pékin (qui date du 15e siècle) et une rencontre avec le président Xi Jinping.
"Partenaire, concurrente et rivale"
Cela fait huit ans qu’un Premier ministre belge s’était rendu en Chine. En 2016, Charles Michel avait effectué une visite officielle dans ce pays, appelant à "renforcer encore la relation entre la Chine et la Belgique" au terme d’une rencontre avec le président Xi Jinping (photo) et la signature d’une vingtaine d’accords.
Le voyage de cet hiver se passe dans une atmosphère plus tendue. La Chine est devenue une puissance mondiale au cours de la décennie écoulée, elle possède la deuxième plus grande économie au monde et se positionne de façon de plus en plus assertive sur la scène internationale. Récemment, le Premier ministre De Croo qualifiait la Chine de partenaire, concurrente et rivale à la fois - un point de vue partagé par l’Union européenne et les Etats-Unis.
Des questions difficiles à aborder
Dans le contexte européen, la Belgique s’oppose de longue date déjà à certaines pratiques des dirigeants chinois. Il n’est donc pas exclu qu’elle aborde ce sujet avec ses interlocuteurs chinois en sa compétence actuelle de présidente du Conseil de l’Union européenne. On songe notamment aux menaces chinoises à l’encontre de Taiwan, considérée par Pékin comme une province rebelle inextricablement liée à la Chine continentale. Xi Jinping a déjà indiqué qu’il voulait voir le retour de Taiwan à la Chine, quoi qu’il en coute. Il espère trouver une solution diplomatique, mais n’exclurait pas une intervention militaire.
La situation des droits de l’homme dans la région autonome Xinjiang, au nord-ouest de la Chine, attire des critiques internationales, notamment du point de vue du traitement appliqué à la population ouïghoure et d’autres minorités ethniques. Les travaux forcés imposés à des détenus dans des camps sont pointés du doigt. Plusieurs pays, dont les Etats-Unis et le Canada, ont introduit des sanctions pour stopper l’importation de produits venant de la région de Xinjiang. L’Union européenne n’a pas encore appliqué pareilles mesures, mais un plan serait déjà prêt.
Pratiques d’espionnage
Autre sujet que les Belges souhaitent aborder avec les autorités chinoises : l’affaire Frank Creyelman, du nom de l’ancien parlementaire flamand et ex-membre du parti d’extrême-droite Vlaams Belang soupçonné d’avoir été pendant trois ans informateur d’un espion chinois. Son frère Steven Creyelman et Filip Dewinter du Vlaams Belang ont aussi été cités dans ce dossier. Le premier des deux a entretemps démissionné de la commission des Achats militaires.
"Il n’est pas acceptable que notre système démocratique soit manipulé de cette manière", déclarait Alexander De Croo au sujet de l’affaire. Il compte donc aborder le sujet à Pékin.
Ce n’est d’ailleurs pas l’unique exemple de pratiques d’espionnage menées par la Chine à l’encontre de la Belgique. En octobre 2023, la Sûreté de l’Etat décidait d’enquêter sur le centre logistique du géant chinois de la vente en ligne, Alibaba, installé dans le voisinage de l’aéroport de Liège. L’entreprise communiquerait en effet des données aux autorités chinoises, "qui peuvent servir à d’autres fins". Des soupçons qui planent aussi au niveau international sur les entreprises Huawei et TikTok.
Le piratage téléphonique est monnaie courante
Alexander De Croo et son entourage se méfieraient aussi. Les journalistes qui sont du voyage en Chine ont en tous cas reçu de la Sûreté de l’Etat une liste de mesures de prévention sévères à suivre. "Par le passé, les délégations belges ont en effet été victimes de piratage pendant leur visite en Chine", expliquait la journaliste Veerle De Vos (VRT NWS). "En 2019, une mission économique avait lieu en Chine sous la conduite de la princesse Astrid et du ministre Didier Reynders. Il est apparu par la suite que les téléphones de plusieurs membres de la délégation avaient été piratés".
Un incident identique s’est produit récemment, après le retour d’une mission de Flandre occidentale en Chine, précisait Veerle De Vos. Les personnalités politiques et dirigeants belges sont en effet des cibles prisées pour l’espionnage. Bruxelles héberge diverses institutions de poids, comme les sièges de l’Otan et de l’Union européenne. "En tant que journaliste, j’ai reçu diverses instructions pour protéger mes données. Autrefois, on m’encourageait à être prudente, mais cette fois j’ai reçu une liste de mesures de prévention à suivre à la lettre pendant le voyage", témoignait encore Veerle De Vos.
Peter Gorlé, porte-parole de la Sureté d’Etat, soulignait que ces mesures de prévention ne sont pas une nouveauté. Les instructions données aux journalistes font partie d’une série de mesures appliquées depuis des années. Elles n’ont pas été renforcées en raison de l’affaire Creyelman. La Chine n’est d’ailleurs pas le seul pays présentant des dangers de fuites de données et piratage de téléphones. Peter Gorlé ne veut pas citer de noms, mais selon les informations de la VRT ces mesures de prévention seraient aussi appliquées pour quelques pays membres de l’Otan, comme la Turquie, la Roumanie et la Lituanie.



