C’est au Musée M de la ville universitaire de Louvain (Brabant flamand) que s’ouvrait ce vendredi une exposition rétrospective internationale consacrée à Dieric Bouts, un maître né à Haarlem aux Pays-Bas en 1415 et décédé en 1475 à Louvain, après y avoir passé la plus grande partie de sa vie et réalisé ses toiles majeures. Jamais auparavant autant d’œuvres - une petite trentaine - du Primitif flamand n’avaient été rassemblées en un seul musée, certaines quittant pour la première fois en cinq siècles leur lieu habituel de résidence, en Flandre et à l’étranger. L’exposition "Dieric Bouts. Créateur d’images ", qui durera jusqu’au 14 janvier, vise aussi à réhabiliter ce grand maître trop oublié et à lui attribuer une place nouvelle dans l’histoire de l’art. Elle pose un regard neuf sur ses œuvres et ses techniques picturales toujours actuelles, en les présentant côte-à-côte avec la culture visuelle contemporaine. Un Christ en croix de Bouts côtoie ainsi des photos de grands sportifs belges et les films "Star Wars". L’exposition s'inscrit dans le cadre de la biennale de KU[N]ST Leuven qui propose cette année plus de 80 activités sous le thème ‘Nouveaux horizons ’.
Rétrospective Dieric Bouts à Louvain : un regard contemporain sur un Primitif flamand créateur d'images
“Bouts est parfois décrit comme le peintre inconnu le plus célèbre de notre collection", indique Marjan Debaene cheffe du département d'art ancien au M Leuven. Dieric ou Dirk Bouts (1415-1475) est en effet connu jusqu’à ce jour comme "Primitif flamand de la seconde génération", un peu dans l’ombre d’autres Primitifs restés plus célèbres comme Van Eyck, Memling ou Rogier Van der Weyden. Son travail est peut-être moins prisé de nos jours sur Instagram que les scènes apocalyptiques d’un Jérôme Bosch, mais Bouts "jouait de tous les registres" et c’est ce qui le rend unique et sans doute moins facile à "vendre" que d’autres contemporains, expliquait Peter Carpreau, curateur de l’exposition, à VRT NWS. Cette dernière est donc une réhabilitation imposante de Dieric Bouts.
Pour la première fois, près de trente de ses œuvres sont réunies à Louvain, la ville où Bouts a passé une grande partie de sa vie. C'est à Louvain qu'il a peint ses meilleurs panneaux - des scènes riches, des portraits puissants et des paysages d'un autre monde. En 1472, Bouts était même nommé peintre de la ville, un titre honorifique. À l'époque, Louvain connaissait une gigantesque rénovation urbaine et vivait des heures de gloire avec sa nouvelle université - le contexte idéal pour que Bouts s'épanouisse en tant qu'artiste de la Renaissance.
Grâce à des prêts de divers musées - du Louvre aux Etats-Unis, en passant par Berlin - le musée M de Louvain présente les œuvres de Bouts entourées de toiles qui sont sorties de son atelier, d’œuvres de son fils Albrecht aussi (qui avec son frère Dieric II perpétua la tradition de leur père jusqu’au 16e siècle) et de contemporains du 15e siècle.
L’œuvre exceptionnelle "Triptyque de la Descente de Croix", peinte par Bouts entre 1450 et 1458, a récemment quitté pour la première fois la Chapelle royale de la cathédrale de Grenade, en Espagne (vidéo ci-dessous), où elle était conservée depuis 500 ans. Elle sera restaurée après l’exposition, au sein de l’Institut royal du patrimoine artistique, avant de retourner à Grenade en 2026.
Ce n’est pas la seule œuvre exposée au musée M qui quitte pour la première fois la cathédrale où elle séjournait depuis cinq siècles. Ainsi "Le martyre de Saint Erasme", qui ouvre l’exposition, a été déménagée en septembre dernier de la collégiale Saint-Pierre située sur la Grand-Place de Louvain, à quelques centaines de mètres du musée M. Il en va de même pour "La Cène", une toile monumentale qui est mise en scène avec des rideaux rouge en fin d’exposition. Ce qui permet de l’admirer dans un contexte totalement différent que celui de sa cathédrale habituelle.
Le curateur Peter Carpreau décrit d’ailleurs "Le martyre de Saint Erasme" comme "une scène d’action sortie tout droit d’un film de James Bond". Et c’est bien là l’un des propos de cette exposition : montrer à quel point les thèmes autour desquels Bouts a travaillé et les techniques qu’il a employées restent d’actualité. Une salle est d’ailleurs consacrée à la perspective que Dieric Bouts fut l’un des premiers à appliquer.
Un créateur d’images polyvalent
Le concept qui sous-tend l’exposition est assez radical : il ne faut pas considérer Bouts comme un artiste, car l'image contemporaine de l'artiste peintre n'existait pas encore au 15e siècle. Dieric Bouts n'était pas un génie romantique, ni un inventeur brillant, mais un créateur d'images. Il peignait ce que l'on attendait de lui et il y excellait - comme le démontrent ses chefs-d'œuvre "La Cène" et "Le Martyre de Saint Érasme".
C’est la raison pour laquelle les toiles du Maître ancien sont présentées partiellement à côté d’œuvres de créateurs d’images d’aujourd’hui, comme des photographes sportifs, cinéastes ou développeurs de jeux vidéo. Dans certaines de leurs images, on repère des astuces techniques de Bouts.
Les visiteurs découvriront ainsi des clichés de stars planétaires comme Beyoncé et Rihanna aux côtés des représentations de la Madonne, alors que les sportifs belges Nafi Thiam et Eddy Merckx sont comparés avec des portraits du Christ. Les paysages fantasmés que le peintre inclut dans ses œuvres ont probablement influencé la vision de l’enfer dépeinte par Jérôme Bosch (1450-1516), mais aussi les films de science-fiction. L'exposition met en avant les techniques utilisées par Bouts pour donner de la profondeur dans ses peintures. La perspective reste de nos jours un champ d’investigation pour les développeurs de réalité virtuelle, notamment.
On peut également voir dans l’exposition des dessins originaux de paysages fantastiques prévus pour les films de Star Wars. Ils rappellent les paysages de roches sauvages dans les tableaux de Bouts, "qui n’étaient pas vraiment inspirés des collines du Hageland", plaisantait le curateur Peter Carpreau. Il estime que la comparaison de l’ancien et du nouveau peut aider à comprendre intuitivement un tableau.
"Dieric Bouts. Créateur d’images " est à voir au M Leuven jusqu’au 14 janvier 2024. Il s’inscrit dans le cadre de la biennale KU[N]ST Leuven , qui propose des festivals culturels urbains de grande envergure et cette année plus de 80 activités sous le thème 'New horizons ' (les nouveaux horizons).



