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Mystères de Flandre: pourquoi la terre est-elle bleue dans le quartier gantois de Sint-Amandsberg?

Gert-Jan et sa compagne Barbara habitent Quai de l’Industrie à Gand, à la limite entre Gentbrugge et Sint-Amandsberg (Mont-Saint-Amand en français), en Flandre orientale. Au retour d’une promenade, leur chien Coco déterrait dans le jardin de la terre d’un bleu vif surprenant. Rapidement, ils trouvaient encore plus de terre et des pierres de la même couleur sur leur terrain. Craignant qu’il ne s’agisse d’un désherbant ou de poison, ils interrogeaient leurs voisins. Ceux-ci ne se montraient pas inquiets: cela fait bien longtemps que l’on trouve dans ce quartier gantois des traces de bleu outremer dans la terre. D’où vient cette coloration du sol ? Est-elle dangereuse pour la santé ? Radio 2 est parvenue à élucider le mystère, dans lequel l’ancienne usine "Bleu D’Outremer et Couleurs de Mont Saint-Amand" (1906-1986) joue un rôle de premier plan.

Anne François
Publié:

Cet été, Radio 2 (VRT) tente d’élucider une série de mystères ou de faire découvrir des pages d’histoire de Flandre moins connues. En faisant notamment appel à l’aide de ses auditeurs. Dans cette série de reportages - qui peuvent aussi être écoutés en podcast via VRTMAX ou lus sur le site de VRT NWS - les reporters Sam De Meulder et Ward Schouppe (Radio 2) se sont notamment intéressés à la mystérieuse terre bleue que l’on retrouve en de nombreux endroits dans le quartier de Mont-Saint-Amand à Gand.

Les pierres bleues déterrées par Coco

Si, selon certains auditeurs de Radio 2 appelés à proposer des pistes de recherche, les pigments bleus dans le sol peuvent indiquer la présence de cyanure provenant d’une usine à gaz qui a existé à une certaine époque dans ce quartier gantois, l’attention des reporters Sam De Meulder et Ward Schouppe se porta rapidement sur l’usine chimique Bleu D’Outremer et Couleurs de Mont Saint-Amand (photo) qui, entre 1906 et 1986, fut l’un des plus importants producteurs au monde de pigments utilisés pour colorer des produits tels que le plastique, le savon, la peinture, l’encre ou le linge.

Installée sur la rive gauche du Bas-Escaut, au Quai de l’Industrie à Sint-Amandsberg, la fabrique produisait notamment le pigment bleu outremer, ainsi qu’un mélange à l’outremer utilisé autrefois pour rendre la lessive plus blanche. La Raffinerie Tirlemontoise acheta aussi ce mélange pendant un certain temps pour donner une couleur bien blanche à son célèbre sucre.

L’auditrice An, dont les parents furent dans les années 1970 concierges de la fabrique, se souvient que Bleu d’Outremer "était réellement une énorme usine. Il y avait trois ou quatre fours gigantesques, des douches pour le personnel aussi. Plus loin sur terrain, il y avait la section d’emballage. Quand j’accompagnais mon père à l’usine le week-end, j’en revenais toute bleue à cause des pigments qui volaient partout".

Alors que l’usine connut entre les années 1907 et 1940 une rapide expansion et une notoriété internationale notamment dans le domaine de l’industrie de la peinture, elle commença à s’attirer des critiques pendant l’entre-deux guerres en raison de la pollution qu’elle générait. Les travailleurs n’y étaient pas suffisamment protégés contre les substances toxiques et nombre d’entre eux souffraient d’intoxication par le plomb. Et puis les deux cheminées de 40 mètres de haut crachaient notamment du dioxyde de souffre, dispersé dans l’air et retombant au sol avec la pluie. Les plantes alentours étaient couvertes de taches brunes. A la suite de plusieurs procès, Bleu d’Outremer décida en 1937 de remplacer ses deux cheminées par une nouvelle, deux fois plus haute.

Une peinture de l'usine Bleu d'Outremer (collection Musée de l'Industrie)

La plus longue cheminée industrielle de Gand

Haute de 105 mètres et d’une superficie totale de 18.000 mètres carrés, "la cheminée de l’usine de Sint-Amandsberg dominait l’horizon de la ville", indique le Centre de documentation sur l’histoire régionale (DSMG). Mais elle nécessitait aussi de constants travaux de réfection, qui étaient difficiles et dangereux à effectuer. Les travailleurs attitrés montaient et descendaient le long de la cheminée assis dans une sorte de collier de métal encerclant la tour.

A partir des années 1980, les plaintes introduites auprès des instances à l’environnement par les riverains de la fabrique se multiplièrent. En 1986, Bleu d’Outremer et Couleurs de Mont Saint-Amand fut finalement déclaré en faillite, après que les autorités gantoises aient refusé de prolonger son permis et que la direction ait baissé les bras. Une grande partie des bâtiments furent détruits et les parcelles de terrain revendues à d’autres entreprises.

L'immense cheminée de l'usine Bleu d'Outremer
Le collier de métal servant à monter les ouvriers pour effectuer des réparations à la cheminée

Mais que faire de l’immense cheminée ? Cinquante ans après sa construction, elle fut détruite en 1988. Pas à la dynamite - pour éviter de faire éclater les fenêtres des riverains, endommager des usines alentours ou faire tomber des bouts de cheminée dans l’Escaut -, mais par le feu. On remplit la cheminée de pneus et de poutres de bois qu’on aspergea d’essence, avant d’y mettre le feu. La plus grande cheminée industrielle de Gand se consuma ainsi, sans faire de dégâts collatéraux.

La cheminée après sa destruction (Photo Musée de l'Industrie)

Comment le bleu outremer est-il arrivé dans le sol ?

Gilbert et Luc Baudu - les fils d’un ancien ouvrier de l’usine chimique gantoise - indiquaient aux reporters de Radio 2 que la couleur bleue profonde que l’on retrouve dans la terre de Sint-Amandsberg ne provient pas de l’ancienne énorme cheminée. "Elle crachait une fumée jaune, pas bleue", plaisantait Luc. Gilbert estime que les pigments proviennent des matières premières qui étaient amenées à l’usine, via l’Escaut.

Les deux frères se souviennent que des matières premières étaient souvent renversées sur les quais quand les bateaux déchargeaient leur cargaison. "Je suppose que des riverains ont alors ramassé des pierres bleues qui trainaient sur les quais et les ont mises dans leurs jardins, comme décoration. Les pigments sont entrés ainsi dans le sol".

Une analyse de la terre bleue réalisée en laboratoire - au microscope et au laser - à la demande de Radio 2 confirme cette hypothèse. Le sol de Sint-Amandsberg tire sa couleur inhabituelle du bleu outremer. L’Ovam, la Société publique flamande des déchets, sait d’ailleurs depuis une vingtaine d’années qu’il y a du bleu d’outremer dans le sol de ce quartier gantois.

"Avec la collaboration des villes et communes, nous avons inventorié les lieux où des activités à risque ont eu lieu en Flandre, et nous y avons mené une étude du sol. Pareille étude a notamment été menée sur l’ancien site de l’usine Bleu d’Outremer. Après la faillite en 1986, le terrain a été divisé et vendu à diverses entreprises. Elles ont d’abord dû faire faire une étude du sol, dès 2003. C’est ainsi que nous savons que les taches bleues dans le sol proviennent de silicate sulfureux, une substance présente dans le bleu d’outremer. Et cette substance n’est pas toxique", concluait Jan Verheyen de l’Ovam. Une bonne nouvelle pour Coco, le chien de Barbara et Gert-Jan !

Le bleu outremer trouvé à Gand, examiné en laboratoire

Des fûts métalliques remplis à la main

Pas étonnant qu’il y ait des taches bleues sur l’ancien terrain de l’usine, mais comment expliquer que l’on retrouve ces pigments dans des jardins à des centaines de mètres de l’ancienne fabrique, quelque 35 ans plus tard ? Frederik Vanderstraeten du Centre de documentation sur l’histoire régionale (DSMG) possède peut-être la réponse. Il est expert dans tout ce qui concerne Sint-Amandsberg et s’est rendu dans l’usine quand il était enfant.

Son père fournissait en effet des fûts métalliques à l’usine, qui les utilisait pour ses livraisons internationales. Frederik Vanderstraeten se souvient très bien que son père lui interdisait de toucher quoi que ce soit quand il l’accompagnait à l’usine. "On pourrait penser que c’était par sécurité. Mais en réalité c’était parce que tout sur le terrain industriel était bleu outremer. Quand on entrait dans l’usine, tout y était couvert d’une pellicule bleue : le sol, les murs, les machines, les tables, même les gens qui s’y trouvaient. Et cette couleur s’enlevait difficilement. Même après avoir pris une douche, les ouvriers gardaient un reflet bleu. En fait, c’était une usine très sale. Pareille chose ne serait plus autorisée de nos jours".

Fûts en bois

Quant au bleu qui se trouve dans le sol de Sint-Amandsberg : "Les fûts d’outremer étaient stockés dans des entrepôts ouverts. Autrefois ils étaient en bois, mais ils fuyaient souvent. Puis il y a eu les fûts métalliques, qui étaient remplis manuellement. Pendant le remplissage, il y avait du produit qui coulait. Le sol était couvert de bleu outremer", précisait Frederik Vanderstraeten.

Dès les années 1970, les protestations contre la pollution de la fabrique se sont renforcées. L’entreprise a cherché des procédés de production plus sûrs et plus sains. Pour pouvoir investir dans de nouvelles technologies, elle a vendu une partie des terrains du site qui avaient été utilisés pour la production. Des habitations ont été construites sur des sols où du bleu outremer avait été renversé. Après la faillite et la démolition de la cheminée, on aurait excavé le sol. Mais il n’y a pas beaucoup de preuves de ce nettoyage. Il n’a en tous cas pas été suffisamment bien fait, puisqu’il reste encore toujours du bleu qui remonte à la surface.

L'auditrice An, enfant, près d'un fût métallique dans l'usine

Mystère élucidé

“Bleu d’Outremer et couleurs de Mont Saint-Amand” a été autrefois l’un des plus grands producteurs internationaux de bleu outremer. Tout ce qui reste de la fabrique et de l’épisode important dans l’histoire de la ville de Gand sont des pierres et de la terre bleues dans le sol.

Gert-Jan et Barbara ne doivent pas se faire de souci pour leur chien, étant donné que ces pigments sont inoffensifs. "Si ce n’est que quand Coco trouvera encore de la terre bleue et y mettra ses pattes, les traces bleues qu’il fera ensuite dans la maison ne seront pas faciles à nettoyer", plaisantait Frederik Vanderstraeten.

L'outremer est un bleu profond basé sur le pigment thiosulfate d'aluminosilicate de sodium, identifié dans le Colour Index sous le code PB29. Obtenu à l'origine par broyage de la pierre fine de lapis-lazuli et parmi les pigments les plus chers, sa synthèse au XIXe siècle en a fait un pigment nettement moins onéreux.

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