Depuis le 2 mai, les amateurs d’art peuvent découvrir à Anvers - sur rendez-vous - le Cobra Depot, construit tout spécialement pour abriter une riche collection d’œuvres du mouvement artistique Cobra, du milieu du 20e siècle. Une collection constituée au fil des ans par la juriste et entrepreneure Karine Vandenheuvel (photo), épouse de l’entrepreneur, homme politique et collectionneur d’œuvres d’art Fernand Huts. Ce propriétaire du groupe logistique international Katoen Natie et de l'immeuble anversois Boerentoren a fait tout récemment la Une de l’actualité après avoir acquis aux enchères à Zurich le squelette du Tyrannosaure Rex "Trinity" qu’il compte bien installer dans le Boerentoren, une fois que cet ancien immeuble à appartements et bureaux anversois aura été transformé en centre culturel. La collection Cobra est davantage le dada de Karine Vandenheuvel, qui veut partager son enthousiasme avec le public : "Je voudrais pouvoir donner cinq minutes de plaisir, cinq minutes de joie aux gens", confiait-elle à la journaliste Kristien Bonneure (VRT NWS), en lui faisant visiter son nouveau Dépôt.
A Anvers, Karine et Fernand Huts ouvrent leur collection Cobra au public
Le tout nouveau Cobra Depot est installé dans une maison mitoyenne, en face du bureau principal de Katoen Natie, le groupe logistique international de l’entrepreneur Fernand Huts, l’un des grands acteurs du port anversois. Ou plus exactement à l’arrière de cette maison, dans un espace d’exposition "brut" construit sur deux étages par les architectes gantois De Vylder Vinck Taillieu.
On peut y découvrir pas moins de 270 œuvres, accrochées aux murs de briques peints en blanc, mais aussi dans un décor de salon, installées sur des présentoirs et commodes ou sur de grands écrans coulissants, comme dans un dépôt de musée. Il y a des peintures aux couleurs vives, des sculptures, des œuvres graphiques, des tapis, de la céramique, des magazines, mais aussi un manuscrit de l’écrivain flamand Hugo Claus sur le peintre néerlandais Karel Appel, cofondateur du groupe Cobra. Tous ces trésors rassemblés au fil des ans par les époux Huts sont de la main d’artistes tels que Corneille, Constant, Appel, Jorn, Dotremont et Alechinsky, membres du mouvement Cobra.
Cela fait plus de 30 ans que Karine et Fernand Huts collectionnent des œuvres de ce mouvement d’art brut, spontané, non-conformiste. "Avant de commencer à collectionner, il faut apprendre le métier", confiait Karine Huts à la journaliste Kristien Bonneure. "Il faut se rendre à des ventes aux enchères, s’informer sur les artistes et les prix pratiqués. Je me souviens avoir dit à Fred Campo", de la galerie d’art Campo & Campo, "cet Alechinsky est tellement beau, mais si cher ! Il m’a répondu : 'Oui, mais cela vaut bien son prix !' ".
A l’époque, Karine Huts n’a pas acheté le tableau du peintre et graveur bruxellois. Il a fallu attendre un peu plus tard. "A un certain moment, nous avons pu acheter dix toiles du mouvement Cobra d’un seul coup. C’est comme cela que notre collection a démarré". Mais qu’est-ce qui fascine tellement Karine Huts dans les œuvres du mouvement Cobra ? "La beauté des couleurs, bien que les artistes de Cobra ne visaient pas la beauté en soi. Leurs œuvres ont quelque chose de sensuel, d’enfantin, de spontané, de pur et vrai, indiscipliné et barbare. Comme un enfant polisson qui ne serait jamais devenu totalement adulte".
La fascination a encore une autre raison : "En Amérique, il y avait l’expressionisme abstrait, avec des géants comme Pollock ou Rothko. Cobra est le seul mouvement européen qui y ait répondu", estime Karine Vandenheuvel.
La collection des époux Huts est l’une des plus grandes en son genre, alors qu’il n’existe pas en Belgique de musée dédié au mouvement Cobra, contrairement aux Pays-Bas. Le Cobra Depot ne peut d’ailleurs être qualifié de musée, souligne Karine Huts. "Je n’ai malheureusement pas une infrastructure adaptée aux personnes moins valides. L’espace d’exposition devait rester une maison habitable et un dépôt".
Qu’est-ce que le mouvement Cobra ?
Le nom CoBrA est l’acronyme de Copenhague, Bruxelles et Amsterdam, les villes où résidaient la plupart des membres fondateurs de ce mouvement artistique d’avant-garde né en 1948 à Paris et rassemblant notamment les artistes néerlandais Karel Appel, Constant et Corneille, belges Christian Dotremont et Pierre Alechinsky, et danois Asger Jorn et Henry Heerup.
Ils réagissaient à la querelle entre abstraction et figuration et ont réalisé des œuvres spontanées et colorées, qui font penser à des dessins d’enfants ou de l’art populaire. Des peintres, mais aussi des sculpteurs, des poètes et écrivains ont participé au mouvement Cobra, comme l’écrivain flamand Hugo Claus et le poète néerlandais Lucebert.
Le groupe Cobra s’est dissous vers 1951, mais son influence est restée très importante sur les courants artistiques qui ont suivi.
Karine Huts a une préférence pour l’œuvre "De vogel" (‘L’oiseau’) de Karel Appel. Elle est aussi ravie de l’aménagement des pièces du Cobra Depot, qui donne l’impression d’être dans une maison habitée, avec des meubles du milieu des années 1950. Une télévision d’époque diffuse des interviews d’artistes, sur un fond de musique jazz. "Nous voulons raconter toute une histoire ici, sur les fondateurs et l’avènement du mouvement Cobra, et son prolongement", ajoutait Kristel Dotremont. Elle est membre de la famille éloignée de l’artiste Christian Dotremont et a réalisé la production du Cobra Depot.
Je collectionne avec passion, j’ai encore beaucoup de projets
Karine Huts-Vandenheuvel
On n’a jamais fini de collectionner, explique Karine Huts-Vandenheuvel. "Une collection qui ne grandit plus meurt". Son dernier achat en date remonte à quelques semaines. Comment cela se passe-t-il ? Les époux Huts se rendent-ils aux enchères ? "Nous n’y allons plus en personne, les gens nous connaissent bien". Les enchères et l’achat se font donc via téléphone et c’est Fernand, avec qui elle est mariée depuis 48 ans, qui gère cela. "J’y mettrais trop d’intensité si je le faisais et mon mari dirait alors : 'Je ne peux pas tout acheter !' Il le fait très bien et je suis contente des œuvres qui me parviennent ainsi".
Fernand Huts (72 ans) faire régulièrement la Une de l’actualité : lors de l’achat de la tour Boerentoren à Anvers en 2020 et de la présentation des plans d’aménagement en centre culturel, avec la collaboration de l’architecte américain d’origine polonaise Daniel Libeskind. Ou tout récemment encore, lors de la vente du squelette du Tyrannosaure Rex "Trinity" à Zurich en Suisse, dont l’acheteur anonyme s’est révélé être l’Anversois Huts.
Son épouse Karine (photo) préfère rester à l’arrière-plan. Mais elle semble bien être la force motrice derrière la collection Cobra du couple. "C’est vrai que je collectionne avec passion. Je suis à la retraite maintenant, mais j’ai encore une foule de projets". Vandenheuvel a été magistrate pendant des années, avant d’être active au sein de la société Katoen Natie.
La Fondation Phoebus
La collection Cobra appartiennent à The Phoebus Foundation, la fondation que Fernand et Karine Huts ont érigée sur un modèle anglo-saxon et qui est installée sur l’île anglo-normande de Jersey. Elle est dirigée par l’historienne d’art et cheffe de cabinet de la Chancellerie Katharine Van Cauteren. "Nous voulions créer un patrimoine séparé, dont personne de notre famille ne puisse bénéficier et qui existera pour toujours. Mon mari a un esprit dynastique et pense en termes d’éternité", plaisantait Karine Huts.
La Fondation Phoebus comprend diverses sous-collections spécifiques : du textile antique et l’art latino-américain au mouvement Cobra, en passant par des maîtres anciens, des atlas et des expressionnistes flamands. Et plus récemment le Tyrannosaure Rex destiné au Boerentoren. Autant de collections de haute qualité. Leur nombre exact et le montant qu’elles représentent n’est pas divulgué.
La Fondation Phoebus organise également des expositions, comme celle intitulée "Voor God & geld" à Gand (Flandre orientale) ou celle consacrée aux maîtres flamands installée à Tallinn en Estonie ou à Denver et Dallas aux USA, et celle dédiée à Jordaens aux Pays-Bas. Récemment la Fondation créait une exposition sur Dymphne de Geel, une sainte martyre du 7e siècle, sainte patronne de la ville de Geel en province anversoise mais aussi des malades mentaux et des professionnels qui soignent ce type de maladie.
La Fondation des époux Huts prête aussi régulièrement des œuvres à des musées en Belgique et à l’étranger, comme c’est le cas actuellement pour l’exposition sur les "Expressionnistes flamands" qui se tient au Musée d’arts de La Haye, aux Pays-Bas. Phoebus possède aussi un atelier de restauration et publie des livres.
Nous voulons montrer aux gens ce qui nous passionne. Leur donner l'expérience de la joie
Karine Huts-Vandenheuvel
“Tout cela représente une grande organisation", reconnait Karine Huts. "Mais mes projets restent d’envergure limitée. Je cède la gestion quotidienne à des collaborateurs plus jeunes". Mais quel est finalement le but de cette énorme collection d’art et de la Fondation Phoebus ? "Nous pensons posséder quelque chose de précieux et nous voulons le partager avec les gens. Leur montrer ce qui nous passionne et leur donner cinq minutes de plaisir. Cinq minutes de joie".
De tous temps des collectionneurs privés ont créé des musées. Songez à Guggenheim, Getty, Gulbenkian à Lisbonne, Ludwig à Cologne, la Bourse de Commerce et la Fondation Louis Vuitton à Paris. Karine Huts-Vandenheuvel estime qu’ils ne font pas concurrence aux musées officiels.
"Le gouvernement ne peut pas réaliser ce genre de musée. Par hasard, il y avait une niche, une lacune à combler. Nous le faisons partiellement, parce que notre Cobra Depot n’est pas un musée. Nous ne serons jamais concurrents des autorités. Ces dernières ne possèdent d’ailleurs pas de Tyrannosaure Rex”, clôturait Karine Huts avec un clin d’œil.
Le Cobra Depot peut être visité sur rendez-vous, depuis le 2 mai 2023.
A l’occasion de son ouverture au public, le livre "Cobra. Een picturale en poëtische revolutie" a été publié, consacré à la révolution picturale et poétique que représentait le mouvement Cobra. Il a été réalisé par Paul Huvenne, ancien directeur du musée KMSKA d’Anvers. Et publié chez Hannibal, qui fait également partie du groupe Katoen Natie.


