Cinq ans après le retour du loup dans plusieurs régions de Belgique (Limbourg et Hautes-Fagnes), les habitants et surtout les éleveurs de bétail et de moutons cherchent encore le meilleur moyen de cohabiter avec cet animal qui suscite des peurs mais aussi une attirance ancestrales. Les réactions sont partagées entre l’enthousiasme des admirateurs et une peur authentique pour la sécurité des enfants et des animaux. Comment vivre avec le plus grand prédateur de nos régions, réapparu après près de 100 ans d’absence ? Le magazine "Pano" de la VRT s’est rendu pendant deux mois dans le Limbourg, la région de Flandre où vit l’une des meutes de loups déjà installées dans notre pays. Son reportage vient d’être diffusé sur la première chaine de la VRT (Eén), mais reste accessible sur VRT Max. Les extraits du reportage proposés dans l'article sont en néerlandais.
Cinq ans après sa réapparition en Flandre, le loup fait peur autant qu’il fascine
C’est en 2018 qu’un loup séjournant en Allemagne trouvait le chemin de la Flandre et allait se cacher sur le domaine militaire de Houthalen-Helchteren, dans le Limbourg. Une migration couronnée de succès car à la fin de l’an dernier une meute de 13 loups (les parents et onze jeunes des deux dernières portées) vivait dans cette contrée. Les canidés sont plus ou moins visibles. Leurs passages sont filmés par certains amateurs et surtout par les caméras de l’association Welkom Wolf (Bienvenue Loup), très active en Flandre. On y voit des loups en pleine forêt, mais aussi trotter le long de maisons ou de jardins, ou traverser la rue.
Leur présence en Belgique suscite des réactions mitigées : enthousiasme et fascination pour certains, angoisse pour d’autres. Car aux photos uniques de ce majestueux mammifère sont rapidement venu s’ajouter des images de jeunes loups fauchés par un véhicule au détour d’une grande route et surtout de moutons ou de chevaux déchirés dans un pré par un loup affamé.
Premiers sinistres
L’équipe du magazine "Pano" s’était installée fin novembre 2022 dans un bed & breakfast à Oudsbergen, dans le Limbourg, pour pouvoir être rapidement sur le terrain si un loup y faisait son apparition. Et les journalistes n’ont pas dû attendre bien longtemps. Dans la nuit du 24 novembre, Ginny et Pipo se font attaquer. Les deux poneys de Robert Cuppens n’ont pu tenir tête à la meute limbourgeoise. L’un d’eux est complètement dévoré, l’autre git éventré dans une prairie qui n’était pas encore entourée d’une clôture anti-loup.
Quelques jours plus tard, l’équipe de la VRT retrouve à 5h30 du matin Inne Wijns, une habitante du coin qui possède des chevaux et poneys. Elle n’a pas de clôture anti-loup et panique à l’idée qu’un prédateur puisse s’attaquer à ses animaux. Comme la meute sévit surtout la nuit, Inne Wijns a pris l’habitude d’enfermer ses chevaux à ce moment-là dans leur écurie. Tôt le matin, elle les ramène au pré avec l’aide de ses filles. Chaque jour.
"Cette inquiétude domine une partie de ma vie", explique Inne Wijns. "Beaucoup de gens estiment que mon attitude est bizarre et que je devrais accepter la situation, mais cela m’angoisse trop". Parfois elle n’en dort pas la nuit. "Au moindre bruit, j’allume les lumières de la chambre à coucher pour voir ce qui se passe dehors".
Dès les premiers jours de son séjour dans le Limbourg, le journaliste Vincent Verelst constatait que la peur du loup est encore bien ancrée dans la région, cinq ans après l’apparition du premier canidé. Les habitants sont inquiets pour les animaux fragiles, comme les chèvres, moutons et alpacas. Mais de plus gros mammifères ont aussi été la proie de loup ces deux dernières années.
Kathleen Weytjens habite dans le voisinage proche des loups, à Peer. Elle tient ses chevaux à l’œil jour et nuit, et ne laisse plus ses enfants jouer seuls dans la rue. "Les enfants vont à l’école à vélo. Les gens ont peur ici et ne laissent plus leurs enfants jouer dans le jardin après une certaine heure. Nous avons choisi d’habiter à la campagne, mais nous vivons maintenant dans une sorte de prison", estime Kathleen Weytjens.
"Malgré les températures hivernales, la fenêtre de notre chambre reste ouverte toute la nuit. Cela nous permet d’entendre les chiens aboyer. Nous savons alors qu’il se passe quelque chose dans la prairie des chevaux et nous y allons avec des lampes de poche. Nous avons ainsi effectivement déjà pu voir et chasser des loups".
La clôture anti-loup est-elle efficace ?
Les loups sont une espèce protégée en Europe. Ils ont le droit de s’installer où ils veulent. Les autorités sont cependant obligées d’aider les habitants à se protéger, et leurs animaux, aussi bien que possible contre les loups. C’est pourquoi le gouvernement flamand prévoit des subsides pour l’installation de clôtures électriques anti-loup. Elles ne permettent pas au canidé de passer en-dessous, au-dessus ou à travers les filets électrifiés.
Les particuliers qui l’installent peuvent récupérer des autorités jusqu’à 90% des coûts. Ils ont également droit à une prime d’entretien de 4,50 euro par mètre carré de clôture. Cette dernière est présentée par le gouvernement régional, notamment, comme la solution idéale pour protéger le (petit) bétail contre les loups. Mais seuls 10% des particuliers qui en auraient besoin l’ont installée. La méfiance règne.
"On ne peut pas garantir qu’il n’y aura jamais de problème", témoignait Michel Biesmans au micro de la VRT. "Il faut entretenir ce type de clôture. Cela prend beaucoup de temps. Et lorsque l’herbe pousse jusqu’à hauteur des filets ou qu’une branche tombe sur la clôture, l’électricité n’y passe plus et elle est moins efficace. Si les filets sont placés quelques centimètres trop haut, le loup peut se faufiler en-dessous. C’est beaucoup de tracas".
Entretemps, quelque 350 à 400 éleveurs particuliers ont fait placer une clôture pour empêcher les loups de passer, et ils sont en général satisfaits. C’est le cas de Carola Moeremans, à Peer, qui a des moutons.
"Je peux dormir sur mes deux oreilles maintenant, ce qui n’a pas été le cas pendant des mois avant d’installer la clôture. Je le conseillerais à tout le monde. Pour être honnête, je préfèrerais que le loup ne se soit pas installé dans notre région. Mais nous devons maintenant apprendre à vivre avec lui. Si tous les éleveurs plaçaient une clôture spéciale, les loups viendraient moins dans les zones habitées et chercheraient davantage leurs proies dans la forêt", estime Carola Moeremans.
Déjà près de 2,8 millions d’euros de coûts
Les animaux attaqués par un loup, comme les moutons ou poneys, ne survivent souvent pas. Ou ils sont tellement blessés qu’ils doivent être euthanasiés. Par un vétérinaire local, comme Hans Hoydonkx. “La première fois qu’il faut euthanasier un animal qui a survécu à l’attaque d’un loup, cela fait un choc", reconnait-il.
Entretemps, ce vétérinaire a dû endormir plusieurs victimes trop blessées. De chacune d’entre elles, il fait des photos. Hans Hoydonkx constate ces derniers temps que de plus en plus de poneys sont attaqués. "C’est un peu un choc parce qu’on estimait à priori que les poneys et chevaux ne font pas partie du menu des loups".
Combien d’attaques les loups installés en Flandre ont-ils déjà perpétrées ces dernières années ? Depuis 2018, plus de 150 sinistres ont été signalés aux autorités pour réclamer des indemnités. La plupart des dossiers concernent plusieurs animaux à la fois. Selon "Pano" cela représenterait un total de 480 animaux. Pas tous les dossiers sont jugés recevables, cependant. Il s’avère en effet parfois que le prédateur n’était pas un loup, ou bien que les animaux n’étaient pas élevés de façon légale.
L’enquête menée par la rédaction de "Pano" auprès de diverses instances compétentes a révélé que depuis le retour du loup en 2018, les autorités flamandes ont déjà dépensé près de 2,8 millions d’euros. Ce montant comprend le remboursement des clôtures anti-loup, mais aussi le coût des caméras et autres équipements pour surveiller les loups, et le coût des dégâts causés par les canidés. Et à mesure que la meute grandit, ces coûts devraient encore augmenter.
Les loups ont aussi des admirateurs
Les personnes qui témoignent facilement devant la caméra sont souvent opposées à la présence du loup dans nos contrées. Celles qui y sont favorables sont plus réservées, constatait le journaliste Vincent Verelst. Elles préfèrent souvent rester anonymes, par peur de leurs voisins qui sont contre le loup. Hantzen Houwert fait exception. Elle est une grande admiratrice des loups et ose le dire à qui veut l’entendre.
Elle plaide en faveur d’une cohabitation paisible avec les loups. Elle constate que les humains, qui sont aussi des mammifères, ont toujours éprouvé des difficultés face à des animaux qui les dérangent. "Les animaux construisent des terriers ou mangent par exemple les poissons de pêcheurs. Les humains veulent alors qu’ils disparaissent. L’homme se considère comme le plus important", constate Hantzen Houwert.
Elle réside au bord du domaine militaire de Houthalen-Helchteren, où vit depuis quelques années la nouvelle meute de loups. Elle les admire et s’est déjà trouvée plusieurs fois nez-à-nez avec l’un d’eux. "Il s’est avancé d'un mètre ou deux vers moi. J’étais époustouflée, c’était magnifique”. Hantzen Houwert ne craint pas les loups, mais comprend que d’autres personnes en aient peur. "J’ai quand même un peu l’impression que l’on essaie de monter les gens les uns contre les autres. Mais à quoi cela sert-il ?".








