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Le secteur du livre est inquiet: des entreprises d'intelligence artificielle utilisent les ouvrages sans autorisation

Le secteur flamand du livre s’insurge contre des entreprises technologiques qui entraînent leurs modèles d’intelligence artificielle (IA) sur des livres, sans aucune autorisation de l’auteur ou l’éditeur. Selon l’écrivain et historien de la culture flamand David Van Reybrouck, ces entreprises d’IA traitent une étagère remplie de livres de la même manière "que les Belges regardaient autrefois le Congo : en se disant "Tiens, c’est intéressant, dépouillons-le". Le secteur réclame une plus grande transparence, ainsi qu’une juste rémunération des auteurs.

Anne François Ellen Maerevoet
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Le phénomène est maintenant connu : des entreprises d’intelligence artificielle utilisent des livres pour améliorer leurs modèles linguistiques, sans verser la moindre contrepartie aux auteurs ou aux éditeurs. Cette situation engendre une frustration croissante dans le monde de l’édition, et notamment en Flandre.

"Les grandes entreprises d’IA enfreignent le droit d’auteur : en réalité, elles volent le travail des écrivains et des éditeurs", estime Maarten Vanhoof du groupe des éditeurs généralistes (Groep Algemene Uitgevers). "L’intelligence artificielle n’écrit pas de livres, elle les imite" : c’est le slogan choisi pour une campagne de protestation des éditeurs qui obtient le soutien de nombreux écrivains de renom en Flandre, tels que Tom Lanoye, Kristien Hemmerechts, Bart Moeyaert et Lize Spit.

"Il est difficile d’évaluer l’ampleur réelle du problème", explique Maarten Vanhoof. "Ce que nous savons, c’est que les grandes entreprises d’IA s’approprient notre contenu de diverses manières : en extrayant des données ("scraping") de sites web, ou en achetant des livres pour les intégrer et les utiliser ensuite illégalement dans leurs systèmes."

L’écrivain David Van Reybrouck – devenu notamment célèbre pour son ouvrage "Congo. Une histoire" (2010) et considéré comme intellectuel de premier plan dans les pays néerlandophones - qualifiait cette pratique de piratage, dans un entretien récent accordé à l’émission De Ochtend (VRT NWS). "Autrefois, lorsqu’on regardait un DVD, on voyait apparaitre un message indiquant que le piratage est un crime. Aujourd’hui, le piratage est devenu un modèle économique."

"Ces entreprises d’intelligence artificielle regardent une étagère de livres un peu comme les Belges regardaient autrefois le Congo : "Tiens, çà c’est intéressant et nous pouvons nous l’approprier." C’est exactement ce qu’elles font."

Des ouvrages de moindre qualité vont apparaitre sur le marché, susceptibles de contenir des informations erronées

L’éditeur Maarten Vanhoof, du Groep Algemene Uitgevers

Selon Maarten Vanhoof, ces modèles linguistiques sont également utilisés pour créer de nouveaux contenus. "En d’autres termes, des personnes commencent à rédiger des livres à l’aide de l’IA et à les commercialiser. Ce faisant, elles finissent par concurrencer les ouvrages écrits par de "vrais" auteurs."

Vanhoof craint que cela ne finisse par évincer la "véritable" création artistique, car ces entreprises produisent de grandes quantités de livres de piètre qualité, à un coût très réduit. "Par conséquent, des œuvres de moindre valeur vont arriver sur le marché et elles pourraient contenir des informations erronées."

L'écrivain et historien de la culture David Van Reybrouck

Les entreprises d’IA doivent verser une rémunération équitable

Le secteur du livre exige que les entreprises spécialisées dans l’intelligence artificielle obtiennent un consentement avant d’utiliser des livres et qu’elles fassent preuve de transparence quant aux œuvres ayant servi à entraîner leurs modèles d’IA. Les éditeurs et les auteurs réclament également une rémunération équitable pour ceux dont les œuvres ont déjà été intégrées à un jeu de données.

"J’ai vérifié pas plus tard que ce matin", expliquait David Van Reybrouck lors de son interview dans De Ochtend. "Trente-huit de mes ouvrages sont utilisés dans ces systèmes d’IA sans mon consentement - y compris des articles scientifiques datant de l’époque où je travaillais à l’université. Ils y ont été tout simplement introduits et sont désormais exploités. Ce n’est quand même pas insignifiant."

"Le principe en lui-même ne me pose aucun problème", poursuit Van Reybrouck. "Il m’arrive souvent que des auteurs de manuels scolaires pour le secondaire me demandent s’ils peuvent inclure un passage de l’un de mes ouvrages. C’est un honneur, je trouve cela formidable - c’est la plus belle réussite à laquelle un auteur puisse aspirer. En général, une rémunération est proposée. Elle est souvent modeste, mais elle est juste. Avec l’IA, en revanche, on ne me demande rien du tout."

Il manque une protection pour les auteurs

David Van Reybrouck, écrivain

Van Reybrouck souligne qu’il existe maintenant une directive européenne imposant de signaler lorsqu’un livre a été rédigé à l’aide de l’IA. "J’y vois un pas dans la bonne direction : cela protège le consommateur. Mais il manque encore une protection pour l’auteur."

Il appelle donc la ministre flamande de la Culture, Caroline Gennez, à veiller à la mise en place d’un cadre juridique contraignant, tant au niveau belge qu’européen. Ce cadre devrait obliger les entreprises d’IA à rémunérer correctement les auteurs pour le matériel qu’elles utilisent, à faire preuve de transparence sur les sources consultées et à obtenir une autorisation préalable.

"Actuellement, la seule option offerte à un artiste est l’opt-out - autrement dit, la possibilité de se désinscrire. C’est un peu comme si, dans un paysage arrosé de pesticides, on demandait : "Pourriez-vous, s’il vous plaît, épargner mon petit potager ?" Il faut prendre des mesures actives pour y parvenir. Evidemment, les choses devraient se passer en sens inverse."

Un livre de campagne aux pages blanches

Le livre de campagne "Contrefaçon" ("Namaak") - distribué via 200 librairies environ et à la foire du livre Boektopia à Courtrai et Anvers - ne contient que des pages blanches. Cela illustre ce qui se produit lorsque les créateurs sont laissés sans protection. 

Selon les initiateurs du projet – le Secteur flamand du livre - la source finit par se tarir si la chaîne de professionnels qui se trouve derrière un livre - des auteurs et éditeurs aux maisons d’édition et traducteurs - vient à disparaître. Résultat : moins d’auteurs, moins de voix nouvelles et moins d’ouvrages qui proposent des contenus réellement inédits.

Boektopia a ouvert ses portes le 30 octobre à Courtrai et y restera jusqu'au 4 novembre. La foire du livre sera aussi organisée à Anvers cette année, du 10 ou 15 novembre.

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