Une enquête conjointe de l'émission Pano (VRT) et de l'hebdomadaire flamand Knack révèle que le parti libéral francophone MR cherche à légaliser la vente de sachets de nicotine en Belgique en s'appuyant sur des documents fournis par des lobbyistes de Philip Morris International. Cette démarche vise à créer des recettes fiscales, malgré l'interdiction de ces produits en vigueur depuis 2023 pour des motifs de santé publique. Le lobby du tabac ne cherche pas seulement à influencer les responsables politiques, mais aussi le grand public.
Un reportage de Pano révèle que le MR veut légaliser la vente de sachets de nicotine en Belgique avec l’appui du lobby du tabac
L’industrie du tabac possède de longs tentacules. Ses efforts pour présenter sous un jour favorable de nouveaux produits prétendument "plus sains" vont jusqu’aux plus hautes sphères politiques de notre pays.
Dans le cadre des négociations budgétaires actuellement en cours au sein du gouvernement fédéral, le vice-Premier ministre David Clarinval (MR) a plaidé pour la légalisation des sachets de nicotine et d’autres produits sans fumée. Depuis octobre 2023 la vente de ses sachets de nicotine est interdite en Belgique, mais leur consommation est autorisée. Selon le MR, une légalisation complète permettrait d’accroître les recettes de l’État grâce aux accises.
Un détail interpelle : les documents sur lesquels reposait cette proposition avaient été rédigés par Philip Morris lui-même, l’entreprise internationale du secteur du tabac et des produits à base de nicotine. Le cabinet de David Clarinval n’y voit aucun problème. "Oui, nous discutons avec le secteur. Il dispose de l’expertise nécessaire pour nous conseiller", explique-t-il. Le lobby du tabac est très actif, non seulement au niveau fédéral, mais aussi — et surtout — à l’échelle européenne. Une enquête de VRT NWS Pano et de Knack révèle que cinq des treize eurodéputés flamands ont rencontré à plusieurs reprises des représentants de Philip Morris. Peu d’informations ont toutefois été communiquées sur le contenu de ces échanges.
Hilde Vautmans (Anders) a discuté avec Philip Morris de "l’emploi dans sa région et de la sévérité de la législation". Les échanges avec les élus N-VA Kris Van Dijck et Johan Van Overtveldt ont porté sur la fiscalité et la politique de santé. Tom Vandendriessche et Barbara Bonte (Vlaams Belang) ont également rencontré des représentants du secteur. Barbara Bonte est la seule à avoir accepté de réagir devant la caméra. "Je parle avec tout le monde. Parfois, ils ont de bons arguments."
Un élément important est toutefois passé sous silence. La Convention-cadre de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour la lutte antitabac, ratifiée en 2005 par l’Union européenne et la Belgique, vise à limiter strictement les contacts entre les responsables politiques et l’industrie du tabac.
L’OMS demande aux responsables politiques de ne consulter cette industrie que lorsqu’ils ont besoin d’informations sur les produits à des fins de réglementation. Une discussion peut ainsi porter sur la composition d’un sachet de nicotine, mais pas sur l’emploi, la politique de santé ou la fiscalité. En outre, tout contact doit se dérouler dans une transparence totale.
Il faut faire preuve de prudence dans les contacts directs avec cette industrie et ses lobbyistes.
Hans Van Scharen, spécialiste du lobbying au sein de Corporate Europe Observatory
"Nous avons affaire à une industrie qui fait chaque année sept millions de victimes mortelles et qui, pendant des décennies, a trompé le public, manipulé la science et déformé les informations. Il faut donc faire preuve de prudence dans les contacts directs avec cette industrie et ses lobbyistes", explique Hans Van Scharen, spécialiste du lobbying au sein de Corporate Europe Observatory et ancien collaborateur de Bart Staes, eurodéputé Groen.
Plus sains ou plus rentables ?
Ces dernières années, le lobby du tabac a déployé des efforts considérables pour donner une image plus "propre" aux sachets de nicotine. "Lorsque nous voulons commercialiser des sachets de nicotine, nous ciblons les fumeurs invétérés que nous souhaitons détourner de la cigarette", explique Ellen Boydens, porte-parole Benelux de Philip Morris International, dans le reportage de VRT NWS Pano.
Le secteur affirme donc vouloir inciter les fumeurs à passer à des sachets de nicotine prétendument "plus sains". "Dans des pays comme la Suède, où ces produits sont commercialisés, on observe des bénéfices pour la santé", affirme Ellen Boydens.
Rosaria Galanti, professeure de santé publique et d’épidémiologie à l’Institut Karolinska de Stockholm, conteste cette affirmation. Selon elle, l’exemple suédois montre au contraire que les sachets de nicotine ne jouent aucun rôle dans l’arrêt du tabac. "La baisse du nombre de fumeurs avait commencé bien avant. Lorsque les sachets de nicotine sont apparus sur le marché, ils ont surtout été utilisés par des personnes qui ne fumaient pas encore."
Les comptes de l’entreprise révèlent une autre raison pour laquelle le lobby du tabac mise autant sur les sachets de nicotine. Malgré la diminution du nombre de fumeurs dans le monde, le chiffre d’affaires de Philip Morris a augmenté d’environ 50 % en dix ans, passant d’un peu moins de 24 milliards d’euros en 2016 à quelque 36 milliards en 2025.
Cette croissance s’explique principalement par la part croissante des produits nicotiniques sans fumée, qui représentent désormais près de la moitié du chiffre d’affaires total. Les sachets de nicotine connaissent une croissance particulièrement spectaculaire, et Philip Morris n’est pas le seul acteur concerné. En cinq ans, les ventes mondiales de ces sachets ont presque décuplé, passant de 4 à 37 milliards d’unités.
Lorsque Ellen Boydens affirme que l’entreprise entend "assumer sa responsabilité pour que ce milliard de fumeurs dispose aujourd’hui d’une alternative réaliste", ce n’est donc pas uniquement par altruisme. "Nous sommes une entreprise commerciale", reconnaît-elle dans le reportage de VRT NWS Pano.
Un lobbying discret
Le lobby du tabac ne cherche pas seulement à influencer les responsables politiques, mais aussi le grand public.
À la fin de l’année dernière, la VRT s’est vu proposer de coproduire et de diffuser le documentaire Just no reason, consacré aux cigarettes électroniques illégales. La proposition émanait de l’agence de communication anversoise Mind The View. La VRT n’y a pas donné suite, car VRT NWS Pano avait déjà réalisé un reportage critique sur les cigarettes électroniques.
Les réalisateurs se sont également tournés vers VTM. La chaîne était disposée à examiner le projet sur le plan éditorial, mais Mind The View ne souhaitait finalement pas poursuivre les discussions. Le film a néanmoins été réalisé. Il a été publié sur YouTube au printemps et a été visionné environ 70 000 fois. Mais VRT NWS Pano et l’hebdomadaire Knack ont découvert que l’affaire allait plus loin : British American Tobacco (BAT) avait versé 40 000 euros à Mind The View pour réaliser le documentaire. Personne n’en avait été informé. Le SPF Santé publique a depuis ouvert une enquête et informé les personnes interviewées du rôle de BAT.
Cette affaire montre à quel point l’industrie du tabac peut agir de manière discrète.
Améliorer l'image des produits à base de nicotine
"Si cette industrie souhaite financer un reportage sur les cigarettes électroniques illégales, c’est évidemment pour améliorer l’image de ses propres produits à base de nictotine légaux et addictifs. Or, ces produits posent eux aussi d’énormes problèmes, en particulier chez les jeunes", estime Filip Lardon, spécialiste de la prévention du tabagisme.
Filip Lardon avait lui-même participé au documentaire, sans connaître, pas plus que les autres personnes interrogées, le rôle de BAT. "Je trouve cela particulièrement grave. Je ne veux en aucun cas être associé à l’industrie du tabac. Je n’étais pas au courant. C’est cela, le pouvoir de l’industrie du tabac."