Museum M Leuven - le musée des Beaux-Arts ouvert en 2009 dans le centre de Louvain - présente jusqu’au 28 février 2027 "Scultori Fiamminghi", une exposition consacrée aux sculpteurs des Pays-Bas historiques qui, au 16e siècle, furent des invités privilégiés des papes et des rois en Italie. Les œuvres exposées proviennent de grands musées internationaux et nombre d’entre elles sont présentées pour la toute première fois en Belgique. L’exposition réserve même une surprise : Manneken-Pis, symbole des Bruxellois, y a été convié.
Fontaines, statues et "putti" : comment les sculpteurs flamands ont occupé le devant de la scène en Italie
Giambologna : à première vue un nom italien. Mais ne vous y trompez pas : l’homme est né sous le nom de Jean de Boulogne à Douai, dans le nord de la France. Egidio della Riviera ? Il s’agissait en réalité de Gillis van den Vliete, originaire de Malines.
On les appelait "I Fiamminghi" en Italie, un terme qui signifie "ceux qui viennent des Pays-Bas". Tout au long du 16e siècle, les artistes de notre région des Plats Pays - peintres comme sculpteurs - ont été très attirés par l’art de l’Antiquité. Ils franchirent les Alpes, se dirigeant avant tout vers Rome, "où la culture antique était déterrée par tonnes de marbre", explique la conservatrice du Musée M, Marjan Debaene.
Ces découvertes archéologiques ne firent qu’accentuer leur intérêt pour tout ce qui touchait à la Rome antique. "Au départ, ces artistes entreprenaient des voyages d’étude, puisant leur inspiration dans la Renaissance. Par la suite, ils ont joué un rôle déterminant dans le façonnement même de la Renaissance", précise Debaene. Certains finirent par retourner dans les Pays-Bas, d’autres s’établirent dans le sud ensoleillé.
Giambologna (1529-1608) - né Jean de Boulogne - fut sans doute le plus célèbre de ces "Fiamminghi". Après avoir achevé ses études à Rome, il s’installa à Florence où, grâce au soutien d’un riche homme d’affaires et banquier, il gagna les faveurs de l’illustre famille des Médicis. "Dès lors, sa renommée atteignit son apogée." Giambologna eut également des contacts avec Michel-Ange, le célèbre sculpteur, peintre, architecte, poète et urbaniste florentin de la Haute Renaissance.
Plusieurs des sculptures de Giambologna sont exposées au M Leuven, notamment un "putto" - petit garçon joufflu - représenté en train de pêcher et qui ornait autrefois une fontaine. On peut également admirer une superbe figure en terre cuite représentant une femme en train d’écrire. Les versions réduites de plus grandes sculptures représentaient une source de revenu essentielle pour l’atelier de Giambologna : la riche famille des Médicis les achetaient souvent pour les offrir à des partenaires commerciaux ou à des connaissances.
L’atelier de Giambologna est également représenté dans l’exposition à travers les œuvres d’autres artistes, qu’il qualifiait de "compagni" ('compagnons'). Deux imposants "Captifs enchaînés" en bronze ont été conçus par l’artiste de Douai, mais achevés par d’autres membres de son atelier. À l’origine, ils se trouvaient sur le piédestal d’une statue équestre, aujourd’hui disparue, installée sur le Pont-Neuf à Paris.
On peut encore toujours admirer les œuvres des "fiamminghi" en Italie. Cela vaut vraiment la peine d’y faire un voyage
Marjan Debaene, conservatrice au musée M Leuven
Une grande partie de l’œuvre de Giambologna est encore visible en Italie aujourd’hui. Sur la Piazza della Signoria à Florence, on peut admirer "L’Enlèvement des Sabines" - trois corps enlacés, sculptés dans un seul bloc de marbre.
Il a également réalisé un géant monstrueux pour un parc : l’œuvre originale se trouve en Italie, mais l’exposition à Louvain la montre en vidéo. "Un conseil, rendez-vous en Italie. On peut encore découvrir des créations des "fiamminghi" à Gênes, Bologne, Rome ou Florence. Le voyage en vaut largement la peine", souligne Marjan Debaene.
Abdominaux saillants et muscles proéminents
L’exposition est remplie de sculptures représentant des corps nus - une pratique courante au 16e siècle. "Cela traduisait une émancipation du corps", explique Marjan Debaene. Les connaissances anatomiques progressaient, notamment grâce aux recherches d’André Vésale.
Par ailleurs, dans le contexte de la Réforme, les sculpteurs ont préféré s’éloigner de l’imagerie religieuse. Cela explique l’abondance de figures mythologiques et de dieux romains, représentés avec un grand dynamisme et des muscles proéminents.
Le Soleil et la Lune réunis à Louvain
L’exposition propose aussi des retrouvailles remarquables. Les figures en bronze "Sol" et "Luna" - de mystérieuses personnifications portant des masques qui représentent le soleil et la lune - y sont en effet réunies. L’une provient du Kunsthistorisches Museum de Vienne et l’autre du Rijksmuseum d’Amsterdam, et sont exposées côte à côte au musée M. Ces œuvres ont été réalisées par l’artiste anversois Jacques Jonghelinck (1530-1606), qui a également suivi une formation à Milan. Ce duo céleste avait d’abord été attribué à un autre artiste.
"Sol" et "Luna" sont des modèles préliminaires en bronze destinés à des sculptures de plus grande taille initialement prévues pour Anvers. Ces dernières ont finalement abouti en Espagne, explique Marjan Debaene. "Les recherches en histoire de l’art classique ont été complétées par des analyses de pointe, incluant notamment l’étude de la composition de l’alliage de bronze."
Recherche internationale
Pour l’exposition sur les "sculpteurs flamands", le Museum M Leuven a réussi à obtenir des prêts auprès des plus grands musées, tels que les Offices à Florence, les musées du Vatican, le Louvre à Paris et le Victoria & Albert Museum à Londres. "J'ai eu la chance de pouvoir compter sur un excellent comité scientifique international", explique Marjan Debaene. "Les travaux de recherche ont permis de réunir des universitaires et des institutions muséales. Ces dernières ont fait preuve d'une réelle volonté de nous prêter des œuvres majeures."
La Galleria Borghese, par exemple, a prêté l'œuvre "Trois putti endormis" d'Egidio della Riviera (Gillis van den Vliete) : trois bambins potelés, aux cheveux bouclés et dotés d'ailes - des petits angelots à croquer.
À propos de "putti" : une apparition exceptionnelle est réservée, au sein de l'exposition, au Manneken-Pis – lui aussi est un putto. Si une réplique se trouve à Bruxelles près de la Grand-Place, la version présentée à Louvain est la plus ancienne copie de la célèbre statuette de Jérôme Duquesnoy (1570-1641) - dont le fils François réalisa plus tard une sculpture pour la basilique Saint-Pierre de Rome.
Aux nombreuses sculptures - réalisées en bronze, marbre, albâtre ou terre cuite – s’ajoutent des dessins d'architecture et des gravures destinés à des églises ou à des monuments funéraires. L'exposition s'ouvre et se referme sur des œuvres de Pieter Coecke van Aelst (1502-1550), beau-père de Pierre Bruegel.
Originaire d’Alost, Coecke a lui aussi probablement séjourné à Rome. L'exposition présente une immense tapisserie réalisée d'après l'une de ses esquisses. L'apôtre Paul y occupe le centre, mais ce sont surtout les bordures, peuplées de plantes et d'animaux, qui attirent le regard et fascinent le visiteur. Cette tapisserie, qui mesure 4,30 sur 8,24 mètres, a récemment été restaurée par la célèbre manufacture royale De Wit, à Malines.
Pour la loggia d’inspiration italienne du palais urbain anversois "Den grooten Sot" - aujourd’hui disparu -, Pieter Coecke a conçu en 1549 les décorations des panneaux et supports en bois. Ces derniers sont, eux aussi, réunis pour la toute première fois au M Leuven.
Pour la loggia d’inspiration italienne du palais urbain anversois "Den grooten Sot" - aujourd’hui disparu -, Pieter Coecke a conçu en 1549 les décorations des panneaux et supports en bois (photo). Ces derniers sont, eux aussi, réunis pour la toute première fois au M Leuven.
Informations pratiques : l’exposition "Scultori Fiamminghi – Sculpteurs flamands en Italie " est présentée au Musée M Leuven jusqu’au 28 février 2027.

