L’écrivain flamand Jozef Deleu, ardent défenseur de la langue et de la culture néerlandaises, est décédé mercredi 21 octobre à l’âge de 89 ans. Il avait fondé la revue culturelle Ons Erfdeel (Notre Héritage), aujourd’hui connue sous le nom de de lage landen (les plats pays ), ainsi que Septentrion, une revue en français consacrée aux arts et à la culture de Flandre et des Pays-Bas.
Jozef Deleu, poète, ambassadeur de la poésie néerlandaise et fondateur d’Ons Erfdeel, est décédé à 89 ans
"En tant que fondateur d’Ons Erfdeel et initiateur de nombreuses initiatives culturelles entre la Flandre et les Pays-Bas, Jozef Deleu a joué un rôle déterminant dans l’émancipation et le rayonnement de la culture néerlandophone, tant dans son espace linguistique qu’au-delà de ses frontières". C’est en ces termes que de lage landen a annoncé le décès de Jozef Deleu sur Facebook.
"C’était un homme engagé dans la politique culturelle, mais sans appartenance à un parti. Il dénonçait les dérives liées à l’instrumentalisation de la culture ainsi que l’aveuglement des intellectuels et des artistes qui suivent le mouvement sans esprit critique. Ce militant culturel flamand, profondément attaché à l’émancipation sociale, laisse derrière lui un héritage durable."
"Nous adressons nos pensées les plus chaleureuses à son épouse Annemarie, à ses enfants et à ses petits-enfants, et leur souhaitons beaucoup de courage dans cette épreuve."
La frontière ou l’expression d’une identité double
Jozef Deleu a souvent été photographié avec en arrière fond le paysage rural de Rekkem, le village de Flandre-Occidentale situé à la frontière française où il vivait et travaillait. Il disait toujours que la frontière se trouvait au bout de son jardin. "Celui qui vit à la frontière se sent de ce côté-ci, mais aussi toujours de l’autre côté. On n’appartient jamais tout à fait à un seul endroit", disait celui qui, dans de nombreux domaines, a contribué à repousser les frontières.
On le décrivait régulièrement comme un "pape de la culture" ou un "homme de politique culturelle sans appartenance à un parti". Jozef Deleu a dirigé des revues de référence, écrit des poèmes et des œuvres en prose, siégé quelque temps en tant qu’administrateur indépendant au conseil d’administration de la VRT et s’est exprimé sans détour dans le débat de société.
Jozef Deleu s’opposait à la commercialisation de la culture, y compris dans les médias. Il dénonçait également régulièrement une forme crispée de nationalisme flamand et le repli provincial. À ses yeux, le métissage des cultures et la diversité constituaient un enrichissement. Plusieurs de ses discours incisifs ont été réunis dans un recueil au titre évocateur : De pleinvrees der kanunniken ("La peur de la place publique chez les chanoines").
"Je ne comprends pas pourquoi la notion d’identité flamande pose problème à certains. Ce n’est que lorsqu’on se sent profondément flamand qu’on peut être ouvert sur le monde. Ne vouloir connaître que ce qui est étranger, c’est un cosmopolitisme impersonnel ; ne vouloir connaître que ce qui nous est propre, c’est de l’inceste", déclarait-il à l’occasion de son doctorat honoris causa à l’Université de Gand.
Un bâtisseur de ponts
En 1957, Jozef Deleu a fondé la revue culturelle flamando-néerlandaise Ons Erfdeel, consacrée à la langue, à la littérature et à la culture au sens large. Il en est resté le rédacteur en chef jusqu’en 2002.
Profondément attaché à ses racines sans jamais s’y enfermer, cet homme des confins est ainsi devenu un infatigable bâtisseur de ponts, faisant découvrir la culture néerlandophone bien au-delà de son aire linguistique.
Né d’un père français et d’une mère flamande, Jozef Deleu n’a jamais caché son attirance pour la langue française. Cet intérêt l’a conduit, en 1972, à fonder Septentrion – Arts et Culture de Flandre et des Pays-Bas, une revue destinée à faire mieux connaître la culture néerlandophone dans le monde francophone. L’annuaire anglophone The Low Countries poursuivait le même objectif auprès du public international anglophone.
Ces initiatives linguistiques, ont fait d’Ons Erfdeel une institution reconnue internationalement, capable de mettre en lumière la richesse et la vitalité de la culture néerlandophone dans le monde entier.
Lorsqu’il siégeait au conseil d’administration de la VRT, il a toujours défendu le maintien des rédactions en anglais, allemand et français au sein du média public flamand.
Ons Erfdeel est ensuite devenu une fondation et une institution culturelle engagée dans les relations entre la Flandre et les Pays-Bas. Elle est aujourd’hui connue sous le nom des plats pays.
Mais Jozef Deleu était avant tout un homme de littérature. Il a publié plusieurs recueils de poésie, réunis dans Ondoorgrond, qui rassemble ses poèmes écrits entre 1963 et 2019. Il a ensuite fait paraître deux autres recueils de "miniatures" : geluiden voor de laatste dag (2021) et het paard van mijn vader (2023).
Un ambassadeur de la poésie
Jozef Deleu était un fervent défenseur de la poésie. Il a composé plusieurs anthologies, dont le Groot Gezinsverzenboek, devenu par la suite le Groot Verzenboek. 600 gedichten over leven, liefde en dood ("Grand recueil de poésie. 600 poèmes sur la vie, l’amour et la mort"). Cet ouvrage occupe une place dans la bibliothèque de nombreux foyers.
L’anthologie poétique la plus ancienne et la plus durable des Pays-Bas et de la Flandre a été rééditée à de nombreuses reprises, chaque nouvelle édition étant enrichie de poèmes supplémentaires.
Le livre s’adresse à un large public. "En tant qu’anthologiste de poésie, je suis finalement toujours resté un pédagogue, quelqu’un qui est convaincu que le plus grand nombre possible de personnes doit pouvoir découvrir et apprécier la beauté", expliquait Jozef Deleu. Herman De Coninck n’est donc pas le seul à pouvoir être considéré comme "l'homme qui a appris à son peuple à lire la poésie" : Jozef Deleu mérite lui aussi ce titre.
"Les poèmes sont comme des robes suspendues sur le fil de la vie : ils lui donnent un peu de mouvement. Et ce sont souvent les robes brun foncé et noires qui apportent le plus de réconfort", déclarait Jozef Deleu en 1997 dans De Standaard der Letteren.
Het Liegend Konijn
Un autre projet lui tenait particulièrement à cœur : Het Liegend Konijn ("Le Lapin menteur"), une revue semestrielle qui publiait des poèmes inédits, dénichés aussi bien en Flandre qu’aux Pays-Bas. Jozef Deleu sélectionnait lui-même tous les textes. La sélection était particulièrement large et variée. Mais qu’est-ce qu’un bon poème ? Deleu répondait : "C’est là où le langage et l’indicible se rencontrent."
Dans le dernier numéro de Het Liegend Konijn, paru en 2025, Jozef Deleu écrivait : "La poésie est porteuse d’originalité, de liberté de ton et d’indépendance. Les poètes continuent de rappeler aux détenteurs du pouvoir que les mots ont leur importance et que la langue ne doit pas être noyée sous le flot de paroles de la politique et du commerce."
En 1994, Jozef Deleu a reçu un doctorat honoris causa de l’Université de Gand, en tant qu’"ambassadeur officieux de la langue et de la culture néerlandaises". Il a été récompensé des dizaines de fois, notamment par le prix du gouvernement flamand, le prix Ark du Libre Parole (Arkprijs van het Vrije Woord), le prix PEN, ainsi que par des distinctions décernées par l’Union de la langue néerlandaise et l’Académie royale de langue et de littérature néerlandaises.
Frank Vandenbroucke rend hommage à l’engagement de Jozef Deleu
"La Flandre perd aujourd’hui un homme remarquable et attachant." C’est en ces termes que le vice-Premier ministre Frank Vandenbroucke (Vooruit) a réagi vendredi au décès de Jozef Deleu. "C’est avec tristesse que j’apprends le décès de Jozef Deleu", a-t-il déclaré. "Il a apporté une contribution exceptionnelle à la poésie flamande. Jozef a également joué un rôle de premier plan dans les débats culturels et sociétaux et est resté une source d’inspiration pour les jeunes talents jusqu’à son dernier jour."
Menin ouvre un registre de condoléances
La ville de Menin ouvre un registre de condoléances à la suite du décès de son citoyen d’honneur Jozef Deleu. Elle l’a annoncé mercredi. Les drapeaux seront également mis en berne sur les bâtiments publics de toutes les sections de la commune. La ville frontalière rend hommage avec gratitude au poète, qui avait été nommé citoyen d’honneur en 2003.
"Menin est fière que Jozef Deleu ait été lié à notre ville et à Rekkem. Nous voulons non seulement lui rendre hommage pour ce qu’il a accompli, mais aussi transmettre aux générations futures son amour de la langue, de la poésie et de la culture", écrit la ville. "Ses mots resteront à jamais."
Le registre de condoléances sera accessible à la bibliothèque du jeudi jusqu’au 5 novembre inclus.

