Aller au contenu principal
William Kentridge devant son oeuvre "Self-portrait as a Coffee-pot"

L'artiste sud-africain aux mille facettes William Kentridge est à l'honneur à Bozar : "L'absurde nous aide à comprendre le monde"

Le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (Bozar) présente actuellement une grande exposition solo de William Kentridge, l'un des artistes contemporains les plus marquants. Intitulée "I am not me, the horse is not mine" (traduisez littéralement par "Je ne suis pas moi, le cheval n’est pas à moi"), elle offre un aperçu complet des œuvres réalisées par l’artiste sud-africain depuis le début des années 1980 jusqu’à aujourd’hui. Il passe avec aisance des dessins et films d'animation aux marionnettes et décors de théâtre. Depuis plus de 40 ans, Kentridge témoigne d'un engagement envers les questions politiques et sociales et d'un goût prononcé pour l'absurde.

Anne François Kristien Bonneure
Publié:

Depuis des décennies, l’artiste sud-africain William Kentridge (71 ans) entretient un lien étroit avec la Belgique. Sa première grande exposition européenne a eu lieu à Bozar, à Bruxelles en 1998, et il y a mis en scène diverses pièces de théâtre et opéras. En 2017, il a exposé au musée de l'ancien hôpital Saint-Jean à Bruges - une exposition qui a attiré plus de 40.000 visiteurs. En 2021, il recevait un doctorat honoris causa de l’Université Libre néerlandophone de Bruxelles (VUB) ainsi que de l'Université de Gand.

Actuellement et jusqu’au 7 mars prochain, Kentridge occupe une douzaine de salles du Bozar pour une exposition majeure retraçant quarante ans de création. Grand invité de la saison, il proposera aussi un vaste programme d'activités parallèles, incluant des concerts, projections de films et conférences.

Dans l'escalier du Bozar menant aux salles d’exposition, Kentridge rend hommage à la danseuse sud-africaine disparue Dada Masilo.

Album de créations

L'exposition met en lumière la remarquable polyvalence de l’artiste né en 1955 à Johannesbourg. En la parcourant, on a l'impression de pénétrer dans un immense album rempli de dessins, d'esquisses, de films d'animation, de vidéos, de maquettes de décors de théâtre et d'opéra, ainsi que de marionnettes de toutes tailles. On y découvre des mécanismes ingénieux, faits d'engrenages et de chaînes, qui évoquent par exemple l'œuvre de l’Anversois Panamarenko - notamment un appareil respiratoire en état de marche.

"Kentridge rassemble des artistes, des idées, des images et des sources d'inspiration. Le collage et le montage sont des thèmes récurrents dans son œuvre", explique Christophe Slagmuylder, directeur artistique du Bozar.

William Kentridge au Bozar

Tout commence par un dessin

Kentridge entame toujours son travail en dessinant, seul dans son atelier. Ce processus débouche généralement sur des collaborations avec d'autres artistes, acteurs, danseurs ou chanteurs. Ensuite, il passe d’une discipline artistique à l’autre. "Mes idées migrent d'un médium à l'autre : du dessin à la gravure, puis à la sculpture. Elles circulent entre le dessin et le théâtre. La forme n'est jamais figée : c'est une caractéristique de mon travail", explique l'artiste.

Au début et à la fin de l'exposition à Bozar, ses ateliers ont été reconstitués, remplis de carnets, d'ébauches, de mots épars et d'objets hétéroclites. Kentridge revendique ce désordre propre à l'atelier, ce lieu où l'artiste doit avant tout attendre que l'œuvre guide sa main, "car le dessin en sait plus que l'artiste". Dans l'atelier, "la stupidité humaine peut triompher, contrairement à ce qui se passe avec l'intelligence artificielle".

Il espère que les visiteurs viendront avec un esprit ouvert : "Il y a toujours plusieurs sens possibles, et le spectateur participe toujours à la construction de l'œuvre d'art."

La collaboration de Bozar avec Kentridge, en tant que Grand invité de la saison, donne notamment lieu à des créations in situ.

Lutte contre l'apartheid

William Kentridge est profondément ancré dans le monde. "L'exposition met en lumière les différentes facettes de son engagement politique, social et poétique", explique le commissaire Tarek Abou El Fetouh.

Le sens de l'engagement lui a été inculqué dès son plus jeune âge. Son père figurait parmi les avocats qui ont défendu le futur président sud-africain Nelson Mandela à l'époque de l'apartheid. Kentridge lui-même (qui est blanc) travaillait déjà avec des acteurs noirs au théâtre à cette époque. "Nous n'avons pas changé le monde, mais c'était un moment d'optimisme sur ce à quoi le monde pourrait ressembler", se souvient Kentridge.

Depuis une dizaine d'années, il dirige à Johannesburg un centre artistique destiné aux jeunes créateurs et baptisé The Centre for the Less Good Idea. Il décrit l'Afrique du Sud comme une terre de promesses non tenues - un pays en proie à la violence et la pauvreté, une "terre de colère, mais aussi d'espoir et de possibilités".

Une œuvre de Kentridge réalisée au Bozar

Mon engagement politique s'opère dans mon atelier. C'est là que j'essaie de comprendre le monde

William Kentridge

Kentridge ne monte pas aux barricades : "Mon engagement politique s'opère dans mon atelier. C'est là que tout se joue, que résident la réflexion et l'engagement. Comme le disait Gabriel García Márquez : "Le devoir révolutionnaire de l'écrivain est de bien écrire." Très tôt, j'ai su que ma place était dans l'atelier, à tenter de comprendre le monde depuis ce lieu."

"Cela reste vrai depuis quarante ans, à travers tous les bouleversements qu'a connus l'Afrique du Sud. J'ai vu les limites de l'activisme artistique. Certains travaillent différemment, mais pour moi, le travail s'accomplit dans l'atelier."

Nouveau dessin (d'Ubu roi) de William Kentridge à Bozar

Kentridge se méfie de ceux qui croient détenir la vérité absolue. "Le monde est un processus. Le changement est inscrit en toute chose. Quiconque affiche une certitude absolue est vraiment dangereux." D'où son goût pour l'absurde. "Il ne s’agit pas d’être drôle, mais de rendre compte d’une logique faussée. C’était certainement le cas en Afrique du Sud sous l’apartheid. Une situation absurde, d’une violence extrême et cruelle."

L’absurde ne sert pas à fuir le monde, mais à le comprendre

William Kentridge

Kentridge puise son inspiration dans des œuvres célèbres de la littérature de l’absurde, telles que la nouvelle fantastique et grotesque "Le Nez" (1836) de Nikolaï Gogol ou la pièce de théâtre "Ubu roi" (1895) d’Alfred Jarry. "L’absurde ne sert pas à fuir le monde, mais à le comprendre", souligne Kentridge.

Tout spécialement pour l’exposition à Bozar, il a réalisé de nouveaux dessins monumentaux à la craie - dont une représentation d’Ubu roi. Cette pièce célèbre met en scène une figure dictatoriale, inspirée par le professeur du dramaturge français Alfred Jarry alors âgé de 16 ans. "Quelque 130 ans plus tard, elle est encore la meilleure représentation d’un tyran qui s’apitoie sur son sort tout en se vantant sans aucune gêne."

Donald Trump en Roi Ubu

"Prenez le président américain Donald Trump, par exemple. Si quelqu'un devait raconter la vie de Trump telle qu'elle est, on lui dirait qu’il écrit une copie du Roi Ubu." D'ailleurs, dans la version dessinée par William Kentridge, Ubu est habillé en Chanel et Louis Vuitton.

Le titre de l'exposition a lui aussi une résonance absurde : "Je ne suis pas moi, le cheval n'est pas à moi". Il s'agit d'un dicton russe qui correspond à peu près à l'expression « je n'y suis pour rien".

William Kentridge au Bozar

Informations pratiques : l'exposition de William Kentridge "Je ne suis pas moi, le cheval n'est pas à moi" est présentée à Bozar jusqu'au 7 mars 2027.

En tant que Grand invité - une personnalité qui prend part à l'élaboration du programme de la saison de Bozar -, l’artiste sud-africain présentera également un large éventail d'autres projets, comme des films, des concerts et des conférences.

Les plus lus

  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5