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Des femmes belges quittent Anvers à bord du Lady Rodney, à destination du Canada.

Il y a 80 ans, le Lady Rodney emmenait 413 "fiancées de guerre" belges vers une nouvelle vie au Canada

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, une étonnante vague d’émigration allait toucher la Belgique. À l’été 1946, 413 femmes montaient à bord du Lady Rodney, à Anvers, pour rejoindre au Canada le soldat canadien dont elles étaient tombées amoureuses. Peu d’entre elles allaient revenir. Les balles allemandes les avaient épargnées, mais pas les flèches de Cupidon.

Eric Steffens Jos Vandervelden
Publié:

Le 28 août 1946, 413 femmes se tenaient prêtes à partir sur les quais de l’Escaut à Anvers. Devant elles se trouvait le Lady Rodney, le paquebot qui devait les emmener au Canada, rejoindre leur mari ou leur fiancé. Toutes avaient trouvé l’amour vers la fin de la guerre auprès d’un soldat canadien ayant participé à la libération de la Belgique.

Un reporter du quotidien anversois "De Volksgazet", présent sur place, écrivait :  "À voir ces petits minois, on constate que les Canadiens ont apparemment fait leur premier choix parmi nos plus jolies filles."

Une vague de relations sexuelles après la libération

Au lendemain de la libération, la Belgique a connu une vague de relations sexuelles, aussi brève qu’inédite. Il est toutefois difficile d’en mesurer l’ampleur, car les sources historiques sont limitées et nombre de ces relations sont restées cachées.

Après la libération, les provinces et les villes flamandes se sont remplies de soldats alliés américains et canadiens. Leurs uniformes de combat couleur kaki et leurs élégants bérets contrastaient fortement avec le gris-vert des Allemands. Leurs corps musclés paraissaient aussi en meilleure forme que ceux des hommes belges affaiblis par les restrictions alimentaires.

Le rapatriement des dizaines de milliers de soldats alliés s’est déroulé plus lentement que prévu. Ils ont donc passé leur temps dans les cafés et les salles de danse, échangeant chocolat et chewing-gum et se mêlant à la population locale. Ils avaient échappé aux tirs allemands, mais beaucoup allaient être touchés par les flèches de Cupidon.

La libération de Bruxelles.

Les militaires canadiens avaient notamment contribué à chasser les occupants allemands de Flandre-Orientale et de Flandre-Occidentale et avaient longtemps participé à la défense du port d’Anvers. Ils étaient généralement très appréciés par la population.

Il leur arrivait d’être hébergés chez l’habitant. Ils apportaient du travail aux Flamands et fréquentaient les mêmes cafés et salles de danse. Entre les soldats et les jeunes femmes flamandes, les flirts allaient bon train. Nombre de ces aventures se transformèrent en histoires d’amour durables. Car, enfin, un avenir sans guerre se dessinait pour eux.

La plus jeune n’avait que 17 ans, la plus âgée 43 ans

Elles étaient 413 à se tenir prêtes au départ, pour la plupart des Belges, mais aussi des Françaises et des Néerlandaises. La plus jeune n’avait que 17 ans, la plus âgée 43 ans. Cinquante enfants en bas âge et même des bébés étaient également du voyage.

Beaucoup d’entre elles n’avaient d’ailleurs pas attendu pour épouser leur libérateur, car, souvent, le mariage avait été précipité par une grossesse. Des médecins, des infirmières, plus d’une douzaine de membres de la Croix-Rouge et des stewardesses étaient également du voyage pour veiller sur elles pendant la longue traversée.  

Le Lady Rodney sur l’Escaut.

Vingt-quatre heures auparavant, ces femmes avaient déjà dû se présenter à Anvers. Les contrôles médicaux étaient terminés. L’impatience était grande et les nerfs à vif. Certaines écrivaient encore une dernière lettre d’adieu à leur famille. Le reporter du "Volksgazet" avait visiblement du mal à contenir son émotion : "Autant de jolis visages qu’il nous faudra désormais regretter", constatait-il. Il ne doutait pas non plus que, dans des centaines de familles flamandes, on essuyait ce jour-là quelques larmes.

Le navire était exclusivement réservé aux passagères. Les autorités canadiennes n’autorisaient pas les femmes à effectuer la traversée avec leur compagnon. Presque tous les soldats canadiens avaient d’ailleurs déjà été rapatriés. La plupart des couples étaient séparés depuis des mois, certains même depuis plus d’un an. Certains soldats n’avaient même pas encore vu naître leur enfant en Belgique.

"Bienvenue aux épouses de guerre"

Le Lady Rodney a quitté Anvers pour rejoindre Southampton, au Royaume-Uni.  Là-bas, elles ont pris un plus grand paquebot, l'Aquitania, pour traverser l'océan Atlantique jusqu'à Halifax au Canada.

Le Canada accueillait les épouses de guerre à bras ouverts et ne lésinait ni sur les moyens ni sur les dépenses. À Halifax, des affiches proclamaient fièrement : « « "Welcome to the War Brides" (Bienvenue aux épouses de guerre). Les femmes obtenaient la nationalité canadienne sans délai, alors qu’aux États-Unis – où de nombreuses épouses de guerre se sont également installées – elles devaient attendre cinq ans.  

L’Aquitania (à droite) est prêt à appareiller de Southampton pour le Canada.

Selon les chiffres du ministère canadien de la Défense, 43.464 épouses de guerre et 20.995 enfants ont rejoint le Canada entre 1942 et 1948, la grande majorité étant d’origine britannique. Parmi elles, 649 étaient des Belges.

Toutefois, on estime qu’environ 10 % d’entre elles seraient finalement rentrées en Belgique. Leur libérateur canadien ne s’est pas toujours révélé être le prince charmant dont elles rêvaient une fois de retour chez lui, ou les conditions de vie dans leur nouvelle patrie se sont avérées moins idylliques qu’on ne le leur avait laissé espérer.

Très longtemps, les nombreuses épouses de guerre se sont regroupées au sein de diverses associations de "War Brides". Presque toutes ont aujourd’hui disparu. Les noms de famille flamands ont laissé très peu de traces au Canada. En effet, les enfants portaient le nom de leur père canadien.

Tombée amoureuse d'un soldat canadien à 18 ans

Les témoignages recueillis par le Musée de l’immigration d’Halifax auprès d’anciennes épouses de guerre sont particulièrement éloquents. C’est notamment le cas de Marie-José, originaire d’Anvers. En octobre 1944, une bombe volante V1 a frappé sa rue. De nombreuses personnes ont perdu la vie dans le quartier et sa maison a été gravement endommagée.

Des soldats canadiens sont venus aider à barricader les portes et les fenêtres. C’est ainsi que Marie-José a rencontré le soldat Allen Ross. Elle avait 18 ans, est tombée follement amoureuse de lui et s’est retrouvée enceinte. Elle l’a suivi au Canada, où elle est devenue Mme Marie-José Ross.

Sabordé en 1967 lors de la guerre des Six Jours

Le Lady Rodney, utilisé pour rapatrier des familles et transporter des "épouses de guerre" faisait à l’origine partie d’une flotte de paquebots de luxe canadiens, les Lady Boats, tous baptisés du nom d’épouses d’amiraux de l’armée britannique. Réquisitionné pendant la guerre, ces navires ont été utilisés comme transport de troupes. Leur livrée d’un blanc éclatant avait été remplacée par un gris terne afin de les rendre aussi peu visibles que possible.

La plupart de ces navires ont été coulés par des sous-marins allemands, mais le Lady Rodney a échappé à ce sort. En novembre 1946, le navire a accosté une deuxième fois à Anvers pour y embarquer des épouses de guerre et leurs enfants.

Des années plus tard, en 1967, le Lady Rodney allait une nouvelle fois se retrouver au cœur des événements, lors de la guerre des Six Jours. Rebaptisé Mecca après sa vente à l’Égypte, il fut volontairement sabordé dans le canal de Suez le 7 juin 1967 pour empêcher le passage des navires israéliens.

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