Après une année d’interruption, le Festival des Arts de Watou fait son retour cet été dans le Westhoek, à deux pas de la frontière franco-belge, près de Poperinge. Soixante artistes et vingt-cinq poètes (dont un poète créé par intelligence artificielle !) y participent. L’accent est mis sur la collaboration et sur ce qui nous rassemble.
À la frontière franco-belge, le festival des arts de Watou fait son retour sur le thème des "Chemins communs"
En 2025, la ville de Poperinge avait été contrainte, faute de moyens financiers, d'organiser une édition allégée du Festival des Arts de Watou. Cette année, le festival renoue avec son ambition initiale, notamment grâce à de nouvelles subventions accordées par le gouvernement flamand. De quoi redonner un avenir à ce rendez-vous culturel emblématique du village frontalier.
Sur la Grand-Place, des drapeaux aux couleurs du festival flottent au vent. Un premier poème accueille déjà les visiteurs sur un parking à vélos, tandis que la porte de la maison du festival est grande ouverte pour les orienter vers une dizaine de lieux d'exposition, où l'art contemporain et la poésie dialoguent et s'enrichissent mutuellement. Le Festival des Arts de Watou est bel et bien de retour.
"Chemins communs"
Le thème de cette édition 2026 est "Gemene wegen" ("Chemins communs"). L'une des trois commissaires de l'exposition, Danielle van Zuijlen, s'est inspirée d'une phrase de son prédécesseur, Gwij Mandelinck, qui écrivait un jour : "Je marche sur des chemins communs, dont une moitié appartient à la Belgique et l'autre à la France."
"Chemins communs" et met l'accent sur la collaboration et les collectifs. Ce titre fait référence à une route frontalière historique entre Watou et la France, mais aussi à la recherche de liens en période de polarisation.
"Mais en néerlandais actuel, le mot "gemeen" peut aussi avoir une connotation négative, celle de la méchanceté ou de la bassesse", explique Danielle van Zuijlen. "Mais cette édition du festival explore les deux sens du terme : d'une part, ce qui est commun, ce que nous partageons, et d’autre part l’entre-soi, lorsque l’on exclut ceux qui n’appartiennent pas à son propre groupe.
Le thème "Gemene wegen" ne présente donc pas le lien entre les individus comme une évidence, mais s'intéresse à la manière de collaborer au-delà des différences. "Les frictions et les conflits font aussi partie de cette réalité", souligne Danielle van Zuijlen.
Avec les habitants de Watou, un "Conseil commun" (Gemene raad) a notamment été créé. Ce collectif organise des activités et ses réunions se tiennent sous un abri conçu par un artiste.
Des "chemins communs", il y en a partout, explique Danielle van Zuijlen. Nous espérons que les visiteurs se diront : "Pourquoi ne pas, moi aussi, entreprendre davantage de choses avec mes voisins ou les habitants de mon quartier ? Cette édition de Watou pourrait bien leur en donner l'envie".
Le son du silence
La collaboration est d'ailleurs au cœur de cette édition. Pas moins de sept créations artistiques collectives sont proposées. Parmi elles figure "Le son du silence", une œuvre réunissant la poétesse Lotte Dodion, l'artiste plasticienne Griet Dobbels et le musicien et metteur en scène Cesar Janssens.
L'été dernier, les trois artistes ont parcouru les paysages de Watou avec des dizaines de participants. Chacun portait un bâton surmonté d'un "capteur de silence", une pièce de tissu transparent destinée à recueillir symboliquement le silence.
Un an plus tard, ces capteurs de silence sont réunis dans une installation sur laquelle est projeté un ciel nuageux. Lotte Dodion a écrit un poème inspiré du silence. Celui-ci est interprété par un "orgue à poèmes", un dispositif technologique ingénieux fonctionnant grâce à un disque perforé et à un réseau de haut-parleurs suspendus. Les mots, tantôt mis en musique, tantôt diffusés de manière aléatoire, semblent virevolter dans l'espace, créant une expérience immersive et saisissante.
Chacun entretient un rapport différent au silence. "Il y a le silence, mais aussi les bruits du monde extérieur, sur lesquels nous n'avons aucun contrôle. Écoutez, une voiture passe... Il existe aussi un silence que nous pouvons choisir en cessant simplement de parler. Et puis il y a le silence intérieur, ou au contraire le vacarme de ce petit singe qui s'agite dans notre tête, comme c'est le cas chez moi", sourit Lotte Dodion.
Depuis que nous travaillons sur ce projet, il y a deux ans, le monde est devenu beaucoup plus bruyant.
L’artiste plasticienne Griet Dobbels
"Pour nous trois, le silence revêt déjà une signification très différente", ajoute Griet Dobbels. "En tant qu'artiste plasticienne, je trouve le silence dans le visuel, par exemple dans ce grand socle vide, qui crée un espace silencieux."
"C'est une ode au silence", résume Cesar Janssens. "Le bruit est indispensable lui aussi, mais partout dans le monde, nous avons le sentiment que le silence est progressivement relégué au second plan. Il faut retrouver un équilibre." Griet Dobbels partage ce constat : "Depuis que nous travaillons sur ce projet, il y a deux ans, le monde est devenu beaucoup plus bruyant."
Woutje, le poète créé par l'intelligence artificielle
Le collectif Ai Ai Poëzie, composé de la poétesse Maud Vanhauwaert, du professeur d'informatique de l'Université de Gand Christophe Scholliers et du designer Jelle Jespers, présente à Watou un projet aussi ludique que provocateur.
Sur plusieurs écrans vidéo défilent des textes aux allures de charabia. Maud Vanhauwaert tente malgré tout d'en faire la lecture. "Mais je n'ai absolument aucune idée de ce que je viens de lire. Il s'agit d'un "poème" de Woutje, un poète créé par intelligence artificielle que nous avons conçu. Tout au long de l'été, nous l'alimentons avec l'ensemble des poèmes présentés aux festivals artistiques de Watou depuis 1992 et publiés dans les catalogues."
À partir de cette base de poésie existante, l'IA génère ensuite ses propres textes. "Nous avons développé un modèle d'intelligence artificielle qui fonctionne comme les autres grands modèles de langage. Woutje prédit à chaque fois le mot le plus probable pour poursuivre le texte. Comme vous pouvez le constater, les poèmes ne sont pas encore très convaincants aujourd'hui, mais leur qualité s'améliorera au fil du temps", explique Christophe Scholliers, professeur à l'Université de Gand.
Durant les premières semaines du festival, les visiteurs découvriront trois textes, tous écrits par Woutje, et seront invités à désigner leur préféré. Ces choix serviront à affiner progressivement le modèle.
Plus tard dans l'été, les visiteurs devront départager trois textes anonymes : deux rédigés par Woutje et un par un véritable poète. Maud Vanhauwaert est curieuse de voir le résultat : "Imaginez que l'on vous révèle, après votre choix, que vous avez préféré un poème écrit par une intelligence artificielle. Est-ce que cela changerait votre perception du texte ?"
Je vois ce projet comme une sorte de "cheval de Troie" que nous avons introduit dans le paisible village de Watou.
La poétesse Maud Vanhauwaert
Maud Vanhauwaert est bien consciente que l'intelligence artificielle est un sujet sensible. "Je vois ce projet comme une sorte de "cheval de Troie" que nous avons introduit dans le paisible village de Watou. Avec une certaine hésitation, car, personnellement, je préfère la poésie lorsqu'elle est une forme de temps suspendu. Mais nous ne pouvons plus ignorer l'IA. Nous voulons explorer ensemble les risques, les défis, mais aussi les possibilités qu'elle offre à la poésie"
Sur la place du marché de Watou se dresse un ancien pilori. C'est peut-être là que Woutje, le poète créé par intelligence artificielle, sera conduit à la fin de l'été. Les visiteurs seront invités à voter : faut-il le laisser vivre ou non ? Michaël Vandebril, commissaire chargé de la poésie du festival des arts, ne fait en tout cas pas partie des partisans de Woutje.
Michaël Vandebril est celui qui établit les liens entre les poèmes et les œuvres d'art exposées à Watou, en sélectionnant aussi bien des créations inédites que des poèmes existants qui dialoguent avec les œuvres. "Ici, la poésie prend véritablement vie sous de multiples formes : visuelle, sonore, en mouvement, parfois fragmentée. Il existe une multitude de façons d'écrire de la poésie, mais aussi de la partager avec le public. Les poètes eux-mêmes explorent ces différentes formes d'expression."
Le son d'un tronc d'arbre de Verdun
Après plusieurs années d'absence, la ferme de la Douvie fait son retour parmi les lieux emblématiques du festival de Watou. Située à l'écart du village, elle constitue un véritable havre de paix. Dans son ancienne grange résonne un cliquetis rythmique évoquant le son d'un marimba. On découvre qu'il s'agit d'imposants troncs d'arbres sur lesquels des bras robotisés frappent pour produire de la musique.
Intitulée "Between the Lines", l'installation de Marjolijn Dijkman invite à réfléchir à la guerre et à la paix, mais aussi à l'écologie et au réchauffement climatique. Les troncs proviennent de Verdun, autre grand champ de bataille de la Première Guerre mondiale, à l'instar du Westhoek. Les épicéas plantés après le conflit ont récemment succombé à une invasion de scolytes, des coléoptères favorisés par le réchauffement climatique.
"Les bras robotisés font résonner les troncs comme les instruments d'un orchestre. Chaque arbre possède son propre diamètre, sa propre densité et sa propre sonorité. Henry Vega a composé une œuvre qui évoque à la fois les roulements de tambours militaires et le code Morse", explique Marjolijn Dijkman.
Sur un immense écran défilent parallèlement des images vidéo. "On y voit les tranchées sur d'anciennes photographies aériennes. Elles ressemblent aux galeries que les scolytes creusent sous l'écorce. L'œuvre établit un dialogue entre le micro et le macro, entre le passé et le présent", poursuit l'artiste.
De Lovie : quand l'art rencontre le soin
Le château du domaine de De Lovie, situé près de Poperinge, participe lui aussi au festival. De Lovie est un établissement accueillant des personnes en situation de handicap. Pour la première fois, ses résidents exposent leurs propres créations dans le château. Réalisées au sein de leur atelier artistique, le Studio Artîlerie, elles réunissent peintures, gravures, sculptures et installations vidéo.
L'une des salles du château est occupée par De Ambulanten, un collectif de trois artistes qui ont collaboré pendant plusieurs années avec les résidents d'une maison de repos située dans le quartier des Marolles, à Bruxelles.
Leur installation, "Small Gestures of Care" ("Petits gestes de soin"), mêle fils, tissus, dentelle, couture et broderie, ponctués de phrases touchantes, comme : "Je m'en étais souvenu, mais je l'ai oublié." Une œuvre qui illustre avec délicatesse la rencontre entre l'art et le soin.
Informations pratiques : le festival des arts de Watou se déroule du 15 juillet au 30 août. Outre le parcours consacré à la poésie et aux arts plastiques, le programme comprend également Watou Live , avec des spectacles, des visites guidées et de nombreux autres événements.

