La Bibliothèque royale de Belgique (KBR) et la ministre fédérale en charge de la Politique scientifique, Vanessa Matz, ont procédé mercredi à la restitution symbolique de l'aquarelle 'La Buveuse d'absinthe' du peintre belge Félicien Rops (1833-1898), spoliée durant la Seconde Guerre mondiale. La cérémonie avait lieu en présence de représentants de la famille de l’avocat et collectionneur juif Armand Dorville, décédé en 1941 sous le régime de Vichy, en France. L’événement a été lié à la création d’une commission fédérale pour les futures demandes de restitution d’œuvres.
Une aquarelle de Félicien Rops spoliée pendant la Seconde Guerre mondiale a été restituée par la Belgique
L’œuvre réalisée en 1877 par le peintre, illustrateur et graveur namurois Félicien Rops a appartenu à Armand Dorville, un avocat et collectionneur juif mort en 1941, dont la collection a été mise en vente de force en 1942 sous l'occupation de Vichy. La KBR a acquis le tableau de bonne foi en 1968, sans avoir connaissance de ces circonstances, indiquait la directrice de la Bibliothèque royale Sara Lammens lors de la cérémonie de restitution.
Ce n'est que récemment, grâce à des recherches sur la provenance, que l'histoire de l'aquarelle a été reconstituée. En 2020, les ayants droit d'Armand Dorville ont introduit une demande de restitution. Après examen du dossier, la ministre Vanessa Matz a tranché en décembre 2025 en faveur de cette requête.
La restitution symbolique de ce tableau aux héritiers d'Armand Dorville s’inscrit dans une démarche fondée sur la recherche historique, le dialogue et la volonté d’aboutir à une solution juste et équitable. Elle prend la forme d'une compensation financière et d'un travail de mémoire.
L'œuvre restera dans les collections fédérales, mais sera désormais accompagnée d'un cartel mentionnant explicitement son histoire et sa vente sous l'administration de Vichy. "Anciennement partie de la collection d’Armand Dorville et vendue en 1942 sous l’administration de Vichy". La KBR et les héritiers co-rédigeront également un texte retraçant le parcours du collectionneur et de l'aquarelle pendant la Seconde Guerre mondiale et le contexte de sa vente en 1942, afin de préserver la mémoire de cette dépossession.
Pour la ministre Matz, "La Buveuse d’absinthe n’est pas seulement une œuvre remarquable de Félicien Rops. Elle porte aussi l’histoire d’une spoliation et d’une tragédie familiale. Celles et ceux qui la découvriront demain seront invités à se souvenir de cette histoire."
Commission fédérale pour les demandes de restitution
Vanessa Matz a par ailleurs dévoilé ce mercredi les grandes lignes de la future Commission fédérale consultative, qui sera chargée d'examiner les demandes de restitution de biens culturels présumés spoliés durant la Seconde Guerre mondiale et conservés dans les établissements scientifiques fédéraux.
Les demandes seront introduites auprès d'un point de contact unique, avant que les établissements concernés ne constituent un dossier de provenance sur lequel la Commission rendra un avis indépendant. L’objectif est de garantir un traitement cohérent, transparent, scientifiquement étayé et plus rapide des demandes de restitution. La procédure devra permettre aux familles concernées d’obtenir une réponse dans un délai de 13 mois à maximum 23 mois après l’introduction de leur demande.
"Nous ne pourrons jamais réparer la souffrance causée par le régime nazi ni les conséquences des spoliations subies par tant de familles. Mais nous pouvons veiller à ce que les demandes de restitution soient traitées dans un cadre clair, transparent et dans des délais raisonnables. C’est le sens du nouveau dispositif et de la commission fédérale consultative que nous mettons en place", précise Vanessa Matz.
La buveuse d’absinthe : d’Armand Dorville à la KBR
La buveuse d'absinthe (Félicien Rops, 1877) appartenait à Armand Dorville, avocat et collectionneur juif qui décéda en 1941. Sa collection - soit près de 450 œuvres dont des Bonnard, Vuillard, Renoir, Manet, Signac, Caillebotte, Daumier, Degas, Vallotton, Delacroix, Rodin ou Carpeaux - fut vendue à Nice en 1942, dans un contexte de vente forcée imposée par les autorités de Vichy.
Les héritiers n’ont alors pas la maitrise de la transaction et ne récupèrent le résultat des ventes qu’après la guerre, en 1947, alors que ces fonds auraient pu servir à la famille pour financer sa fuite hors de France. Plusieurs membres de la famille (la sœur d’Armand Dorville, Valentine Dorville, ses deux filles et deux petites-filles) furent dénoncés puis déportés et assassinés à Auschwitz en 1944.
En 1968, l’œuvre était acquise de bonne foi par la Bibliothèque royale de Belgique, où elle est encore toujours conservée. Ce n’est qu’à la faveur des recherches de provenance menées ces dernières années que les conditions spoliatrices de la vente ont été connues.
