Les femmes et les enfants belges revenus de Syrie et d'Irak semblent avoir renoncé à l'idéologie extrémiste. Aucune des 58 femmes revenues ne semble plus envisager de commettre des actes de terrorisme ou d'autres formes de violence, affirme Gert Vercauteren, directeur de l'OCAM, l'Organe de Coordination pour l'Analyse de la Menace, dans le nouveau podcast de VRT NWS intitulé "Vrouwen van IS" (Les femmes de l'EI).
L'OCAM constate la réintégration de la plupart des femmes de l'EI : la crainte de voir revenir des "bombes à retardement" était infondée
Le scénario catastrophe redouté, après que pas moins de 112 femmes ont quitté notre pays entre 2012 et 2015 pour rejoindre le groupe terroriste Daech en Syrie et en Irak, ne s'est pas produit. "Nous sommes aujourd'hui pratiquement certains que toutes ces femmes sont sur la bonne voie", a déclaré Gert Vercauteren.
Le rapatriement des femmes belges membres de l'État islamique et de leurs enfants depuis les camps de détention syriens a suscité de vifs débats sociaux et politiques en 2021. Après les attentats de Paris et de Bruxelles, on craignait en effet que les personnes rapatriées ne mettent en œuvre sur le sol belge leurs convictions extrémistes ou l'expertise acquise en Syrie.
"Cette inquiétude était tout à fait justifiée à l'époque", estime Gert Vercauteren. "En 2014, nous avons effectivement vu des commandos revenir pour commettre des attentats en Occident, comme celui du Musée juif de Bruxelles".
Les racines de leur radicalisation se trouvaient notamment au sein de Sharia4Belgium, groupe terroriste actif depuis 2010 qui rejetait les valeurs démocratiques de notre société et appelait à faire de la Belgique un État islamique.
Le podcast de VRT NWS retrace le parcours de quatre femmes belges ayant rejoint l’État islamique
"Si nous avions réellement été des bombes à retardement, elles auraient déjà explosé depuis longtemps." C’est ainsi que plusieurs femmes belges réagissent à l’image tenace qui continue de leur coller à la peau.
Dans le podcast de la VRT NWS Femmes de l’EI, elles racontent, des années après leur retour des territoires contrôlés par l’État islamique, leur processus de radicalisation, les raisons qui les ont poussées à partir en Syrie et ce qu’elles y ont vécu. Des experts apportent un éclairage et replacent leurs témoignages dans leur contexte.
Entre 2012 et 2015, quelque 500 personnes ont quitté la Belgique pour la Syrie et l’Irak afin de rejoindre des groupes islamistes violents. En termes proportionnels, notre pays figurait alors parmi les principaux pourvoyeurs de combattants partis en Syrie. Parmi ces départs figuraient également 112 femmes.
Amira, Dounia, Zeyneb et Katrien en faisaient partie. Leurs parcours, parfois très différents, offrent un aperçu de la diversité des profils des femmes liées à l’État islamique. Elles sont tantôt présentées comme des suiveuses sans volonté propre, n’ayant eu d’autre choix que de suivre leur mari, tantôt comme des "bombes à retardement", fortement engagées sur le plan idéologique.
Avec le recul, je peux reconnaître que j’étais radicalisée.
Dounia
"Avec le recul, je peux reconnaître que j’étais radicalisée", confie Dounia. "Cela ne s’est pas produit du jour au lendemain. Je me posais des questions sur ma foi et, à la longue, je n’étais plus entourée que de personnes ayant une vision très rigoriste de la religion."
Comme Amira, elle appartenait au mouvement Sharia4Belgium, actif principalement à Anvers et à Vilvorde. L’organisation cherchait à recruter des musulmans en prêchant dans la rue. Son objectif : faire de la Belgique un État islamique appliquant une interprétation stricte de la charia. Ses membres perturbaient des conférences et furent impliqués dans plusieurs incidents et émeutes de rue.
Le mouvement Sharia4Belgium a finalement été démantelé fin 2012 après l’arrestation et la condamnation de son dirigeant, Fouad Belkacem.
La voie ouverte vers la Syrie
Plusieurs membres ont alors décidé de poursuivre leur combat en Syrie, où une guerre civile sanglante opposait le régime de Bashar al-Assad à une multitude de groupes armés.
"À ce moment-là, nous ne tournions pas le dos à l’Occident ; nous voulions simplement aller aider d’autres musulmans", expliquent Amira et Dounia. Toutes deux sont parties avec leurs époux et leurs frères. "Il ne manquait plus qu’un tapis rouge", résume Amira pour illustrer la facilité avec laquelle le départ a pu se faire.
Zeyneb, elle, n’avait alors que 16 ans et traversait une période particulièrement difficile. Victime de violences au sein de sa famille, elle avait passé une partie de son enfance en institution. "Il s’y est aussi produit des choses qui n’auraient jamais dû arriver", raconte-t-elle. Influencée par des camarades de classe proches de Sharia4Belgium, elle décide de rejoindre la Syrie après un nouveau conflit avec sa mère.
"Là-bas, j’ai soudain vu tous ces hommes barbus armés de kalachnikovs et je me suis dit : 'Oh non, cette fois, je suis vraiment allée trop loin'." Elle affirme avoir ensuite été contrainte d’épouser un homme originaire de Belgique et d’avoir des enfants avec lui.
Enfin, Katrien s’est convertie à l’islam à l’âge adulte. Confrontée à des difficultés croissantes pour trouver un emploi en raison du port du voile, elle a rejoint la Syrie avec son mari néerlando-marocain. "Nous pensions pouvoir y vivre librement, mais la réalité s’est révélée tout autre. On nous a rapidement fait comprendre que nous n’avions plus le droit de repartir".
Exécutions atroces et attentats
La situation s’est encore aggravée lorsque l’organisation État islamique a pris le contrôle de vastes territoires en 2014. "J’y ai vu des choses que je n’aurais jamais voulu voir", confie Dounia. Elle et Zeyneb racontent avoir assisté à des exécutions publiques de personnes accusées pour vol ou d’homosexualité. Notamment de personnes précipitées du haut d’immeubles. Elles évoquent également la vision de corps décapités exposés sur un important rond-point du centre de Raqqa.
À leur domicile, elles regardaient régulièrement des vidéos de propagande glorifiant les attentats commis par l’État islamique, notamment en Belgique et en France.
Les Belges présents là-bas étaient très fiers des attentats commis par l’État islamique, notamment en Belgique et en France. Le fait que leur propre famille puisse en être victime leur était indifférent.
Dounia
"Les Belges présents là-bas en étaient très fiers. Ils estimaient se venger des injustices qu’ils disaient avoir subies dans notre pays. Le fait que leurs propres familles y vivent encore et puissent devenir victimes d’un attentat leur importait peu. “Ils ont choisi de rester là-bas. S’il leur arrive quelque chose, tant pis.” C’était leur raisonnement", raconte Dounia.
Zeyneb relate également l’arrivée chez elle d’une adolescente de 14 ans issue de la communauté yézidie, un groupe que l’État islamique considérait comme adorateur du diable. Un ami de son mari avait réduit la jeune fille en esclavage et, en son absence, celle-ci devait vivre chez Zeyneb, qui n’avait alors que 18 ans. Elle décrit les violences et les abus que la jeune Yézidie aurait subis de la part de cet homme belge.
À la recherche de la tranquillité et d’une seconde chance
Avec la chute progressive de l’État islamique, Amira, Dounia et Zeyneb parviennent à fuir vers la Turquie avant de rentrer en Belgique avec l’aide de l’ambassade belge. Katrien fait quant à elle partie des femmes rapatriées ultérieurement depuis un camp de détention.
Zeyneb a finalement été acquittée, étant mineure au moment de son départ pour la Syrie. Les trois autres femmes ont purgé leur peine.
"Je me sens surtout extrêmement coupable vis-à-vis de mes enfants", explique Dounia. "Ils ont pris énormément de retard par rapport aux autres et souffrent encore d’angoisses. Je me trouve tellement stupide de m’être laissé entraîner par des personnes profondément nocives. C’était comme si j’étais tombée dans une secte."
Je ne peux pas effacer ce que j’ai fait. Mais cela a eu des conséquences très lourdes qui se font encore sentir aujourd’hui.
Katrien
Katrien aspire désormais avant tout à la tranquillité. "Je ne peux pas effacer ce que j’ai fait. Mais cela a eu des conséquences très lourdes qui se font encore sentir aujourd’hui. D’autres musulmans me le reprochent également, parce que nous avons ridiculisé leur religion et contribué à ce que tous les musulmans soient désormais perçus négativement. Cela a été une leçon de vie très dure."
Selon l’Organe de coordination pour l’analyse de la menace (OCAM), rien n’indique actuellement que les personnes revenues des territoires de l’État islamique représentent encore une menace. Toutes semblent avoir renoncé à la violence.
Comme le résume Amira : "Si nous avions réellement été des bombes à retardement, elles auraient déjà explosé depuis longtemps. Je dois évidemment rester prudente, car je ne peux pas parler au nom de toutes les femmes concernées. Mais, pour notre part, nous voulons simplement vivre en paix et saisir la seconde chance qui nous a été donnée."
Les psychologues Gerrit Loots et Hannan Jamaï ont mené une étude sur les femmes revenues des territoires de l’État islamique, en collaboration avec 16 d’entre elles. L’ouvrage paraîtra vendredi aux éditions Acco sous le titre Voor onze kinderen ("Pour nos enfants").
