"Il faut revoir les conclusions de la commission Lumumba sur le rôle joué par le roi Baudouin dans l'éviction et l'élimination du leader congolais Patrice Lumumba". Telle est l'une des thèses développées par l'historien Vincent Dujardin (UCLouvain) dans la biographie "Baudouin. Un roi face aux crises de son temps" consacrée au cinquième roi des Belges publiée lundi.
Une nouvelle biographie écarte toute implication du roi Baudouin dans l’assassinat de Patrice Lumumba
"Baudouin. Un roi face aux crises de son temps" retrace la vie de celui qui a régné sur la Belgique durant 43 ans. Pour écrire cette somme de près de 900 pages, l'historien a eu accès aux archives privées de Baudouin, notamment les carnets personnels du Roi, une première.
Les premières années du règne sont marquées par la fin de la colonisation et la crise congolaise. En 2001, une commission d'enquête parlementaire avait qualifié d'"accablantes" la réaction et la correspondance de Baudouin sur l'"élimination" du premier Premier ministre congolais, honni des puissances occidentales et assassiné le 17 janvier 1961 au Katanga.
Retraçant les échanges de courriers inédits dans ce dossier, l'historien consacre une quarantaine de pages à une autre analyse.
Les lettre de Moïse Tshombe et de Guy Weber
Au centre de la controverse, se trouvent des lettres du leader de la sécession katangaise, Moïse Tshombe, et de son conseiller militaire, le major belge Guy Weber, adressées au Palais royal.
Dans une réponse adressée à la fin octobre 1960, Baudouin écrit qu'une "association de quatre-vingts années comme celle qui unit nos deux peuples crée des liens affectifs trop étroits pour qu'ils puissent être dissous par un seul homme".
La commission d'enquête y avait vu la réponse à un courrier du major Weber où il est question est de neutraliser "complètement et si possible physiquement" Patrice Lumumba.
Or, d'après les recherches de M. Dujardin, ce n'est pas à ce courrier que répondait le Roi mais à un autre où il est question d'inviter Moïse Tshombe au mariage de Baudouin dont les préparatifs battaient leur plein et qui accaparaient une grande partie de l'activité royale. La réponse n'a en outre pas été rédigée à l'insu du gouvernement mais a reçu son aval, soutient encore l'historien.
"En ce qui concerne Baudouin, les conclusions doivent être fondamentalement revues. Les reproches faits au Roi n'avaient pas lieu d'être", a affirmé l'historien.
Dans ces carnets, on peut voir comment le Roi a vécu ces événements, a ressenti des hésitations, des angoisses, des incertitudes.
Vincent Dujardin (UCLouvain)
L'ouvrage revient aussi sur l'enfance de Baudouin marquée par la mort de sa mère, l'exil et la Question royale qui mènera à l'abdication de son père.
L'historien confirme l'influence que conservent Leopold III et ses anciens conseillers sur Baudouin dans les premières années du règne, avant le mariage avec Fabiola.
Vincent Dujardin aborde les relations de Baudouin avec d'autres chefs d'Etat, dont le général Franco ou le maréchal Mobutu, la rencontre avec Fabiola et sa foi chrétienne, et bien sûr la crise constitutionnelle autour du refus de sanctionner la loi dépénalisant l'avortement.
"Dans ces carnets, on peut voir comment le Roi a vécu ces événements, a ressenti des hésitations, des angoisses, des incertitudes. On voit aussi qu'il a demandé des conseils. Quand Wilfried Martens écrit dans ses mémoires qu'il n'a été prévenu que le 30 mars 1990 (au lendemain du vote de la loi), ce n'est pas correct, il était prévenu depuis des mois", a expliqué M. Dujardin.
Le Premier ministre sauvera en revanche la mise du Roi en refusant son abdication ainsi que le scénario juridique échafaudé par le Palais.
C'est le chef de cabinet de M. Martens, André Alen, qui trouvera l'astuce de l'impossibilité de régner qui durera deux jours.
Donner du temps à Philippe
Si Baudouin était prêt à abdiquer sur la question de l’avortement, une autre question se posait : qui lui succéderait alors ? La réponse n'est devenue claire qu'à sa mort inopinée en 1993, à l’âge de 62 ans, à Motril, en Espagne.
Son frère Albert lui succède alors. Pourtant, de nombreux Belges s’attendaient à voir arriver le tour du prince Philippe, neveu de Baudouin et fils aîné d’Albert, préparé depuis des années à cette fonction.
Selon l’ancien Premier ministre Jean-Luc Dehaene, Baudouin souhaitait que Philippe lui succède, mais il pensait sans doute à ce moment-là vivre encore longtemps. Durant toute la crise de l’avortement, le roi avait toutefois une autre idée en tête.
Vincent Dujardin : "Les journaux intimes de Baudouin montrent que le Roi a informé le prince Philippe avant même le prince Albert, mais aussi que s’il avait dû abdiquer en raison de la crise, il aurait demandé à son frère de lui succéder, afin de laisser à Philippe le temps de trouver son âme sœur."
Vincent Dujardin referme son livre avec des témoignages et faits qui lui permettent de dresser un portrait du Roi.
Ce qui m'a frappé dans ses écrits, c'est sa sincérité, son authenticité, sa grande attention aux personnes.
Vincent Dujardin (UCLouvain)
"Je dirais juste que si le Roi était très aimé, c'est parce qu'il essayait d'être très humain. Ce qui m'a frappé dans ses écrits, c'est sa sincérité, son authenticité, sa grande attention aux personnes, avec une capacité d'écoute exceptionnelle et une grande envie de se trouver au service", a-t-il expliqué lundi.
Le livre est publié en français aux éditions Mame et en néerlandais aux éditions Lannoo.
