Avec l’exposition temporaire "Postcolonial ? ", la Maison de l’histoire européenne à Bruxelles assume pleinement une approche axée sur la décolonisation. Rien n’est passé sous silence. Le constat des experts est sans appel : des premières explorations du XVe siècle jusqu’à aujourd’hui, la colonisation a enrichi les pays européens tout en faisant souffrir d’innombrables populations locales.
"Postcolonial": une exposition à Bruxelles sur l’héritage colonial de l’Europe et ses conséquences actuelles
La Maison de l'histoire européenne se situe dans le Parc Léopold, au cœur du quartier européen de Bruxelles. Le bâtiment Eastman est un magnifique bâtiment Art déco qui était autrefois une clinique dentaire pour enfants défavorisés. Ce bâtiment a été construit en 1934-1935 par l'architecte suisse Michel Polak. En 2008, il a été acquis par le Parlement européen en vertu d'un contrat emphytéotique de 99 ans.
La Maison de l'histoire européenne, inaugurée en 2017, a pour mission et responsabilité de se pencher sur le passé du continent. Le colonialisme est si intrinsèquement lié à l’histoire européenne qu’il est impossible de le reléguer au second plan dans un musée de ce type.
Bien avant la création du musée, les conservateurs se sont penchés pendant des années sur la manière de traiter ce sujet sensible. Ils ont finalement opté pour une approche critique : le colonialisme constitue une atteinte à la dignité humaine.
Des œuvres d'art originales, des objets historiques et des récits personnels accompagnent le public tout au long de cette réflexion.
Des médailles et des cartes impérialistes
Au sommet de leur puissance coloniale, juste avant la Première Guerre mondiale, le Royaume-Uni, la France, les Pays-Bas, la Belgique, l’Allemagne, l’Espagne, le Portugal, l’Italie et le Danemark décidaient du sort de centaines de millions de personnes en Afrique, en Asie, en Amérique et en Océanie.
Les colonisateurs ont eu recours à une violence extrême pour s’emparer des terres et des ressources, tout en masquant leurs politiques derrière des idées racistes et un prétendu "devoir de civilisation". Mais même des pays sans colonies participaient aux profits, notamment en achetant des actions de compagnies coloniales.
Cette longue histoire d’esclavage, de pillage des ressources et de discrimination est illustrée dans l’exposition par des cartes aux dimensions surévaluées, sans rapport avec les proportions réelles, comme celle du Portugal, où figurent également ses colonies du Mozambique et de l’Angola. "Le Portugal n’est pas un petit pays", peut-on lire en légende.
Les dirigeants ne cachaient pas non plus leur volonté de puissance. Sur un presse-papier en marbre figure une phrase prononcée en 1860 par Léopold II — "Il faut à la Belgique une colonie" — symbole de son obsession pour l’expansion coloniale.
Les voies vers l’indépendance
La décolonisation prend forme après la Seconde Guerre mondiale, au cours de laquelle de nombreux soldats issus des colonies ont combattu aux côtés des armées de leurs puissances coloniales. Des pièces intéressantes de cette période sont également présentées dans l’exposition : des documents originaux du Congrès panafricain de Manchester en 1945, par exemple, ou encore un exemplaire de journal consacré à la célèbre conférence de Bandung en 1955.
Ce qui frappe, c’est le grand écart des pays européens à l’approche de la décolonisation. D’un côté, ils publient et soutiennent des textes et déclarations emphatiques en faveur de l’autodétermination des peuples, et condamnent officiellement l’esclavage.
De l’autre, des Africains continuent d’être présentés comme des "primitifs" lors de l’Exposition universelle de 1958 à Bruxelles. Par ailleurs, les mouvements de libération eux-mêmes n’ont pas toujours privilégié la voie du dialogue : de nombreuses luttes pour l’indépendance, pendant et après la décolonisation, ont débouché sur des épisodes de grande violence.
L'Eurafrique
Un aspect particulièrement méconnu — et pourtant essentiel — est la manière dont l’Union européenne s’est d’abord faite sur l’exploitation des empires coloniaux. Dans l’entre-deux-guerres, et surtout dans les années 1950, les pays européens développent la Communauté économique européenne (CEE), selon un principe selon lequel les colonies devaient également contribuer à façonner ce grand espace européen d’après-guerre.
L’"Eurafrique" devait constituer un contrepoids aux nouvelles grandes puissances que sont les États-Unis et l’Union soviétique, mais aussi aux mouvements indépendantistes, à l’image du président égyptien Nasser, qui avait osé nationaliser le canal de Suez. Une décision à laquelle la France, le Royaume-Uni et Israël répondirent par une intervention militaire.
Aujourd’hui encore, l’Europe n’est pas ce "projet de paix" qu’elle prétend être, affirment les commissaires de l’exposition. Comme dans les années 1950, elle est engagée dans une course aux ressources en Afrique face à la Chine et à d’autres grandes puissances, l’attention portée aux populations locales ne constituant souvent qu’un mince vernis rhétorique recouvrant des intérêts économiques.
L’Union européenne développe plusieurs projets dans d’anciennes colonies dans le cadre de son programme dit Global Gateway, destiné à financer des infrastructures, de l’énergie, des transports ou encore d’autres secteurs. Ce programme s’inscrit en réponse à la vaste initiative chinoise des Nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative). Les commissaires regrettent toutefois que ces formes contemporaines de colonialisme plus indirect ne soient que rarement abordées.
Et maintenant ?
Affronter le passé colonial de l’Europe, c'est voir ses traces partout aujourd’hui. Pourtant, partout où il y a de l’injustice, il y a de la résistance. En Europe et au-delà, d’innombrables personnes s’engagent en faveur du changement et prennent leurs responsabilités au sein de leurs communautés. Ils nous invitent à repenser la notion d’identité européenne, à considérer honnêtement la place de l’Europe dans le monde et à imaginer de nouvelles façons d’être et de vivre ensemble.
Les tracts ne manquent pas, pas plus que les statues maculées de peinture rouge ou les affiches de Zwarte Piet déchirées. Les ondes de choc provoquées par la colonisation — tant dans les pays d’origine que chez nous — occupent une place importante dans l’exposition. Elles sont également abordées à travers la musique, l’art contemporain et les témoignages de descendants.
Le point d’interrogation du titre "Postcolonialisme ?" demeure intact à la fin du parcours. Conçu aussi comme un outil pédagogique, le projet peut être exploité par des élèves du secondaire. Mais en raison de sa mise en scène hybride et de la volonté de couvrir tous les aspects de cette histoire extrêmement complexe, les commissaires en font surtout une rétrospective d’un passé violent et douloureux. Ils évitent en revanche le débat politique sur les risques d’une nouvelle forme de colonisation. Et ce, dans un musée situé à quelques centaines de mètres seulement de la Commission européenne — là où se prennent les décisions.
L'exposition temporaire "Postcolonial ?" est visible jusqu'au 14 mars 2027 à la Maison de l’histoire européenne , rue Belliard 135 à Bruxelles.
À noter également, l’exposition personnelle de l’artiste plasticien et réalisateur congolais Sammy Baloji. Kunsthal Extra City à Anvers présente "Copper Thread, Rubber Thread, Sugar Thread ". À travers deux tapisseries monumentales et deux installations sonores, Baloji retrace cinq siècles d’histoire coloniale.

