Cette année, Child Focus a déjà reçu en moyenne un signalement par semaine concernant un mineur victime de deepnudes. Il s’agit de fausses images à caractère sexuel générées à l’aide de l’intelligence artificielle. “Mais le nombre réel de victimes est en réalité bien plus élevé”, indique la Fondation pour enfants disparus et sexuellement exploités. Pourtant, les tribunaux et les parquets prononcent encore très rarement des sanctions à l’encontre des auteurs."
Deepnudes : une jeune victime par semaine, pourquoi les auteurs sont-ils si rarement poursuivis ?
Les deepnudes sont des images ou des vidéos truquées exposant une personne nue grâce à l'utilisation de l'intelligence artificielle.
"L’an dernier, Child Focus a reçu 27 signalements de victimes de deepnudes. Au cours des trois premiers mois de cette année, on en comptait déjà 16, soit environ un par semaine."
"Le nombre de signalements augmente", explique Niels Van Paemel, chargé de politique en matière d’exploitation sexuelle en ligne chez Child Focus. "Mais tous les victimes ne parviennent pas jusqu’à nous. En réalité, elles sont bien plus nombreuses." De nombreuses jeunes victimes éprouvent de la honte face à ces images falsifiées. "Elles n’osent pas en parler à leurs parents ou ne disposent tout simplement pas d’un adulte de confiance. Les jeunes pensent aussi que les plateformes de réseaux sociaux où circulent ces images, ainsi que la police, ne les aideront pas. Alors elles se taisent."
École, chantage et abus
Dans de nombreux cas, ce sont des camarades de classe qui créent des deepnudes d’une élève à l’aide d’une application. "Ils pensent que c’est drôle et ne réalisent pas à quel point cela peut être traumatisant pour la victime", souligne Niels Van Paemel. Mais les filles ne sont pas les seules concernées.
"Les garçons sont davantage victimes de chantage financier à partir d’images intimes réelles. Mais les criminels utilisent désormais aussi des images falsifiées pour exercer une pression sur eux."
Les deepnudes apparaissent également dans des contextes d’abus sexuels sur mineurs, où des visages d’enfants sont apposés, grâce à l’intelligence artificielle, sur des corps nus.
Un impact immense
Les conséquences à long terme pour les victimes sont comparables à celles liées à la diffusion d’images réelles, comme l’a montré une étude menée auprès de 2.800 jeunes en Belgique.
"Pour ces mineurs, c’est comme la fin du monde", conclut Niels Van Paemel. "Toute personne qui voit ces images pense qu’elles sont réelles. Peu importe qu’elles soient en réalité générées par l'intelligence artificielle."
L’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, qui reçoit des signalements de victimes majeures, fait le même constat. En 2024, ils en ont recensé 13, le chiffre le plus récent.
"Cela peut entraîner un trouble de stress post-traumatique, des troubles anxieux, une dépression, une perte de confiance en soi, voire des idées suicidaires", explique Liesbet Stevens, de l’Institut. "Il y a l’impact lié à la création et à la diffusion du deepnude lui-même, mais le fait que ces images circulent peut également exposer la victime à du harcèlement numérique, du harcèlement moral ou des moqueries, ainsi qu’à du harcèlement physique."
Infraction pénale
Le caractère illégal des deepnudes dépend de l’image, du consentement et de l’usage de la technologie.
Pour les mineurs, la situation est claire : "Cela relève de la législation sur la diffusion ou la possession d’images d’abus sexuels sur mineurs", explique Sofie Royer, professeure en sécurité et droits humains (VUB et KU Leuven).
Chez les adultes sans consentement, un deepnude peut relever de plusieurs infractions. Le voyeurisme est l’infraction la plus évidente, mais peuvent également être concernés la possession ou la diffusion de matériel pornographique extrême ou violent, la diffusion d’images sexuelles non consenties ou encore l’extorsion.
Réticence de la justice
Malgré cet arsenal juridique, les condamnations restent rares. "Dans notre pays, il n’existe encore que très peu de peines prononcées contre les auteurs de deepnudes", explique Margot De Meester, avocate au cabinet Sue Advocaten à Anvers, spécialisée en droit pénal sexuel et en infractions de mœurs.
Selon Margot De Meester et ses confrères avocats, plusieurs raisons expliquent cette situation.
"Il n’est pas évident pour les victimes de porter plainte. Cela s’explique en partie par la peur et la honte, mais il règne également une certaine confusion, car les deepnudes peuvent relever de différentes dispositions légales. L’absence de précédents et ce flou juridique peuvent décourager les victimes d’engager des poursuites judiciaires. "
"Cela ne se fait en effet pas sans heurts", confirme Emma Martin, avocate pénaliste chez Metis Advocaten à Anvers. "C’est un phénomène nouveau et chaque étape peut mal tourner. Si une victime est mal informée par la police, par exemple, parce que celle-ci n’est pas au fait de la gravité des faits et de la législation en vigueur, cela s’arrête parfois déjà là".
Les avocats constatent également une certaine réticence de la part du parquet et des tribunaux. "Il existe peu de précédents et d'autres affaires sont traitées en priorité. Dans le cas des deepnudes, la délimitation juridique est complexe, ce qui fait qu'elles ne reçoivent pas toujours l'attention qu'elles méritent", explique Emma Martin.
