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Les six créateurs de mode issus de l'Académie des Beaux-Arts d'Anvers dans les années 1980 et devenus mondialement célèbres

Une exposition au MoMu rappelle comment les Six d'Anvers ont transformé leur ville en capitale de la mode il y a 40 ans

Le Musée de la Mode d'Anvers (Modemuseum ou MoMu ) met à l'honneur les Six d'Anvers avec une nouvelle exposition, à l’occasion du quarantième anniversaire de l’ascension fulgurante sur la scène internationale de Dirk Bikkembergs, Ann Demeulemeester, Walter Van Beirendonck, Dries Van Noten, Dirk Van Saene et Marina Yee. A eux seuls, ces six créateurs ont propulsé Anvers, et par extension la Belgique, sur la carte de la mode. "Aujourd'hui, le concept des "Six d'Anvers" est presque devenu mythique", constate Kaat Debo, directrice du MoMu. Et leur héritage perdure puisque l'Académie des Beaux-Arts d'Anvers attire des étudiants du monde entier et que ses anciens élèves - tels que Raf Simons, Demna Gvasalia et Haider Ackermann - occupent des postes à responsabilité dans de grandes maisons de couture internationales. L’expo est à découvrir jusqu’au 17 janvier 2027.

Anne François Lisa Lefèvre
Publié:

Le visiteur qui pousse les portes coulissantes de l’exposition "Les Six d’Anvers" au Musée de la Mode est instantanément ramené aux années 1970. Six jeunes créateurs – Dirk Bikkembergs, Ann Demeulemeester, Walter Van Beirendonck, Dries Van Noten, Dirk Van Saene et Marina Yee – étaient par hasard inscrits à la même époque à l'Académie des Beaux-Arts d'Anvers, dans la section Mode.

Le style de Walter Van Beirendonck est ludique, exubérant et coloré.

Chacun d'entre eux était pourtant radicalement différent : du style ludique et coloré de Walter Van Beirendonck à la sobriété sombre d'Ann Demeulemeester, de l'attention portée par Dries Van Noten à la confection et aux imprimés riches à l'allure sportive de Dirk Bikkembergs, en passant par l'approche artistique multidisciplinaire de Dirk Van Saene et Marina Yee. Ils se sont néanmoins rencontrés, pour devenir même de bons amis.

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"Tout a commencé avec les chaussures de Dirk Bikkembergs", raconte Geert Bruloot.

La Belgique, alors "no man's land de la mode"

Les six amis partageaient non seulement les mêmes salles de classe, mais aussi la même soif de montrer leurs créations au monde entier. Lorsqu'ils obtinrent leur diplôme au début des années 1980, ils furent néanmoins immédiatement confrontés à une dure réalité.

"La Belgique était alors un désert en matière de mode", explique Geert Bruloot, co-commissaire de l'exposition. "L'industrie textile belge était en crise et notre pays n'avait pas d'identité propre dans le domaine de la mode." Ou, comme le dit Kaat Debo, directrice du MoMu : "Pas de style distinctif, contrairement aux grandes nations de la mode que sont la France ou l'Italie. »

Mais le gouvernement belge intervint et tenta de rapprocher les jeunes créateurs et l'industrie textile. "Avec des initiatives telles que le concours de la Bobine d'Or et la campagne "La mode, c'est belge" en 1987, la mode d'avant-garde s'invita soudain dans tous les foyers grâce aux émissions de télévision en prime time", explique Debo. "Pari réussi : les six créateurs parvinrent à se faire un nom dans leur pays. A l’époque, leurs créations faisaient la Une de tous les magazines de mode imaginables."

Les Six d’Anvers se firent rapidement un nom en Belgique, mais ils aspiraient également à une carrière internationale.

L'homme qui leur ouvrit les portes de Londres

Mais la Belgique était trop petite. "Ils avaient l'ambition de devenir une référence internationale. Il nous fallait donc partir à l'étranger", explique Geert Bruloot. "Nous", effectivement, car c'est Bruloot qui est à l'origine de ce voyage. Au début des années 1980, avec son associé Eddy Michiels, il avait fondé à Anvers la boutique de chaussures d'avant-garde Coccodrillo.

"J'essayais d'y vendre les chaussures de Dirk Bikkembergs", raconte-t-il, les yeux brillants. "Elles étaient déjà fantastiques à l'époque, mais je ne parvenais pas à les vendre, c'était incroyable ! Alors, en 1986, j'ai eu une idée : "Il faut absolument présenter tes chaussures à Londres, au British Designer Show !"".

Les chaussures de Dirk Bikkembergs sont à l’origine de l'aventure internationale des Six d’Anvers.

"Outre les chaussures, il nous avait semblé judicieux de présenter aussi des vêtements. J'ai vite compris qu’il fallait que les six créateurs soient du voyage", confie Bruloot. Mais ils ne devaient pas s'attendre à une invitation spontanée. "J'ai dû insister lourdement pour que nous soyons admis au défilé. Les gens n'arrivaient pas à croire que de bons créateurs pouvaient venir de Belgique. Et six d'un coup, en plus !"

Mais le pouvoir de persuasion de Geert Bruloot porta ses fruits. Les six amis chargèrent une camionnette de leurs créations et prirent la route de Londres. Tous sauf Ann Demeulemeester, alors enceinte, mais représentée par ses créations. "Nous avons emmené sa collection de lunettes de soleil", explique Bruloot, "J'avais insisté pour qu’elle y figure."

Le style d'Ann Demeulemeester est sobre, androgyne et sombre.

La naissance des Six d'Anvers

Mais à leur arrivée au British Designer Show, l'accueil fut glacial. "On nous avait installés au 3e étage, entre les robes de mariée et le latex érotique. Nous y étions complètement au mauvais endroit, car tout se passait aux deux étages inférieurs." Marina Yee, "reine du collage", prit alors une initiative. Dans son style inimitable, elle créa un flyer improvisé que la bande d'Anvers alla distribuer aux étages inférieurs. Avec succès.

"Le lendemain, la presse internationale débarquait chez nous. Elle avait entendu parler d'un groupe de créateurs anversois audacieux, alors que certains ignoraient même l'existence d'Anvers."

La presse étrangère les surnommait "Les Six d'Anvers", notamment, il faut bien le dire, parce qu'elle était incapable de prononcer leurs noms de famille.

Geert Bruloot, conservateur du MoMu Anvers

Les Anversois se démarquaient par leur style unique, qui les distinguait de la mode traditionnelle. "Le succès fut immédiat. On commença à les appeler "les Six d'Anvers". Pour être honnête, c'était aussi parce que la presse étrangère n'arrivait pas à prononcer leurs noms de famille. Mais nous avons tout de suite adopté ce surnom, c’était une bonne publicité", se souvient Geert Bruloot.

Marina Yee était connue pour sa passion du recyclage et du upcyclage.

Un mythe aux conséquences durables

À peine trois ans après la naissance des Six d'Anvers, les membres de ce groupe – qui n'a d’ailleurs jamais vraiment été un groupe – se séparèrent. "Au total, nous sommes allés ensemble au British Designers Show à cinq reprises", raconte Bruloot. "Ensuite, les six ont présenté leurs propres collections à Paris."

"Pourtant, le label “Six d'Anvers” a acquis un statut mythique qui perdure encore aujourd'hui", souligne Kaat Debo. Cet héritage n'est pas toujours facile à porter pour les créateurs. "Ils y sont toujours associés. Cela a été à la fois une bénédiction et une malédiction : d'un côté, une reconnaissance internationale, de l'autre, chacun souhaite avant tout construire sa propre carrière", explique Bruloot.

L'exposition présente admirablement ces parcours personnels. Chaque membre des Six d’Anvers bénéficie d'une installation qui met en lumière les moments forts de sa carrière et des pièces emblématiques de son œuvre. "Leur force réside précisément dans leur individualité ; ils n'ont jamais fonctionné comme une seule et même marque", conclut Kaat Debo.

Dries Van Noten fait sensation à Paris avec sa propre marque. En 2024, il cédait sa place de directeur artistique.

Que sont devenus les Six d’Anvers ?

• Dirk Bikkembergs est connu pour son style sportif et ses baskets athlétiques emblématiques. Il fait défiler des sportifs célèbres et crée les tenues du prestigieux club de football Inter Milan. En 2011, il a vendu sa marque éponyme, qui existe toujours. "Après des années de travail acharné, Bikkembergs profite désormais d'une vie paisible", indique Geert Bruloot.

• Walter Van Beirendonck est le seul des Six à diriger encore sa propre maison. Ses créations sont généralement très colorées, excentriques et empreintes de critique sociale. Il a dirigé l'Académie des Beaux-Arts d'Anvers pendant des années, avant de se consacrer entièrement à sa propre marque dès 2022.

• Dirk Van Saene continue à mêler mode et art. Il peignait ainsi souvent ses créations à la main. Il a choisi de ne pas créer une esthétique de marque clairement définie, se tenant ainsi consciemment à l’écart du système de la mode. Aujourd'hui, il se consacre à la céramique et à la peinture.

• Ann Demeulemeester, surnommée "la poétesse d'Anvers", se distingue par un style androgyne, principalement en noir et blanc et d'une grande sobriété. En 2020, elle a vendu sa marque, qui continue de présenter des collections qui remportent un grand succès à Paris. Elle-même se consacre aujourd'hui à la céramique et la création de luminaires.

• Dries Van Noten a conquis le monde avec sa marque, se démarquant par son style élégant, ses associations de couleurs inattendues et ses imprimés. En 2024, il cédait sa place de grand couturier à Julian Klausner, qui travaillait déjà avec lui depuis plusieurs années. La maison Dries Van Noten connaît toujours un grand succès.

• Marina Yee était connue pour ses collages, la reconstruction de vêtements vintage et une approche avant-gardiste du upcyclage. Elle s'est retirée de la création assez rapidement pour se consacrer à l'art et à l'enseignement. En 2018, elle recommençait à créer des vêtements à petite échelle. Marina Yee est décédée l'année dernière des suites d'un cancer. Son compagnon, Rafaël Adriaenssen, poursuit aujourd'hui son travail en s'appuyant sur les nombreux dessins de Yee.

Anvers, capitale de la mode

Le "mythe" des Six d'Anvers a non seulement propulsé la carrière des créateurs concernés, mais aussi la réputation de la ville où ils ont étudié. "À eux seuls, ils ont fait d'Anvers une ville incontournable dans le domaine de la mode, un véritable vivier de talents et de créativité", souligne Kaat Debo.

L'Académie des Beaux-Arts d'Anvers est également devenue une référence internationale. Aujourd'hui, son enseignement dans le domaine de la mode attire des étudiants du monde entier. "Beaucoup de jeunes viennent étudier ici car ils rêvent d'être formés là où les Six d’Anvers ont fait leurs études", poursuit Debo. "C'est le meilleur marketing dont une école puisse rêver."

Brandon Wen, l’actuel directeur artistique du département Mode de l’Académie (et qui a succédé à Walter Van Beirendonck en 2022), partage cet avis. "Lors du concours d'entrée, nos étudiants citent encore les Six d'Anvers comme leurs créateurs préférés", confie-t-il.

Wen lui-même a quitté Los Angeles pour Anvers afin d'étudier à l'Académie. "Même aux États-Unis, les Six sont des noms familiers", conclut-il. Selon lui, leur impact réside avant tout dans leur individualité affirmée. "Ils avaient tous une vision très personnelle, personne ne faisait la même chose. Cette importance accordée à l’expérimentation et à l’individualité constitue encore aujourd’hui le fondement de la formation à Anvers."

Dirk Van Saene se considère comme un artiste multidisciplinaire. Il intègre la peinture à ses créations.

Quelque chose de spécial dans l’eau d’Anvers ?

Cette approche porte ses fruits. Depuis, le programme de l’Académie d’Anvers a formé des générations de créateurs qui rayonnent au niveau mondial. Aujourd'hui, les anciens élèves d'Anvers occupent des postes à responsabilité dans de nombreuses maisons de couture internationales.

Parmi eux, on peut citer Raf Simons (Prada), Demna Gvasalia (chez Balenciaga et Gucci, entre autres), Nadège Vanhee-Cybulski (Hermès), Haider Ackermann (Tom Ford) et Glenn Martens (Diesel et Maison Margiela).

"On me pose souvent la question : y a-t-il quelque chose de spécial dans l'eau d'Anvers qui y explique cette concentration de talents ?", plaisante Geert Bruloot.

On serait presque tenté d'y croire en écoutant Brandon Wen. Selon lui, chaque créateur ou directeur artistique issu d'Anvers est "exceptionnellement innovant". "Ce sont des personnes qui repoussent les limites et remettent constamment en question la nature même de la mode. Ils ne se contentent pas de créer de belles choses, ils nous obligent à porter un regard neuf sur la mode. Et tout a commencé avec les Six d'Anvers."

Le Musée de la Mode (MoMu) à Anvers

L’exposition "Les Six d’Anvers" est à découvrir encore jusqu’au au 17 janvier 2027 au Musée de la Mode d’Anvers .

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