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"Autoportrait" de Judith Leyster, vers 1630

"Inoubliables" : le Musée des Beaux-Arts de Gand met à l'honneur les femmes artistes d'Anvers à Amsterdam entre 1600 et 1750

Dès ce samedi 7 mars (la veille de la Journée internationale des femmes) et jusqu’au 31 mai prochain, le Musée des Beaux-Arts de Gand (MSK Gent) présente la première grande exposition entièrement consacrée au rôle et à l’importance des femmes dans les arts pendant le "long 17e siècle", dans la région qui correspond aujourd’hui au territoire de la Belgique et des Pays-Bas (les anciens Pays-Bas ou Plats Pays, comme on les appelaient autrefois). Ces femmes, trop souvent injustement oubliées aujourd’hui, voient leur talent mis en lumière par près de 150 œuvres émanant de 40 artistes. Des natures mortes florales aux scènes historiques, des (auto)portraits aux sculptures en passant par de délicates dentelles et du papier découpé : l'exposition offre un éventail complet de leur art.

Anne François Kristien Bonneure
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Les noms d’artistes tels que Pierre Paul Rubens ou Antoine van Dyck sont connus de tout le monde. Ils avaient à leur époque aussi des collègues femmes actives dans la création artistique. Mais pourquoi les connaissons-nous si peu ? Travaillaient-elles de façon autonome ou faisaient-elles partie d’ateliers, souvent tenus par des artistes masculins ? Comment leur position sociale, leur famille et les attentes de la société envers elles ont-elles influencé leur choix de carrière ? Etaient-elles en relation les unes avec les autres ? Autant de questions auxquelles tente de répondre la nouvelle exposition "Inoubliables" au MSK de Gand.

En chemin vers l'entrée du musée, des slogans interpellent les visiteurs : "Autrefois cachées, mais jamais oubliées" ou "Les anciens “maîtres” étaient aussi des femmes". Le dimanche 8 mars étant la Journée internationale des femmes, l’ouverture de l’exposition ce 7 mars tombe à pic.

Les œuvres des artistes femmes sont souvent reléguées dans les réserves des musées ou dans des collections privées.

Frederica Van Dam, commissaire de l'exposition

"Trouver des artistes femmes n'est pas chose aisée", expliquait la commissaire d'exposition Frederica Van Dam. "Nous avons passé trois ans à éplucher la littérature, à explorer les archives et à visiter de nombreuses collections. Nous avons découvert un certain nombre de femmes artistes dans les réserves des musées, et même dans des collections privées, pourtant moins accessibles." Résultat : la première exposition rétrospective consacrée aux œuvres d'artistes femmes des Pays-Bas, entre 1600 et 1750, une période aussi appelée le "long 17e siècle".

Le MSK a également collaboré avec le National Museum of Women in the Arts (NMWA) de Washington D.C., une institution pionnière dans la recherche et l’organisation d’expositions sur les figures féminines dans l’histoire de l’art. L’exposition a d’abord été présentée à Washington en automne 2025. Les œuvres exposées à Gand ne sont cependant pas toutes les mêmes.

Quelques noms sont familiers. L'artiste bruxelloise Michaelina Wautier a été "redécouverte" et exposée il y a quelques années en Belgique. Clara Peeters est connue comme la "reine de la nature morte", avec des compositions délicates de fleurs, de fruits, de fromages ou de fruits de mer. Son visage se reflète dans le couvercle d'une cruche. "Elle concevait et développait de nouvelles compositions avec son atelier, afin de pouvoir les réaliser à plus grande échelle et leur donner sa signature, son style si particulier."

'Nature morte aux fromages et écrevisses' de Clara Peeters, vers 1615

"Un certain nombre d'artistes femmes se sont fièrement représentées assises à leur chevalet, palette à la main. Elles se sont rendu visibles et ont revendiqué leur savoir-faire", explique la commissaire Frederica Van Dam. L'artiste néerlandaise Judith Leyster (image principale de cet article) en est un parfait exemple.

Signature sur une statue du Christ

Maria Faydherbe, de Malines, nièce du sculpteur Lucas Faydherbe, a elle aussi trouvé sa place au soleil. Plusieurs de ses petites sculptures sont exposées à Gand, dont un Christ crucifié. Au dos, sur son pagne, Maria a apposé sa signature avec assurance. "Bien sûr, elle a immédiatement été accusée d'arrogance, car elle osait s'exprimer et sortir des sentiers battus." Elle-même avait peu de respect pour ses collègues masculins.

Sculptures de Maria Faydherbe

Pourquoi ces femmes sont-elles tombées dans l’oubli ?

Nombre de ces artistes femmes ont été reconnues et respectées de leur vivant. Pourquoi sont-elles tombées entretemps dans l'oubli et pourquoi faut-il les "redécouvrir "? Il y a plusieurs raisons, comme le souligne la commissaire d'exposition Frederica Van Dam. Parfois, les œuvres de femmes ne sont pas signées. "Beaucoup d'œuvres sont signées par des hommes, mais les femmes y ont certainement contribué activement en atelier. Dans ce contexte, une "signature" était indispensable, généralement celle du père ou du frère. Ce n'est qu'après le décès du père de famille que les femmes ont pu parfois être connues sous leur propre nom."

Les genres dans lesquels les artistes femmes se sont spécialisées ont également été moins vendeurs au fil du temps. On peut voir à Gand un certain nombre de natures mortes florales, un genre longtemps associé de manière stéréotypée aux femmes et dévalorisé.

L'art des femmes a disparu dans des collections privées ou les réserves des musées. Loin des yeux, loin du cœur, dit-on. L'exposition fait donc sortir de l'oubli nombre de ces femmes. Rachel Ruysch, Louise Hollandine van de Palts, Maria Schalcken : quelques-uns des "nouveaux" noms à découvrir.

'Autoportrait' de Louise Hollandine van de Palts, environ 1650-55. Collection privée.

Il est également important d'inclure dans une exposition non seulement les beaux-arts, mais aussi les arts appliqués, un domaine dans lequel les femmes ont excellé. L'exposition présente ainsi de magnifiques dentelles de notre région : des nappes aux cols, en passant par les éventails. Autant de créations qui représentaient de nombreuses heures de travail minutieux et qui étaient d’ailleurs très appréciées pour cela aux 17e et 18e siècles.

Éventail de mariage en dentelle de Bruxelles (anonyme, premier quart du 18e siècle)

L'art du découpage de papier est également très prisé. Comme en atteste l'œuvre de Johanna Koerten, qui reçut des commandes de nombreux monarques étrangers, y compris du tsar de Russie.

"Liberté romaine", découpage de papier de Johanna Koerten, 1697

Flore et faune du Suriname

À la croisée des sciences et des arts, l'œuvre de Maria Sibylla Merian - une Allemande installée aux Pays-Bas - rayonne dans l’exposition. Avec sa fille, elle se rendit en bateau au Suriname pour dessiner la faune et la flore locales avec une précision étonnante et des couleurs éclatantes.

"Caïman à lunettes et faux serpent corail", par Maria Sibylla Merian, 1719

Anna Roemers Visscher : poésie et bien plus encore

Les échanges informels ont toujours existé. Anna Roemers Visscher, par exemple, entretenait des liens intellectuels avec d'autres artistes et écrivains. Un grand verre à boire de sa main est exposé, et elle y a gravé sa devise qui peut se traduire par "Le nécessaire vaut mieux que l'excès".

Anna Roemers Visscher était écrivaine. Elle a adapté et illustré "Sinnepoppen", un recueil de poèmes de son père. Cette édition de 1620 fut la première à présenter le nom d'une auteure sur la page de titre d'une œuvre littéraire profane. "Sinnepoppen" fait partie du Canon de la littérature néerlandaise depuis l'année dernière.

Verre à boire avec l'inscription "Genoech is meer als veel" d’Anna Roemers Visscher, 1642.

Le MSK de Gand présente ainsi un panorama important d'artistes femmes injustement oubliées, qui complète l'histoire de l'art classique, explique la conservatrice Frederica Van Dam. Elle espère que cette exposition stimulera de nouvelles recherches. La vie et l'œuvre de chacune de ces femmes méritent une biographie ou une exposition qui lui soit exclusivement consacrée.

Des artistes contemporaines s’expriment aussi

Outre les œuvres des grandes artistes anciennes, le MSK présente une œuvre monumentale réalisée par un collectif de femmes artistes contemporaines belges et internationales. En réponse à l’exposition, Christiane Blattmann, Manon de Boer, Melissa Gordon, Aglaia Konrad, Valérie Mannaerts, Hana Miletić, Annaïk Lou Pitteloud, Heidi Voet et Asia Zielińska ont réalisé une intervention dans le grand forum du musée.

Elles ont créé l'œuvre collective X, qui souligne la position qu’elles partagent en tant que femmes artistes, ainsi que leur solidarité avec d’autres artistes qui ont été actives dans diverses périodes de l’histoire et contextes sociaux. Les noms de 179 femmes artistes qui ont été identifiées par les historiens de l’art ont été apposés à la main sur des bandes bicolores de latex tactile, qui pendent du plafond.

"X", une œuvre collective mettant en lumière les noms d'artistes femmes oubliées

Informations pratiques : L'exposition "Inoubliables. Femmes artistes d’Anvers à Amsterdam entre 1600 et 1750" est à voir dès ce samedi 7 mars jusqu’au dimanche 31 mai 2026 au Musée des Beaux-Arts de Gand.

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