C’est ce lundi soir que débute sur la chaine de télévision VRT Canvas (à 21h25) la diffusion de la série flamande “En nu is ze dood” (Et aujourd’hui elle est morte). Cette série en quatre épisodes aborde l’histoire des femmes tuées par leur (ex-)mari. C’est un problème de société aujourd’hui, mais en Belgique nous en ignorons encore l’ampleur. Une analyse des chiffres rares mais inquiétants.
Le féminicide, qu'en est-il en Belgique ? Une série flamande aborde la question
Toutes les deux semaines, une femme est tuée par son (ex-)partenaire
Pour entrer immédiatement dans le vif du sujet, les chiffres exacts sur les féminicides en Belgique ne sont pas connus.
Mais, cela ne devrait pas tarder, du moins selon la loi dite féminicide (du 13 juillet 2023), qui est entrée en vigueur en octobre 2023. L’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes (IEFH) doit rendre un rapport annuel sur les féminicides dans notre pays : il s’agit donc du nombre de cas, des caractéristiques des victimes, des coupables et de leur relation.
Dans la loi du 13 juillet 2023, le mot “féminicide” réfère à l'homicide volontaire d’une femme, fondé sur le genre, ou à une mort provenant de pratiques liées au genre. La loi propose trois définitions différentes pour le féminicide :
Féminicide intime désigne l'homicide volontaire d’une femme commis par un partenaire ou par un membre de la famille. Ilse Uytersprot, par exemple, a été assassinée par son compagnon.
Féminicide non intime est le meurtre intentionnel d’une femme par un tiers. Elle est souvent assassinée dans un contexte d’exploitation sexuelle, de trafic d’êtres humains ou une traite d’êtres humains, de violences sexuelles ou de violences liées à un abus de pouvoir. Julie Van Espen en est un exemple. Elle a été assassinée par Steve Bakelmans.
Féminicide indirect est le meurtre involontaire d’une femme comme conséquence de pratiques nuisibles à sa santé ou d’un suicide perpétré à cause de violences intrafamiliales, de mutilations génitales ou de violences commises par un tiers. Sur le site internet Stop Feminicide , on y raconte le suicide d’Élisa (30 ans), une officière de police wallonne. Elle avait porté plainte pour intimidation sexuelle et viol contre un autre officier, mais l'affaire n’a pas eu de suite. La mère d’Élisa dénonce le fait que sa fille a mentionné ces violences dans sa lettre d’adieu, mais le procureur en a conclu qu’il s’agissait de raisons personnelles.
La publication du premier rapport avec les chiffres officiels ne se fera probablement pas avant fin 2026, donc trois ans après l'entrée en vigueur de la loi. Il devrait également y avoir un arrêté royal dans lequel on décrétera quelles données doivent être rassemblées par la police et la justice et quels avis doivent être encore demandés aux instances (Conseil d’État, l’Inspecteur des finances publiques et le Collège des procureurs généraux).
Ce que l’on sait c’est qu’une femme est tuée par son (ex-)partenaire toutes les deux semaines. Ces chiffres proviennent du site internet Stopfeminicide.blogstop.com , une initiative de bénévoles qui existe depuis 2017 et qui fournit des informations sur les femmes qui ont été assassinées. Ces bénévoles veulent “mettre un visage sur les statistiques et rendre hommage aux victimes”.
Sur cette carte, chaque petite bille réfère à une femme victime de féminicide en Belgique, accompagnée de son histoire en néerlandais. Il s'agit uniquement des victimes connues des services.
14 % des affaires pour homicide (ou tentatives de meurtre) sont liées à la violence du partenaire
Nous n’avons donc pas encore accès aux chiffres officiels. Nous disposons toutefois des statistiques des différents parquets sur le nombre de procès pour meurtre ou tentative de meurtres, d’homicide volontaire ou involontaire liés aux violences domestiques.
Une nuance : ces chiffres n'indiquent pas le nombre de victimes, mais le nombre de procès. Un procès peut concerner plusieurs victimes, et un acte peut mener à plusieurs procès.
14 % des affaires sont liées à la violence du partenaire et 13 % de ces affaires ont une issue mortelle. Il y a donc eu entre 2021 et 2024 au moins 123 victimes qui sont décédées (soit une moyenne de 30 par an). Il y a aussi eu sept fois autant de tentatives de meurtre ou d’homicide dans un contexte de violences commises par le partenaire.
Plus de suspects masculins arrêtés
Parmi ces chiffres, rien n’est indiqué concernant le genre des victimes ou des coupables. En revanche, dans le rapport de la police de 2024, on y fait bien la différence entre hommes et femmes.
Prudence : ces chiffres ne doivent pas être simplement additionnés puisqu’un suspect peut avoir commis plusieurs faits. De plus, les hommes peuvent aussi être victimes de violence domestique. Cela se passe tout de même moins souvent et se termine rarement par un meurtre.
Chiffres incomplets
Parfois, le chiffre le plus frappant est celui qu’on ne connait pas. Les experts soulignent que les données disponibles ne reflètent pas la réalité, mais sont plutôt sous-estimées. Certaines affaires ne sont pas enregistrées comme féminicide, tels que les suicides causés par de la violence intrafamiliale ou sexuelle, ou les affaires où les femmes sont “simplement” portées disparues.
Deux dossiers ont été résolus durant les dernières années et ont généré beaucoup d’attention médiatique. Ce sont les affaires concernant Heidi De Schepper et Annie De Poortere.
Annie De Poortere avait 48 ans lorsqu'elle a disparu à Sint-Martens-Latem (près de Gand) en 1994. Trente ans plus tard, son corps a été retrouvé dans son jardin. Son ex-mari aurait enterré le corps, mais cette affaire a été officiellement classée sans suite en 2025 pour prescription.
En 2010, Heidi De Schepper, âgée 26 ans et mère de trois enfants, a disparu. Or sa disparition n’a jamais été signalée. En 2024, l’école d’un de ses enfants a pressenti quelque chose lorsqu’elle n’a pas pu joindre la mère. La police a ouvert une enquête. En février 2025, trois suspects ont été arrêtés : deux amis de son ex-mari et l'ex-mari lui-même. L’un de ces amis a avoué avoir assassiné Heidi. L’ex-mari a gardé le silence pendant un certain temps pour ensuite avouer avoir enterré le corps de la mère de ses enfants.
Il faut en faire toute une histoire
La série “En nu is ze dood”, qui passera ce lundi soir sur la chaîne Canvas, se concentre sur les féminicides intimes, donc le meurtre d’une femme commis par son partenaire ou par un ex. “Avant, il y avait parfois une certaine réticence des médias à raconter ce genre d’histoires, parce qu’elles étaient vues comme un drame intrafamilial, et devraient donc rester privées. Ou alors, on parlait de “crime passionnel”, commis “par amour”, expliquent les productrices Phara de Aguirre et Nahid Shaikh.
Le féminicide a reçu plus d’attention au cours de ces dernières années, parce qu'il est aussi devenu un problème sociétal. “Il se déroule comme un film, ce ne sont pas de simples photos ou des clichés d'événements isolés”, écrivent les procureurs généraux dans une circulaire. On aborde un schéma de manipulations, de contrôle et de violences physiques et psychiques. Les femmes ne sont pas toujours prises au sérieux lorsqu’elles veulent dénoncer un problème.
Le témoignage d’Ingrid Vermeiren, dans l’épisode 4 de la série , nous renvoie à cette vérité douloureuse. Ingrid a été suivie et harcelée par son ancien partenaire. Elle a porté plainte à la police quand il a installé sous sa voiture un appareil pour la localiser. Lorsqu’elle en a découvert d’autres, elle est retournée voir la police. Elle lui a répondu : “Madame, n’en faites pas toute une histoire, il vous aime encore.” Un an plus tard, elle a été abattue par balle par son harceleur.
“Il faut en faire toute une histoire, pour apprendre à connaitre ces schémas, pour évaluer les facteurs de risque, pour comprendre pourquoi ce n’est pas si facile pour les victimes de partir et “pour que la honte change de camp”, comme l’a déclaré Gisèle Pélicot”, concluent les productrices.
Avez-vous une question concernant la violence, les abus ou la maltraitance ? Contactez la ligne d'assistance téléphonique au 1712. Vous pouvez également communiquer avec Tele-Onthaal au 106 ou via le site www.tele-onthaal.be . Les plus jeunes peuvent contacter Awel par téléphone au 102 ou par message sur awel.be .

