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Un modèle en 3D du plateau de jeu (Photo du Musée romain de Heerlen)

Un chercheur belge parvient à reconstituer un jeu de société romain vieux de presque 1.800 ans à l'aide de l'intelligence artificielle

Une mystérieuse pierre (photo), qui séjourne depuis des années dans le Musée romain de Heerlen, aux Pays-Bas, est probablement un jeu de société de la Rome antique. C'est ce que révèle une étude internationale menée par le scientifique belge Eric Piette de l’UCLouvain, spécialiste de l’intelligence artificielle (IA). Une étude relayée récemment par nos collègues de la RTBF. À l'aide d'un modèle d'IA spécialisé et d'une vaste base de données sur des jeux de société historiques, le chercheur et son équipe ont même réussi à reconstituer les règles de ce jeu vieux de près de 1.800 ans. "Les règles possibles correspondent remarquablement bien à celles de jeux des 18e et 19e siècles en Scandinavie", constate Eric Piette, "ce qui témoigne d’une influence culturelle précoce entre les deux régions".

Anne François Kasper Nollet
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Le Musée romain de Heerlen conserve depuis des décennies dans sa collection un objet intriguant : une pierre antique découverte près de la Villa Coriovallum, non loin de là. En raison des stries gravées dans la pierre, le musée soupçonnait depuis longtemps qu’il s’agit d’un ancien plateau de jeu, mais n’en possédait aucune preuve concluante.

Eric Piette (de l’Université de Louvain, en Brabant wallon) et son équipe de chercheurs ont levé le voile sur cette hypothèse. Spécialisé dans l’intelligence artificielle, Piette se concentre notamment sur le décryptage de jeux de société anciens à l’aide de l’IA. "J’ai travaillé à l’Université de Maastricht pendant plusieurs années, et c’est durant cette période que mes collègues et moi avons découvert cette pierre au Musée romain", expliquait-il à VRT NWS.

Eric Piette et son équipe ont décidé de réexaminer la pierre à l’aide de technologies d’IA modernes. "Lors d’une première analyse de sa surface, nous avons observé des traces d’utilisation indiquant des passages répétés sur la pierre", expliquait-il. "Cela pouvait confirmer qu’il s’agissait bien d’un plateau de jeu."

Une reconstruction en 3 dimensions de la pierre et des pions de jeu. (Photo du Musée romain de Heerlen)

Pour confirmer cette hypothèse, les chercheurs ont utilisé un logiciel d'IA spécialisé. Celui-ci a permis de comparer les traces d'usure sur la pierre avec des milliers de jeux issus d'une vaste base de données historiques. Et cela a finalement porté ses fruits : après d'innombrables analyses et simulations, Eric Piette et son équipe pensent désormais avoir identifié le type de jeu dont il s’agissait. La recherche n'a pas été une mince affaire.

Un jeu de blocage

Déjà pendant son séjour à Maastricht, Piette et plusieurs collègues avaient lancé le projet Ludii. Il a pour objectif de recenser tous les jeux de société et de cartes, du passé à nos jours, et à entraîner un modèle d'IA de grande envergure sur ce recensement.

"La véritable force de cette recherche réside dans l’immense base de données de jeux", expliquait Eric Piette. "Nous pouvons y inclure des jeux de société modernes et anciens, d'Égypte aux Etats-Unis, et couvrant une grande variété de styles de jeu". Tous les jeux sont répertoriés sur une carte du monde accessible via le site web Ludii .

Sur le site web Ludii, vous trouverez une grande carte du monde présentant tous les jeux repris dans la base de données.

Ludii conserve non seulement les différents jeux, mais propose aussi un logiciel permettant d'y jouer. Ce logiciel s'est avéré précieux lors de l’exploration du jeu romain de Heerlen. L'analyse initiale de l'usure avait révélé six positions possibles pour les pions, mais les chercheurs devaient encore déterminer comment le jeu était réellement joué.

Les résultats des analyses de surface révèlent des schémas d'utilisation.

"Nous avons utilisé plusieurs joueurs contrôlés par l'intelligence artificielle pour tester des milliers de variantes de jeu sur la pierre romaine." Un problème est alors apparu. "Le jeu semblait conçu pour deux joueurs, mais l'un des joueurs contrôlés par l'IA gagnait systématiquement, tandis que l'autre se laissait battre", explique Piette. "Finalement, il s'est avéré qu'il ne pouvait s'agir que d'un seul type de jeu relativement simple : un jeu de blocage. Dans ce type de jeu, les deux joueurs ont un objectif final différent, et la tâche principale de l'un est d'empêcher l'autre d'atteindre cet objectif."

Compte tenu du lieu de découverte de la pierre, près de la Villa Coriovallum à Heerlen, les chercheurs ont baptisé le jeu "ludus coriovalli" ("jeu de Coriovallum").

Un lien avec la Scandinavie

Eric Piette souligne que cette découverte est particulièrement intéressante d'un point de vue historique. Il a tenté de dater la pierre et est parvenu à une estimation entre 200 et 400 après J.-C. environ, soit vers la fin de l'Empire romain d'Occident.

"Ce qui est remarquable, c'est que les schémas et les règles possibles du jeu correspondent étonnamment bien à des jeux dont les règles n'ont été découvertes que bien plus tard, aux 18e et 19e siècles en Scandinavie", explique le scientifique.

Cela permet de supposer que des influences culturelles entre les deux régions ont pu exister bien plus tôt. Il est possible que certaines traditions ou idées de jeux se soient propagées sur de grandes distances et aient perduré pendant des siècles. "Cela correspond également à l'image de l'Empire romain dans sa phase finale : un empire qui s'est de plus en plus hybridé au contact d'autres peuples et cultures."

Un nouveau défi à Bruxelles

Eric Piette et son équipe en charge de Ludii espèrent mener d'autres recherches du même type à l’avenir. "La base de données est le fruit de plus de cinq ans de travail à Maastricht, mais le projet est loin d'être terminé. C'est pourquoi nous collaborons désormais au niveau international", expliquait le chercheur de l’UCLouvain.

Et il a déjà un nouveau défi en tête, cette fois plus proche de chez lui, à Bruxelles. "Le Musée royal d'Art et d'Histoire possède une remarquable table de jeu en argile provenant de l'Égypte antique". 

Cette table - peut-être une table de jeu ou de sacrifice - a été découverte à El Mahasna, en Égypte, et datée entre 3900 et 3700 avant J.-C.

"Actuellement, on estime qu'il s'agit de la plus ancienne table de jeu connue au monde. Nous aimerions beaucoup l'étudier, par exemple en utilisant des simulations 3D pour reconstituer son usage initial", précisait Eric Piette.

Vous pouvez jouer au jeu "Ludus Coriovalli" sur le site web de Ludii .

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