Il y a exactement 50 ans, le 3 janvier 1976, la combinaison d’une forte marée haute, de pluies intenses et d'une violente tempête inonda notamment complètement la localité de Ruisbroek, aujourd'hui commune rattachée à Puurs-Sint-Amands en province anversoise. La marée de tempête rompit la fragile digue du Vliet, un affluent de la rivière Rupel. Il n'y eut heureusement aucune victime, mais les dégâts furent considérables. La population de Ruisbroek était furieuse. Lorsque le roi Baudouin se rendit sur les lieux du sinistre, il y reçut des critiques. Peu de temps après la catastrophe naturelle, le plan Sigma fut mis en œuvre pour protéger la Flandre des inondations majeures. À Ruisbroek, la catastrophe est largement commémorée ce samedi - avec notamment l’inauguration d’une nouvelle œuvre d’art à l’endroit même de la brèche dans la digue - et les souvenirs de la population refont surface.
Ruisbroek commémore les inondations catastrophiques de 1976 : "Le sentiment de solidarité de l'époque est encore palpable"
Peu de précautions avaient été prises pour protéger les habitants de Ruisbroek de la forte marée de tempête annoncée au tout début de l’année 1976. Environ 800 maisons furent inondées et plus de 2.000 personnes évacuées par bateau à travers les rues sous eau.
Les dégâts étaient immenses. De nombreux habitants perdirent une grande partie de leurs biens. Privés de gaz, de téléphone, d'électricité et d'eau courante, ils durent se réfugier ailleurs pendant des semaines. Certains refusèrent d'ailleurs de quitter leur domicile.
L'aide des autorités se fit attendre
Les secours tardèrent à arriver. Le niveau de l'eau ne baissait pas, alors que la population perdait courage. L'armée fut déployée et il fallut près de trois semaines pour pomper l'eau. Heureusement, la solidarité est grande. Des volontaires arrivèrent de près et de loin pour réparer les dégâts causés aux maisons.
L'incompréhension et la frustration des habitants grondaient, car les vieilles digues étaient en mauvais état depuis longtemps. Il était prévu de séparer le Vliet de la rivière Rupel pour qu'il ne soit plus soumis aux marées, mais la mise en œuvre du projet arriva trop tard.
La visite du roi Baudouin provoqua un changement
Quelques jours après les inondations, le roi Baudouin se rendit dans la région sinistrée. Bien que de nombreux habitants exprimèrent alors librement leurs critiques en présence du souverain, cette visite fut aussi porteuse d'espoir pour beaucoup.
Les secours s'intensifièrent et la rivière Vliet fut barrée. Les inondations de Ruisbroek menèrent à l'adoption, le 12 juillet 1976, de la Loi sur les catastrophes naturelles (Rampenwet, en néerlandais). Cette loi prévoit l'indemnisation des dommages causés par les catastrophes naturelles.
Plan Sigma pour la prévention des inondations
Le roi Baudouin chargea le gouvernement de l'époque de protéger la population contre les tempêtes sur les fleuves à marée. L'Escaut étant directement relié à la mer du Nord, ses affluents comme la Rupel subissent également les variations de la marée.
C'est pourquoi le plan Sigma fut lancé en 1977 : des digues furent rehaussées et des plaines inondables aménagées le long des fleuves à marée afin d'absorber l’excès d'eau lors des grandes marées. L'eau y coule par-dessus une digue abaissée, tandis que l'arrière-pays est protégé par une digue plus haute. Si le niveau de l'Escaut baisse à nouveau, l'eau retenue peut retourner au fleuve via un conduit verrouillable intégré à la digue.
"Ce que 1953 avait été pour les Pays-Bas arriva en 1976 pour la Flandre", constate Max Verdonck, porte-parole des Voies navigables flamandes. "À cette époque, les Pays-Bas subissaient également de gigantesques inondations et des mesures furent prises, notamment la construction de grands barrages anti-tempête en mer. Un projet de barrage anti-tempête était prévu à hauteur d’Oosterweel, mais il n'a finalement pas vu le jour. C'était un investissement coûteux et très technique. S'il n’avait pas fonctionné, les problèmes auraient subsisté".
Dans certaines plaines inondables, nous laissons l'eau s'écouler quotidiennement de manière contrôlée, ce qui est bénéfique pour la faune et la flore
Max Verdonck, porte-parole des Voies navigables flamandes
Le plan Sigma a été mis à jour en 2005 en raison du changement climatique et continue d'être étendu. Le changement entraîne en effet une montée du niveau de la mer, qui accroît la pression sur les digues.
"Davantage de digues ont été rehaussées et des plaines inondables créées. De plus, nous nous concentrons non seulement sur la sécurité par rapport à l'eau, mais aussi sur le développement de la nature. Outre un type d'écluse permettant l'écoulement de l'eau, comme dans les plaines inondables traditionnelles, nous utilisons également une écluse d'entrée à certains endroits. Cela permet à une partie de la marée quotidienne de pénétrer dans ces zones. C'est le cas, par exemple, dans les polders de Kruibeke. C'est ainsi que se forment les vasières et les marais salants."
Cela crée une "nature fluviale", une nature alimentée par l'eau du fleuve. C'est important pour la faune et la flore, et les vasières et marais salants permettent au fleuve de s'épurer. L'azote est retiré de l'eau et l'oxygène est réintroduit dans la rivière.
A noter que les derniers projets du plan Sigma du gouvernement flamand devraient être achevés d'ici 2030, garantissant ainsi la résilience de l'Escaut et de ses affluents face au changement climatique jusqu'en 2100.
Les habitants de Ruisbroek ont fait preuve en 1976 d'une grande solidarité et d'une force de caractère exemplaire. Ce sentiment de solidarité reste palpable lors des commémorations.
Koen Van den Heuvel, bourgmestre
Le bourgmestre Koen Van den Heuvel avait 12 ans lors des inondations. "Je me souviens encore d'être allé sur place à vélo avec mon père. Des élèves supplémentaires ont été placés dans notre classe parce que l'école de Ruisbroek était fermée".
"Les secours ont tardé à démarrer et n'ont pas atteint l'ampleur d'aujourd'hui, mais les habitants de Ruisbroek ont fait preuve d'une grande solidarité, d'une autonomie remarquable et d'une force de caractère exemplaire. C'est formidable de constater le soutien indéfectible de la communauté locale pour les commémorations. Le sentiment de solidarité est ravivé."
Parmi les organisateurs des commémorations figurent les anciens scouts de Ruisbroek. Ils veulent faire revivre l'atmosphère qui planait il y a 50 ans, en naviguant ce 3 janvier sur la rivière Vliet à bord de leurs propres canots pneumatiques. Cent vingt personnes peuvent participer. Le point de ralliement est le lieu de la brèche. Des gilets de sauvetage seront fournis à bord et les participants devront ramer. L'excursion dure une heure. Les recettes de cette initiative, soit 5 euros par participant, seront utilisées pour la rénovation des locaux scouts.
"Beaucoup de nos membres ont vécu les inondations", raconte le président des anciens scouts Luc Massaer. "J'avais sept ans quand mon père m'a réveillé avec mon frère. Nous habitions à quelques kilomètres de la brèche dans la digue. On nous a alors emmenés chez nos grands-parents à Boom. C'était assez effrayant. Notre maison a aussi été inondée. Je crois que nous sommes restés un mois chez mes grands-parents et allés à l'école à Boom pendant un certain temps."
Mon grand-père a sillonné les environs avec son tracteur pendant trois jours pour aider les sinistrés. Il avait même oublié que ma grand-mère était restée à la maison, au grenier.
Luc Massaer, président des anciens scouts de Ruisbroek
L'autre grand-père de Luc était horticulteur et il s'est littéralement jeté dans la brèche. Il a traversé l'eau avec son tracteur pour aller prêter main-forte à la population. "Il n'était pas rentré depuis trois jours et avait même oublié sa femme, qui s'était barricadée dans le grenier. Sa maison était inondée, avec un mètre et demi d’eau. À un moment donné, nous étions chez les grands-parents à Boom et nous regardions une émission de télévision où l'on diffusait une liste de personnes disparues. Le nom de ma grand-mère y figurait aussi. C'était terrifiant". La femme a heureusement été retrouvée saine et sauve dans le grenier.
À Ruisbroek, nombreux sont ceux qui évoquent "l'époque d'avant ou celle d'après l'inondation" pour raviver des souvenirs. Parmi ces derniers, ceux de la catastrophe elle-même : des chats réfugiés dans les arbres pendant des jours, de l'argent flottant dans un salon et récupéré par des paras de l’armée, des voitures entièrement submergées et retournées, et des commerces distribuant gratuitement des articles ménagers.
"A l’occasion de ces commémorations de 50 ans, on constate que ces souvenirs refont surface, surtout chez les plus âgés", explique le bourgmestre Van den Heuvel. Les monuments "De Redder" (Le Sauveur) et "De Waterhoek" (Le Coin d'Eau) rappellent aussi la catastrophe naturelle.
Une citerne de mazout flottait dans le jardin
Hugo Verbruggen travaillait le 3 janvier 1976 sur une voiture chez ses parents lorsqu'il vit de l'écume déborder de la digue. "Je me suis approché et j'ai vu que l'eau atteignait déjà le bord de la digue. Peu après, ma mère a crié qu'une masse d'eau et de sable déferlait sur la digue. Cette masse a percuté un arbre, le faisant tomber sur la volière du voisin", se souvient Verbruggen. "À partir de là, tout s'est enchaîné très vite. Peu de temps après, la citerne de mazout de ce même voisin flottait dans notre jardin."
Nous avons mis nos vaches et nos moutons à l'abri dans le salon d'une villa située plus haut
Hugo Verbruggen, habitant de Ruisbroek qui a vécu l'inondation
"J'ai ensuite déposé un ami à la maison communale pour qu'il puisse donner l'alerte. Chez nous, l'eau était déjà à 20 centimètres de hauteur. À ce moment-là, nous avions tous mis nos bottes", poursuit Verbruggen. "Pour laisser l'eau s'écouler, ma mère a ouvert la porte d'entrée. J'ai vu mes chaussures emportées par l’eau !".
"Un peu plus haut dans notre rue, une nouvelle villa était en construction, et elle n’avait pas été inondée. Pour sauver nos vaches et les moutons et cochons du voisin, nous avons placé les animaux dans le salon pendant trois jours. Ensuite, nous avons pu les déplacer au cimetière situé encore plus haut. Des animaux de tout le village y avaient déjà été rassemblés. Il n'y avait pas d'eau entre les tombes, mais des moutons, des vaches et des chevaux", raconte Verbruggen.
En signe de protestation, nous voulions déposer un camion rempli de meubles cassés chez le Premier ministre Tindemans, mais la police nous en a empêchés
Jef De Ranter, initiateur du comité d'action et d'assistance
Après les inondations, Jef De Ranter, habitant de Ruisbroek, a créé un comité pour superviser les indemnisations. "Au début, les choses ont été un peu lentes. Pour protester, nous avons occupé l'autoroute A12 à deux reprises et nous voulions aussi déposer un camion rempli de meubles cassés devant le domicile du Premier ministre de l'époque, Leo Tindemans, mais la police nous en a empêchés. Au bout de deux ans, la majeure partie des dégâts a finalement été indemnisée. Les gens ont récupéré ce qu'ils avaient dû retirer de leurs économies."
Commémoration
De nombreuses activités de commémoration sont prévues ce samedi 3 janvier. A 17h30, une cérémonie officielle se tiendra à la station de pompage De Vliet, près du lieu où la digue s’est rompue il y a exactement 50 ans. Un spectacle son et lumière accompagnera l'événement. Un nouveau monument sera également inauguré en présence de l'aide de camp du Roi.
Le local du mouvement de jeunesse Chiro, situé Kaardijkstraat, accueille l'exposition "L'eau sans prévenir", tandis que le Dépôt du patrimoine présente, sous le titre "Scènes de rue d'antan", des témoignages de personnes qui ont vécu la catastrophe en 1976, ainsi que des images de Ruisbroek avant et après les inondations.
L'office du tourisme du Petit-Brabant a aménagé un parcours de randonnée de 8 kilomètres. Et jusqu'au 18 janvier, des témoignages seront exposés à la grotte de Lourdes et devant la statue du "Sauveur" à Ruisbroek.

