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Le Panorama du Congo 1913

L’Africa Museum déconstruit un tableau de propagande coloniale à travers un regard congolais : "Quelle mascarade !"

A l’AfricaMuseum de Tervuren, une exposition déconstruit un tableau monumental : le Panorama du Congo. Réalisé en 1913 pour magnifier l'œuvre civilisatrice belge à l'Exposition Universelle de Gand, mais qui masque violences et exploitation, il se voit aujourd’hui confronté à une voix congolaise forte, qui révèle les illusions de l’époque.

Katrien Vanderschoot Eric Steffens
Publié:

Retour en 1910, à l’époque de l’édification du musée du Congo belge (l’ancien nom de l’AfricaMuseum). Deux artistes sont envoyés au Congo belge pour créer un tableau destiné à célébrer la colonisation. Il s’agissait de la "nouvelle" colonisation : après les abus de Léopold II, qui avaient fortement terni l’image de la Belgique, le ministère des Colonies voulait redorer le blason du pays. Après l’État indépendant du Congo, le Congo belge se proposait de "civiliser" la population dite primitive.

Les peintres, Alfred Bastien et Paul Mathieu, se rendent à Elisabethville (ancien nom de Lubumbashi) et dans les environs du port de Matadi. L’industrialisation y est en plein essor. Ils photographient des villages, des marchés, des soldats de la Force publique, des porteurs enchaînés transportant ivoire et bois, des vues du port, et de vastes paysages de forêt tropicale.

Scène de village (photo AfricaMuseum)

La réalité effacée

Le résultat est une toile monumentale : 115 mètres de long, 15 mètres de haut, et pesant 3 tonnes. Pour l’exposition universelle de 1913 à Gand, un pavillon circulaire spécialement conçu est construit, permettant aux visiteurs de contempler, depuis une estrade centrale, le paysage merveilleux comme s’ils s’y trouvaient. Le Panorama du Congo attire alors un quart de million de visiteurs.

Mais la réalité a été effacée. Les images réalisées par les artistes ont été modifiées : les chaînes des porteurs ont disparu, les défenses des éléphants également, et toute trace de la répression a disparu.

La déconstruction

En entrant dans la salle d’exposition aujourd’hui, on pourrait s’attendre à revivre l’impressionnant tableau dans sa version originale, presque en réalité virtuelle. Mais l’illusion a cédé la place à la vérité. L’immense toile est désormais présentée sous une forme numérisée, basée sur des photographies haute résolution, en demi-cercle.

Le Panorama du Congo original avait été de nouveau exposé à Bruxelles en 1935 avant d’être rangé, d’abord au Palais des Colonies à Tervuren, dans des conditions médiocres. Durant la Seconde Guerre mondiale les Allemands l’endommageront avec une scie, pensant qu’un canon y était dissimulé. Dans les années 1950, il est transféré au Musée de l’Armée à Bruxelles, dans les réserves du War Heritage Institute.

En 2009, la toile est déroulée pour la première fois dans le cadre d’une étude de restauration. En 2022, une opération majeure est lancée pour la numériser. "Avec l’aide de bénévoles et de deux chars de dépannage (Bergepanzers) de l’armée belge, la toile a été déroulée dans la caserne d’Ypres. Chaque mètre a ensuite été photographié en haute résolution. Quant au tableau lui-même… il a de nouveau disparu dans les réserves", raconte la chercheuse Leen Engelen.

Les chercheurs ont pu enrichir l’exposition grâce aux riches archives de l’AfricaMuseum, complétées par des sources écrites, visuelles et orales de l’époque. "Le défi était de montrer le Panorama du Congo tout en le déconstruisant, en laissant également la parole aux Congolais", explique Bart Ouvry, directeur de l’AfricaMuseum.

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Les explications des co-commissaires de l’exposition, Maarten Couttenier (en néerlandais) et Patrick Mudekereza (en français)

Une réponse en écho

Un proverbe congolais dit : "L’image de la propagande prend l’ascenseur, le son de la réalité monte par les escaliers". Dans cette exposition, la vérité rattrape le mensonge de la même manière.

Sur le paysage idyllique de la toile sont projetés des textes de chants que les travailleurs congolais forcés chantaient à l’époque. "Ô homme blanc, le voyage est long !" ou encore "Est-ce leur patrie ? Nous ne voulons rien avoir à faire avec eux"… Les sons de ces chants frappent les visiteurs de plein fouet.

Ces chants proviennent des archives de l’AfricaMuseum. Fait surprenant : ils n’avaient jamais été traduits. "Ce sont des chants enregistrés par un missionnaire et un militaire, sans qu’ils en comprennent le sens", explique Koenraad Ecker. "En réalité, ce sont des chansons de protestation, transmises au fil des ans comme un message dans une bouteille jeté à la mer. Aujourd’hui, elles offrent un contrepoint à la propagande."

En d’autres termes, les Congolais ont trompé les Belges bien avant que ceux-ci ne s’en rendent compte…

La promesse du vide (Hilary Balu)

Les deepfakes existent depuis toujours

Face au Panorama du Congo, un tableau du peintre congolais Hilary Balu est exposé. Ses couleurs vives rivalisent avec celles de l’ancienne toile. L’œuvre tourne en dérision les promesses vaines faites par les Belges aux Congolais, à l’époque de la colonisation et après. "Ils promettaient la civilisation… et l’ont volée. Ils ont pillé le pays, effacé la mémoire et l’identité, la spiritualité, les langues… ". 

Les Congolais d’aujourd’hui ont également voix au chapitre. L’artiste musical Koenraad Ecker et l’acteur culturel Haldi Nzia Okudheyo se sont rendus au Congo avec des photos de la toile originale.

Là-bas, chacun connaît encore un membre de sa famille qui a subi les humiliations de la colonisation. Leurs commentaires sur le panorama original ont été enregistrés et résonnent haut et fort : "Quelle mascarade !" 

Bref, la manipulation des images et des représentations pour tromper n’est pas un phénomène récent, mais a existé historiquement (comme les retouches sur le tableau pour masquer la réalité coloniale).

L’exposition temporaire, Le Panorama du Congo 1913. Illusion coloniale démontée, se déroule jusqu’au 27 septembre de l’année prochaine à l’AfricaMuseum de Tervuren.

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