"Resistance, the power of the image" ouvre ses portes au Stedelijk Museum voor Actuele Kunst de Gand, (le Musée Municipal pour l’Art Actuel), une exposition présentant un art critique envers l’ordre établi. Tant en Espagne que dans le reste du monde, depuis l’époque de la dictature de Franco jusqu’à aujourd’hui. L’art peut-il sauver le monde ? Peut-être pas, mais il peut "créer une prise de conscience et inciter les gens à réfléchir plutôt que d’accepter les choses telles quelles", explique le curateur de l’exposition Sam Steverlynck.
L’art comme acte de résistance : une exposition au S.M.A.K. de Gand, dans le cadre d’Europalia Espagne
"Se poser une question. C’est ainsi que commence la résistance. Et ensuite, poser cette question à un autre." Ces vers célèbres de Remco Campert s’appliquent parfaitement à la nouvelle exposition du S.M.A.K. de Gand : "Resistance. The power of the image", dans le cadre d’Europalia Espagne. Il s’agit d’une exposition collective regroupant le travail de 20 artistes espagnols.
Le 20 novembre dernier marquait les 50 ans de la mort du dictateur espagnol Franco et aussi le rétablissement de la démocratie en Espagne. Bien que de nombreuses fractures subsistent, que le pays reste polarisé et qu’une grande partie de l’histoire violente ait longtemps été passée sous silence, comme l’écrivait le politologue Luc Huyse : "Tout passe, sauf le passé". C’est ce que montre l’exposition à Gand.
L’exposition se concentre sur trois périodes de l’histoire espagnole et sur la manière dont les artistes s’y sont opposés : La guerre civile dans les années ‘30 ; la période suivant la mort de Franco à la fin des années ‘70, "lorsque les artistes avaient davantage de possibilités de s’exprimer sur les injustices", explique le curateur Sam Steverlynck.
Et enfin, l’époque contemporaine "ces dix dernières années, lorsque l’Espagne a été confrontée à une crise bancaire et immobilière et que les indignados sont descendus dans la rue".
Guernica
Probablement l’œuvre engagée la plus célèbre, « Guernica » de Pablo Picasso (1937) est à la fois une condamnation du bombardement de la ville basque de Guernica ordonné par les nationalistes espagnols et exécuté par des troupes allemandes et un cri universel pour la paix.
Peu de temps après le bombardement, le tableau de Picasso fut présenté à l’Exposition Internationale de Paris de 1937. Le curateur du pavillon espagnol était Josep Renau, lui-même créateur d’affiches et de photomontages comme propagande pour le gouvernement républicain. Des œuvres de Renau sont exposées à Gand. Le Guernica en lui-même n’y est pas (il est exposé au musée Reina Sofía à Madrid), mais on peut y voir de nombreuses gravures qui reprennent certains éléments de l’œuvre.
"Spain is different"
En dépit de la dictature, l’Espagne devint dès les années 1950 et 1960 une destination prisée des touristes venus du nord de l’Europe. Le régime de Franco brandissait alors le slogan perfide "Spain is different". Pas besoin de se préoccuper de la situation politique de l’Espagne, ni de dénoncer l’absence de libertés publiques, puisque ce pays n’était pas comparable aux autres pays d’Europe et ne pouvait donc s’accommoder d’un régime libéral et démocratique.
L’artiste Joan Rabascall s’en est inspiré pour dénoncer divers tabous : il a peint des images de résultats de matchs de football, de publicités pour les armes, ainsi que les horaires des célébrations eucharistiques.
Bien des artistes espagnols contemporains fouillent profondément dans leur passé. Ainsi, Lúa Coderch dédie une œuvre à ses grands-parents, qui étaient tous les quatre du côté de Franco. Elle expose leurs photos en uniforme tout en chantant, d’une voix hésitante, les chants des opposants politiques.
Dans le même espace, l’artiste Ana García-Pineda raconte l’histoire de ses propres grands-parents, qui, eux, se trouvaient dans le camp adverse. Le grand-père a été assassiné, la grand-mère a dû changer de nom : Armonia ne figurait pas sur la liste des noms de saints, elle est devenue Dolores, ce qui signifie "douleur".
Pour éviter de retomber dans la division, il faut reconnaître ce qui s’est réellement passé et connaître la vérité.
Marta Ramos-Yzquierdo, commissaire de l'exposition 'Resistance'
"Cela touche autant à la micro-qu’à la macro-histoire", explique le commissaire de l’exposition Sam Steverlynck. Franco n’a jamais été renversé ; à sa mort en 1975, les deux camps se sont mis d’accord pour ne pas se livrer à des représailles. L’idée était : on tourne la page et on oublie. Mais les plaies du passé ont continué de hanter les générations suivantes. On observe la même chose ailleurs : la première génération se tait, la deuxième et la troisième commencent à enquêter et à s’interroger sur le rôle du père ou du grand-père."
La commissaire espagnole Marta Ramos-Yzquierdo le confirme : "L’histoire est restée très longtemps non dite. On avait décidé d’oublier pour pouvoir avancer. Ma génération voit les choses autrement. Il ne s’agit pas non plus de s’accuser mutuellement, en mode : ta famille avait tort, la mienne avait raison. Pour éviter de retomber dans la division, il faut reconnaître ce qui s’est réellement passé et connaître la vérité."
Un plafond orné de 1 800 lanternes en papier imprimées de photos d’archives, des murs couverts de feuillets de calendrier portant des dates qui renvoient à des faits traumatisants: dans cette exposition, la douloureuse histoire de l’Espagne affleure à chaque pas.
Mais le propos dépasse l’histoire d’un seul pays. "Le parcours de l’expo s’ouvre vers les résistances à l’échelle mondiale", explique Sam Steverlynck. Fernando Sánchez Castillo montre les nombreux masques que portent les manifestants dans le monde entier, souvent avec humour et créativité, comme un masque à gaz Mickey Mouse ou un bonnet rose à la Pussy Riot. Ici, ces masques sont figés en bronze, sur un mur couvert de slogans allant dans toutes les directions.
On y lit à la fois "Black power" et "White power", "No gods no masters", "Eat the rich" ou encore le slogan gantois "Nie neute, niet pleuje" (Ne pleure pas, ne t’incline pas). Tous imprimés en noir sur blanc, ces mots deviennent des mots creux, soutient Daniel Andújar.
L’exposition se termine par une installation vidéo d’Eli Cortiñas : on pénètre dans une sorte de hall, avec des photos de balles luisantes rappelant des rouges à lèvres, accompagnée d’un déluge d’images issues de technologies agressives, visant à tout régenter.
"The power of the image" est le sous-titre de l’exposition. Les images peuvent être utilisées pour le bien ou pour le mal, et parfois les deux à la fois. Il est absolument nécessaire de rester critique, estime le commissaire Sam Steverlynck : "Ce que nous voulons faire avec l’exposition, c’est développer une meilleure conscience de l’image. Avec l’essor de l’intelligence artificielle, les images peuvent être manipulées pour créer des vidéos ou photos trompeuses, appelées deepfakes, où des personnes semblent dire ou faire des choses qu’elles n’ont jamais faites. Cela rend encore plus nécessaire une lecture critique des images".
"L’art peut-il sauver le monde ?"
Dans une exposition sur l’art comme forme de résistance, la question se pose naturellement : l’art peut-il sauver le monde ? "C’est un grand classique, qui nourrit beaucoup d’attentes. L’art peut en tout cas éveiller les consciences et inciter les gens à réfléchir, à ne rien prendre pour acquis", répond Sam Steverlynck.
Marta Ramos-Yzquierdo nuance : "Ce n’est pas le devoir de l’artiste de sauver le monde. Il fait partie de la société. Mais je veux citer le philosophe français Gilles Deleuze : "Tout acte de résistance n'est pas une œuvre d'art bien que, d'une certaine manière elle en soit. Toute œuvre d'art n'est pas un acte de résistance et pourtant, d'une certaine manière, elle l'est".
Informations pratiques : l’exposition Resistance. The Power of the Image se tient au S.M.A.K. à Gand du 29 novembre 2025 au 8 mars 2026.
Pour en savoir plus sur Europalia Espagne, cliquez ici. À Bozar, l’exposition Luz y sombra . Goya et le réalisme espagnol est encore visible jusqu’au 11 janvier ; au musée De Reede à Anvers, vous pouvez découvrir davantage de gravures de Francisco Goya ; et enfin l’exposition historique "Marie de Hongrie. Art & Pouvoir à la Renaissance" se tient au , dans le Hainaut.
