Le plan européen visant à utiliser les milliards russes détenus au sein de la société financière Euroclear à Bruxelles pour soutenir l'Ukraine comporte tellement d'écueils juridiques que, dans le pire des cas, il pourrait mener à la faillite d'Euroclear. C'est ce qu'a déclaré la présidente-directrice générale Valérie Urbain dans une interview (en français) accordée à VRT NWS. Elle suggère donc d'emprunter une autre voie et d'utiliser cet argent comme levier dans les négociations de paix avec la Russie.
Dans une interview accordée à VRT NWS, la CEO d'Euroclear propose d'utiliser les avoirs gelés dans les négociations de paix avec la Russie
Valérie Urbain reste très sceptique quant à la proposition de la Commission européenne d'utiliser les avoirs russes gelés pour soutenir l'Ukraine. Ces fonds sont actuellement détenus chez Euroclear dans la capitale de l’Europe.
Selon la présidente-directrice générale, cette proposition comporte "de nombreuses innovations juridiques". "Et ce genre d'innovation soulève généralement de nombreuses questions. Nous avons l'impression que le système actuel est très fragile."
Par exemple, Urbain souligne qu'Euroclear serait menacée de faillite si l'argent était prêté à l'Ukraine, que les sanctions contre la Russie étaient soudainement levées et que la Banque centrale russe exigeait ensuite le remboursement des fonds. "Nous ne pourrons alors plus honorer nos engagements."
Impact au niveau mondial
De plus, il y a les conséquences économiques potentielles des projets européens d'injecter des fonds russes dans un prêt de relance ukrainien. "La Russie, mais aussi des pays comme la Chine, l'Inde et les pays du Moyen-Orient, pourraient interpréter cela comme une confiscation."
"S'ils perdent confiance dans le système juridique européen, ils pourraient réorienter leurs investissements vers d'autres pays. Cela pourrait entraîner une baisse d'intérêt pour le financement de la dette européenne, ce qui, à son tour, engendrerait une hausse des coûts."
Si la survie d'Euroclear est menacée, cela aura des répercussions sur les marchés financiers au niveau mondial.
Valérie Urbain, CEO d'Euroclear
"Nous ne défendons donc pas seulement nos propres intérêts en tant qu'entreprise. Compte tenu de la position d'Euroclear dans le système financier, compte tenu de notre taille, cela pourrait également affecter l'attractivité du marché européen. Et si la survie d'Euroclear est menacée, cela aura également des répercussions sur le marché financier mondial."
Valérie Urbain met également en garde contre d'éventuelles représailles russes envers les entreprises belges. "Ils pourraient cibler non seulement nos clients, mais aussi tous les actifs belges en Russie. La Russie pourrait créer un déséquilibre et prendre des mesures contre des entreprises qui n'ont rien à voir avec le prêt de relance européen, mais qui représentent des intérêts belges."
Un levier pour la paix?
Valérie Urbain souligne subtilement le pouvoir que nous détenons en Europe sur ces milliards russes déposés chez nous. "Nous sommes une entreprise européenne, notre tuteur est le ministère belge des Finances : seul ce dernier peut nous ordonner de débloquer ces fonds russes. De plus, la grande majorité de ces actifs russes sont libellés en euros."
Les ressources dont nous disposons constituent, selon moi, un véritable atout dans les négociations avec la Russie.
Valérie Urbain, CEO d'Euroclear
"Nous parlons constamment d'un prêt de relance, tandis qu'un plan de paix est également en cours d'élaboration. À mon avis, les ressources dont nous disposons constituent un véritable atout dans les négociations avec la Russie. Elles représentent 10 à 15 % du PIB russe, une somme considérable. De plus, il ne s'agit pas seulement des intérêts financiers de la Russie, mais aussi de sa fierté nationale : elle souhaite vraiment récupérer cet argent."
Valérie Urbain estime donc que nous pouvons faire jouer cet atout. "À ce stade, cet argent serait mieux dépensé dans des négociations de paix, plutôt que de mettre en place une structure juridique extrêmement complexe et risquée, et de perdre ensuite cet avantage dans les négociations de paix."
Friedrich Merz dine ce vendredi avec von der Leyen et De Wever
Entretemps, le chancelier allemand Friedrich Merz a décidé de reporter un voyage prévu ce vendredi en Norvège pour se rendre en Belgique afin de s'entretenir en privé avec la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et le Premier ministre belge Bart De Wever. Les discussions devraient porter sur le projet de la Commission d'utiliser les actifs russes immobilisés notamment chez Euroclear en Belgique pour financer un prêt de 90 milliards d'euros à l'Ukraine.
L'exécutif a présenté mercredi sa proposition détaillée pour ce "prêt de réparation", que l'Ukraine ne devrait théoriquement rembourser que si la Russie paie des dommages de guerre à Kiev. Le plan a suscité une levée de boucliers de la Belgique ces derniers mois, car le pays craint les répercussions juridiques et financières de ce montage, tout comme des représailles de la Russie. Bart De Wever a demandé un partage équitable du risque entre les pays de l'UE et des garanties solides pour se protéger.
"A partir du moment où on lâche les milliards de Poutine, je veux voir un contrat qui dit 'si ça tourne mal, je suis responsable de X pourcent de l'opération et je vais immédiatement verser à la Belgique les liquidités nécessaires'", a précisé Bart De Wever. "Jusqu'à présent, il n'y a qu'un Etat qui a dit être prêt à le faire, c'est l'Allemagne. C'est un grand pays, mais c'est le seul. Tous les autres pays, lorsque je parle de ça, baissent les yeux vers leurs souliers."


