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L’Archiduc fête ses 100 ans : d’un club privé à un lieu culte de Bruxelles

L’Archiduc, mythique bar de jazz Art déco, situé près de la Bourse de Bruxelles, est bien connu des Bruxellois flamands et des expatriés pour ses concerts, ses sessions de piano live et ses DJ sets. Ce bar est le fruit de cent ans d’histoire urbaine. C’est ce que raconte le journaliste musical Johan Ral dans "L’Archiduc Forever" un ouvrage illustré qui retrace toute l’aventure fascinante et intrigante de ce café mythique de la rue Dansaert.

BRUZZ Eric Steffens Eva Christiaens
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“Nous savons que David Bowie est passé par L’Archiduc parce qu’Arno l’a affirmé, mais qui peut vraiment le prouver ? Jean-Louis (l’actuel patron, ndlr) n’a jamais vu Bowie lui-même.” Le journaliste musical Johan Ral connaît mieux que quiconque cette anecdote et bien d’autres sur le célèbre café bruxellois.

Cet ancien journaliste, notamment pour Knack et la VRT, avait déjà consacré un ouvrage à la salle de spectacle L’Ancienne Belgique. Il s’attaque aujourd’hui à L’Archiduc. Devenu un lieu de sortie prisé des jeunes expatriés, écrit-il, le lieu est tout aussi renommé auprès des Bruxellois flamands qui y croisaient, dès les années 1980, des figures comme le chanteur Arno ou le réalisateur Marc Didden.

Avec son piano de plus de 70 ans, L’Archiduc reste un endroit apprécié autant pour bavarder en journée que pour danser jusqu’au petit matin. Dans son ouvrage de plus de 200 pages, Johan Ral nous guide à travers des histoires méconnues : de la boutique d’horlogerie qui occupait autrefois les lieux à la transformation du bâtiment en club privé en 1943.

Qu’un café soit resté dans cet état depuis 1943 et occupe toujours la même fonction depuis 1985, est tout à fait exceptionnel.

Johan Ral, journaliste et écrivain

À l’époque, alors que la loi Vandervelde limitait strictement la vente d’alcool, les membres du cercle "Les Amis de l’Art Décoratif" cherchaient un endroit discret où déguster cognac et cigares à l’abri des regards.

"Les membres de ce cercle se sont installés à L’Archiduc en 1943, mais leur club existait déjà depuis 1925", explique Ral. "C’était un club privé très fermé. Rien d’étonnant donc à ce que cela nourrisse des rumeurs de rendez-vous secrets et d’affaires clandestines."

Le décor actuel de L’Archiduc est toujours celui des années 1930 et 1940 : la porte d’entrée, surmontée de son enseigne en néon, les fauteuils et sièges iconiques, l’imposant bar circulaire, les alcôves profondes, la mezzanine. "Il existe encore des lieux protégés à Bruxelles, mais qu’un café soit resté dans cet état depuis 1943 et occupe toujours la même fonction depuis 1985, est tout à fait exceptionnel", souligne Johan Ral.

Jazz et guerre

Dans les années ‘40, en pleine Seconde Guerre mondiale, le cercle Les Amis de l’Art Décoratif fit appel à Alice Praxel — connue sous le nom de "Madame Alice" qui tenait un café dans la rue Dansaert — pour en assurer la gestion.

Après son décès en 1951, c’est le pianiste de jazz, compositeur et chef d’orchestre Constant Brenders, alias Stan, qui entre en scène. Il reprend L’Archiduc en 1953 avec son épouse, toujours comme club privé, mais cette fois pour les amateurs de jazz. Clémence Jacqueline Cambien, surnommée Boule par les habitués, dirigera le lieu jusqu’en 1985, après le décès de Stan.  

Stan Brenders et son orchestre

Pendant la guerre, Stan Brenders a travaillé pour l’INR, dont Radio Bruxelles est à l’époque sous le contrôle de l’occupant allemand. "Il a en effet continué à jouer avec son orchestre, en direct et à la radio publique", explique Johan Ral.

"Selon lui, c’était surtout pour protéger ses musiciens d’un enrôlement pour le travail obligatoire en Allemagne. Je ne crois pas que Stan Brenders ait été un collaborateur au sens politique du terme. Après la guerre, il a été accusé  d’incivisme pour avoir poursuivi son travail comme chef d’orchestre. Or, comme on le constate partout, la vie nocturne continue quoi qu’il arrive, même en période d’occupation".

De Nat King Cole à Johan Verminnen

La vie nocturne prit surtout de l’ampleur après la guerre, dans les années 1950. Stan Brenders reprend L’Archiduc alors que théâtres et cinémas, à la place De Brouckère et à Rogier, connaissent leur âge d’or. "On y trouvait aussi des restaurants et des cafés où les artistes sortaient tard le soir. L’Archiduc en faisait partie", raconte Johan Ral. Nat King Cole y a joué, tout comme de nombreux musiciens de l’orchestre de Stan Brenders.

Aujourd’hui encore, le café attire les artistes : parfois avant un concert en ville, parfois pour boire un verre après leur représentation. C’est dans ce contexte que s’inscrit l’anecdote de David Bowie.

Mais L’Archiduc attire aussi un public flamand célèbre. À la fin des années '70, le jeune chanteur Johan Verminnen y fut introduit. Une amitié flamande se développa ensuite autour d’Arno, des créateurs de théâtre Josse De Pauw et Jan Decorte, et des cinéastes Dominique Deruddere et Marc Didden. La fameuse "bande à Arno" devint pour les Flamands synonyme de l’Archiduc.  

Arno à l'Archiduc

La magie de Jean-Louis

"Au cours de mes recherches, j’ai découvert bien plus que ce à quoi je m’attendais", confie Johan Ral, retraçant dans son livre les parcours de tous ces personnages. Les anecdotes vont des concerts de jazz dans les années 50 au rôle actuel du piano ou d’autres formes d’art.

Jacqueline, la veuve de Stan Brenders, a également droit à un chapitre entier : elle a géré le café seule pendant 16 ans après la mort de son mari. Pendant la guerre, elle avait épousé un Allemand et était connue des clients comme étant une personne discrète. C’est elle qui a vendu L’Archiduc en 1985 aux propriétaires actuels, Jean-Louis Hennart et son épouse Nathalie Dufour, qui l’ont ouvert au grand public.

Esprit de générosité

"J’ai voulu restituer l’histoire dans toutes ses dimensions, des peintres qui venaient dessiner aux écrivains qui venaient écrire", explique Johan Ral. L’Archiduc n’a jamais été un simple bar de jazz, et ne l’est toujours pas aujourd’hui : c’est un bar, un café où des concerts et événements sont régulièrement organisés".

Pourquoi Arno se sentait-il si bien à L’Archiduc. Cela tient à cette même générosité et aux liens que Jean Louis et Nathalie ont su tisser.

Johan Ral, journaliste et écrivain

"C’est ainsi qu’on découvre une multitude d’annecdotes que l’on n’apprend pas toujours dès le premier entretien avec le patron de l’Archiduc, Jean Louis Hennart", explique Johan Ral. "Dans toute sa générosité, il reste très humble et considère que le café appartient à ses clients, mais en réalité, c’est un aventurier qui ne cesse de créer des passerelles." Dans les années 1980, Hennart a voyagé en Asie et a organisé lui-même une exposition présentant des œuvres d’Albert Pepermans, aujourd’hui un peintre reconnu en Belgique.

"Pourquoi Arno se sentait-il si bien à L’Archiduc, et pourquoi Luc Tuymans parle-t-il de Jean Louis avec autant de respect ? Tout cela tient à cette même générosité et aux liens que Jean Louis et Nathalie ont su tisser", explique Johan Ral.

"Quand on qualifie L’Archiduc de lieu magique et exceptionnel, on pense généralement à l’architecture, au piano et aux artistes qui s’y sont produits. Mais le véritable ADN réside dans ceux qui ont géré et dirigé le lieu. Que Jean Louis et Nathalie aient obtenu l’autorisation de Jacqueline pour reprendre le café tient au fait qu’elle avait confiance en eux. Jean Louis était déjà engagé, dans les années 70, dans une troupe de théâtre politique et il n’a jamais abandonné cet engagement."

Un repère en période d’incertitude

Aujourd’hui âgé de 72 ans, Jean Louis est toujours à la tête du café. "Pour l’instant, je ne vois aucune raison d’arrêter", confie-t-il dans le livre. Son établissement a bien changé depuis ses débuts, note Johan Ral. "Après une période de francisation dans les années 90, ironie du sort via les amis français et francophones d’Arno, on voit aujourd’hui un public plus jeune, international et très diplômé, et les dj-sets se multiplient."

Pour autant, Johan Ral voit en L’Archiduc un véritable repère et un symbole de continuité. "L’Archiduc représente un patrimoine précieux, simple et authentique, capable de toucher chacun d’entre nous. La fascination pour ce type de lieux en ville tient avant tout à cela : ils offrent un repère, une continuité et un sentiment de stabilité dans un monde plein d’incertitudes".

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