Et si l'on pouvait écouter le peintre belge René Magritte (1898-1967) raconter sa peinture? C'est l'expérience que propose le Musée royal des Beaux-Arts d'Anvers (KMSKA) dans l'exposition temporaire "La ligne de vie" qui vient d’ouvrir ses portes. Jusqu'au 22 février, le public pourra se plonger dans la conférence du même nom que le peintre surréaliste donna en 1938 à Anvers et se laisser guider par la voix de Magritte, recomposée via l'intelligence artificielle. Cette rare conférence (la deuxième après celle de l'Exposition internationale du surréalisme à Londres) constitue en effet le fil rouge de l'exposition, qui présente pas moins de 85 œuvres de l’artiste de renom international. Il y abordait sa vision de l'exploration de la réalité, les origines et l'évolution de son art, ainsi que l'histoire du mouvement surréaliste en Belgique.
Au Musée royal des Beaux-Arts d'Anvers suivez "La ligne de vie" de Magritte, guidés par la voix du peintre
René Magritte est omniprésent actuellement. Dans la série télévisée en 6 épisodes "This is not a murder mystery" (‘Ceci n'est pas un crime’) diffusée notamment sur VRT 1 et VRT MAX , il incarne un détective amateur. D’autre part, une interview télévisée unique de Magritte a récemment refait surface, provenant des archives de la VRT (écoutez ci-dessous). Et une nouvelle exposition présentant 85 de ses œuvres s'ouvrait ce samedi au Musée royal des Beaux-Arts d'Anvers (KMSKA). Elle permet d’entendre la voix de Magritte - avec l’aide de l’intelligence artificielle (IA) - qui guide les visiteurs au fil de sa "Ligne de vie".
Le surréalisme, le courant d'art auquel Magritte appartenait, a 100 ans. Ce centenaire a déjà été fêté l’an dernier par des expositions au Musée royal des Beaux-Arts de Belgique (KMSKB) et au Bozar à Bruxelles. Le KMSKA propose aujourd'hui une rétrospective unique à Anvers consacrée à René Magritte, en puisant dans sa propre histoire.
Une conférence historique
René Magritte (1898-1967) se livrait rarement en public sur son travail. "Il préférait s'envelopper de mystère", selon la directrice du musée des Beaux-Arts anversois, Carmen Willems. Le 20 novembre 1938, le peintre donnait pourtant une conférence au même musée d'Anvers. "Magritte n'a donné que trois conférences sur son œuvre et très peu d'interviews. Celle d'Anvers est la plus complète et la plus aboutie théoriquement qu'il ait jamais donnée. Il y évoquait ses influences et l'évolution de sa carrière, ainsi que les vingt premières années de sa vie artistique", explique la commissaire d'exposition Lisa Van Gerven.
"La ligne de vie" : tel était le titre de la conférence de Magritte, et aujourd'hui aussi celui de l’exposition qui s'en inspire. On y découvre des œuvres dont Magritte a parlé. Et dans chaque salle, on peut entendre sa voix, grâce à l'intelligence artificielle.
Faire revivre grâce à l’IA
"Il ne reste aucune image ni aucun son de la conférence de 1938. Seul le texte écrit a été conservé. Nous avons extrait la voix de Magritte d'interviews et l'avons utilisée pour réenregistrer la conférence grâce à l'intelligence artificielle", explique Lisa Van Gerven. Ainsi, Magritte lui-même nous guide et l'exposition invite à un parcours personnel.
À la fin de l'exposition, on peut également écouter l'intégralité de la conférence de 1938, d'une durée d'environ 50 minutes, accompagnée des diapositives originales utilisées par Magritte pour illustrer son propos. À l'époque, il était tout à fait exceptionnel que le KMSKA invite un artiste à donner une conférence.
Le Musée royal des Beaux-Arts d'Anvers présente 85 œuvres du peintre surréaliste. Trois d'entre elles proviennent de sa propre collection, comme le célèbre "16 septembre", qui représente un croissant de lune dans un arbre, et "La Vengeance", où les nuages semblent s'échapper de la toile dans un remarquable jeu d'ombres. Nombre d'œuvres présentées proviennent de musées étrangers, ou de collections privées et sont donc rarement exposées.
La fermeture du KMSKA, pendant une décennie de travaux de rénovation, avait favorisé l'envoi de ses propres pièces dans d'autres musées, ce qui a permis à l'institution anversoise de nouer de nombreux contacts, utiles pour cette nouvelle exposition, indiquait son directeur Luk Lemmens.
L'exposition suit un parcours chronologique, des premières expérimentations cubistes de Magritte à ses travaux publicitaires, en passant par son inspiration puisée chez des artistes comme De Chirico et Max Ernst, jusqu'au langage visuel qui nous est familier : pommes, arbres, nuages blancs, ciel bleu et transparences. Mais les connaissons-nous vraiment ?
Le langage visuel de Magritte est super universel
Lisa Van Gerven, curatrice au KMSKA
"Magritte était un artiste philosophe et théoricien qui réfléchissait profondément à sa propre composition, sans jamais apporter de réponses. Comme il le disait lui-même : “Ce qui est représenté est ce qui est représenté”", explique Van Gerven.
"Par ailleurs, le langage visuel de Magritte est incroyablement universel. Chacun y perçoit quelque chose de différent, mais tous se sentent attirés par son œuvre. Elle est très poétique. On peut y trouver du sens, quelles que soient nos propres origines".
Le commissaire de l’exposition Xavier Canonne, qui organise des expositions Magritte dans de nombreux pays et trouve toutes ces interprétations diverses très intéressantes, partage cet avis. Ce n’est donc pas un hasard si l’exposition au KMSKA suscite un vif intérêt des médias internationaux.
Ce salaud d’Hitler
René Magritte lors de sa conférence 'La ligne de vie' en 1938 à Anvers
Parmi les œuvres exposées figure une affiche antifasciste de René Magritte, représentant le collaborateur belge Léon Degrelle avec Hitler en reflet dans un miroir. Un autre exemplaire de cette affiche a récemment été vendu pour 38.400 € aux enchères.
Dans sa conférence de 1938, Magritte adopte également un ton critique vis-à-vis de la politique. La guerre civile espagnole faisait alors rage et un conflit menaçait toute l'Europe. "Mesdames, Messieurs, camarades", déclarait Magritte sans ambages au début de sa conférence. L’artiste y fit également référence à "ce salaud d'Hitler".
La citation suivante sonne étrangement actuelle : "Nous ne sommes, après tout, que les habitants de ce monde incohérent et absurde où l'on fabrique des armes pour empêcher la guerre, où la science vise à détruire, à tuer, à construire, à prolonger la vie des mourants, où l'activité la plus insensée est contre-productive".
Quête et lutte
Magritte a également longuement évoqué ses méthodes de travail et la manière dont il abordait ce qu'il appelait les "problèmes". Comment les objets interagissent-ils ? Comment appréhender le ‘problème’ d'une ‘armoire’, d'une ‘porte’ ou d'un ‘arbre’ ? Cette réflexion est née chez lui en 1936. Entre réveil et sommeil, il aperçut dans sa chambre une cage contenant un oiseau. Soudain, cet oiseau se transforma en œuf : "J'avais entre mes mains un secret poétique extraordinaire".
Le conservateur Xavier Canonne perçoit ainsi Magritte comme "un chimiste dans son laboratoire, qui établit sans cesse de nouvelles connexions". Sa conférence révéla "qu'il ne s'agissait pas d'un chemin linéaire, mais d'une véritable quête, voire même d'une lutte avec ses thèmes".
René Magritte était déjà actif à l'étranger en 1938, notamment grâce à l'Exposition internationale surréaliste de Londres. Sa conférence à Anvers trouva un écho favorable auprès des jeunes artistes. La seule photographie connue du 20 novembre 1938 montre Magritte au bord de l'Escaut, en compagnie du très jeune écrivain surréaliste anversois Marcel Mariën.
L'exposition anversoise se termine par des collages, des photographies et des objets de Marcel Mariën et d'autres surréalistes du Groupe de l'Escaut. Parmi les œuvres présentées figure le film de Mariën qui fit scandale, "L'imitation du cinéma", une parodie à connotation sexuelle de la crucifixion du Christ, dont la projection fut interdite à l'époque.
L’exposition "René Magritte. La ligne de vie " est à voir au KMSKA d'Anvers jusqu’au 22 février 2026.


