Le musée installé dans l’ancien Palais des Beaux-Arts de Liège datant de l’Exposition universelle de 1905, situé dans le parc de la Boverie, accueille encore jusqu’au 19 avril 2026 une impressionnante rétrospective consacrée à l’un des plus grands photographes du 20e siècle. Elle permet de (re)découvrir près de 400 photographies du Français Robert Doisneau (1912-1994), allant de ses débuts dans les années 1930 jusqu’à la fin de sa carrière. L’exposition "Instants donnés" réunit aussi bien ses images les plus emblématiques - comme "Le baiser de l’Hôtel de Ville" - que de nombreuses photos inédites, toutes prises avec la même empathie et un intérêt profond pour l’humain. A Liège, cette expo en tournée internationale comprend une sélection inédite de photos prises par Doisneau en Belgique. Le musicien et peintre flamand Bent Van Looy a participé à la sélection des œuvres, en tant qu’ambassadeur de l’exposition à La Boverie.
L'artiste flamand Bent Van Looy est ambassadeur de l'exposition consacrée au photographe Robert Doisneau à La Boverie à Liège
Bent Van Looy, musicien, présentateur en télévision et peintre gantois, ancien chanteur du groupe belge Das Pop et batteur du groupe de rock électronique Soulwax, est un grand admirateur des photographies de Robert Doisneau. "J'ai vécu dix ans à Paris, et là-bas son nom est incontournable. On parle même d'un "moment Doisneau" lorsqu'on voit quelque chose qui aurait pu être photographié par lui".
Doisneau est certainement bien connu du public francophone en Belgique, mais un peu moins du public flamand. Bent Van Looy a donc été choisi comme ambassadeur de l'exposition "Instants donnés" à La Boverie pour y attirer aussi les visiteurs flamands. Il a ainsi pu participer à la sélection des quelque 400 photographies. "C'est un grand honneur. En explorant les archives de Doisneau, on découvre toute la diversité de son travail. J'ai réalisé une sélection qui met en lumière cette riche palette."
Pas moins de 450.000 négatifs
Les archives de Robert Doisneau contiennent 450.000 négatifs ! "Certains n’ont jamais été tirés", explique Bent Van Looy. Heureusement, ces archives sont bien organisées. "C’était un photographe atypique qui, dès le début, a veillé à ce que tout soit soigneusement classé et catalogué." Ses deux filles, Annette et Francine, respectivement âgées de 83 et 78 ans, dirigent l’Atelier Robert Doisneau.
Les sœurs Doisneau se réjouissent de l’exposition à Liège car elle met en lumière de nombreux aspects de l’œuvre de leur père, "même les photos plus sombres", souligne Francine. "Elles sont rarement exposées. Ces prostituées, ces mineurs n’étaient pas considérés comme “sexy”. Le public préférait les photos d’enfants, ses scènes joyeuses. Or, la dimension sociale est précisément au cœur de son travail."
Empathie, humour et ironie, mais jamais de moquerie
Francine Deroudille à propos de son père, le photographe Robert Doisneau
Les photos de Doisneau témoignent d’une extrême empathie. "Je fais des autoportraits parce que j'aime les autres comme je m'aime moi-même", disait-il. "C'est son univers. Il aime les gens du bistro. Avec humour et ironie, mais jamais moqueur, jamais malicieux", explique Francine. "Il éprouvait une immense empathie pour ce sujet qu'il prenait par hasard."
Qui était Robert Doisneau (1912-1994)?
Robert Doisneau est considéré comme l'un des plus grands photographes du 20e siècle. Il acquit une renommée internationale grâce à ses scènes de rue parisiennes empreintes d'atmosphère, où il capturait le quotidien avec chaleur et humour.
Sa photographie la plus célèbre, "Le baiser de l’Hôtel de Ville", est devenue une icône du romantisme dans la capitale française. Outre la vie de rue, avec ses prostituées, ses ouvriers ou artistes, Doisneau a également immortalisé de nombreux écrivains et peintres, et réalisa dans les années 1950 et 1960 des reportages photographiques en Belgique.
Ses œuvres ont paru dans une grande variété de magazines, de Life et Vogue à des journaux plus progressistes, témoignant de ses intérêts diversifiés et de son engagement social.
Doisneau découvrit la photographie presque par hasard, alors qu'il travaillait chez le constructeur automobile Renault. Il avait toujours eu un regard attentif sur les travailleurs et publiait souvent dans des revues de gauche. L’une de ses images marquantes est un photomontage de mains de métallurgistes amputées d'un, deux, voire plusieurs doigts : "Les mains de la sidérurgie". Des mineurs, des femmes qui vont voter pour la première fois, des ouvriers d'usine ou du textile, des concierges ou tenanciers de café : Doisneau les immortalisa avec tendresse.
Autre thème récurrent chez ce natif de la banlieue parisienne : les enfants qui jouent. Ils sortent des plaques d'égout des terrains vagues en périphérie de la ville, ils sonnent aux portes, ils marchent sur les mains, ils regardent l'horloge de l'école d'un air ennuyé.
L'appareil photo de Doisneau n'était pas une arme, mais un aimant à gens
Bent Van Looy, ambassadeur de l’expo Doisneau
Doisneau se promenait dans les rues, on l’a souvent qualifié de 'pêcheur de photos'. "Pas un voleur de photos", insiste Bent Van Looy. "Son appareil n’était pas une arme, mais un aimant avec lequel il attirait et immortalisait les gens." Par exemple, "Les enfants de la place Hébert" (Van Looy montre la photo ci-dessous). Un tout petit, un enfant un peu plus âgé et un adolescent s’approchent du photographe, formant une composition en V parfaite. "Il a pris son temps, il laissait faire les choses."
“Le baiser”, une photo mise en scène
Le photographe passait de longues heures à déambuler sur les lieux, attendant le moment idéal. Pourtant, sa photo la plus célèbre n'est pas le fruit du hasard. Pour "Le baiser de l'Hôtel de Ville" (photo principale de cet article), il avait demandé à deux étudiants en théâtre de poser. Une commande du magazine américain Life.
La photo fut publiée en petit format dans le magazine, et ce n'est que bien plus tard, dans les années 1980, que quelqu’un d’ingénieux eut l'idée d'en faire une affiche. Elle orna les murs des chambres d'adolescents du monde entier. "La photo est devenue plus célèbre que le photographe", souligne en riant Bent Van Looy. La femme figurant sur la photo porta plainte par la suite - en vain. Un autre couple tenta de prouver qu'il s'agissait d'eux, mais cette bataille juridique tourna elle aussi à l'avantage du photographe.
Robert Doisneau était déjà une célébrité de son vivant. Cela lui permit d'accéder facilement à tous les grands auteurs et artistes de sa génération, du poète Jacques Prévert et l’écrivaine Marguerite Yourcenar aux peintres Pablo Picasso et Alberto Giacometti. Ces portraits et visites d'ateliers et de salles d'écriture témoignent d'une grande familiarité.
Des photos de Belgique sur commande
Doisneau a pris de nombreuses photos pleines d'esprit de Georges Simenon, l'écrivain liégeois, auteur notamment des romans policiers de Maigret. Toujours une pipe à la main. Dans les années 1950 et 1960, Robert Doisneau travaillait régulièrement en Belgique. Sur commande, puisqu'il s'agissait généralement de reportages photographiques, "auxquels il apportait toujours sa chaleureuse touche Doisneau", note Bent Van Looy.
Il a photographié les employés de la banque Crédit Lyonnais en Belgique (photo en bas d'article), ou des ouvrières d'une usine textile à Eeklo et les hauts fourneaux de Liège. Mais aussi les Gilles au carnaval de Binche et le charme intemporel de Bruges. Il a également immortalisé la photogénique Exposition universelle de Bruxelles en 1958.
Si vous vous promenez de la gare de Liège Guillemins jusqu'à La Boverie, vous passerez devant une œuvre d'art monumentale, la "Tour cybernétique" de Nicolas Schöffer, datant de 1961. Doisneau a également collaboré avec Schöffer sur une série de photographies.
Robert Doisneau est considéré comme le photographe humaniste par excellence. "Je crois qu'il avait deux passions. La photographie, bien sûr, sous toutes ses formes : spontanée, sur commande, expérimentale, publicitaire, portraits d'artistes… toutes très différentes. Et pourtant, on remarque qu'il avait un don pour une chose : l’être humain. Que ce soit dans des photos de mode glacées pour Vogue ou dans les mines de charbon avec des hommes au visage sale. Sa plus grande passion n'était peut-être pas la photographie, mais les gens", conclut Bent Van Looy.
Francine Deroudille se souvient de son père comme d'un bourreau du travail. Il était rarement à la maison, et ses filles ont été élevées principalement par leur mère. Mais quand Papa Doisneau rentrait d'un reportage, il avait toujours une foule d'histoires intéressantes à raconter, "les anecdotes les plus improbables sur les personnes les plus étranges qu'il avait rencontrées". Il préférait photographier seul. "C'était un solitaire, en quête de compagnie, mais un solitaire tout de même", conclut Francine.
Informations pratiques : L’exposition "Robert Doisneau : Instants donnés" est présentée au musée de La Boverie à Liège jusqu’au 19 avril 2026.
Cette rétrospective, conçue par un commissariat collectif réunissant Tempora et l'Atelier Robert Doisneau, propose une sélection de 400 photos. Elle explore les grands thèmes qui traversent l’œuvre de Doisneau : l’enfance, les ateliers d’artistes, les écrivains, les bistrots, les années Vogue, mais aussi la dureté des banlieues et la fragilité de la condition humaine.
À travers les photos, mais aussi des documents rares, des dispositifs interactifs, des enregistrements et des témoignages sonores, le visiteur est invité à découvrir le lien intime entre l’artiste et les mondes qu’il a traversés.
