Sans mesures climatiques supplémentaires, l'économie, la cohésion de notre société, voire la sécurité nationale belge seront mises en danger, si l’on en croit l'étude "Belgian Climate Risk Assessment" (BRCA) dévoilée ce jeudi par l'institut climatique Cerac. Ce dernier évoque des milliers de décès liés aux vagues de chaleur, des problèmes d'infrastructures et d'approvisionnement alimentaire ainsi que des pandémies. Les plus vulnérables, notamment les personnes à faibles revenus, sont les plus susceptibles d’en subir les conséquences les plus graves et de perdre confiance dans les institutions.
Le changement climatique menace l'économie et notre sécurité nationale, met en garde l'institut climatique Cerac
Le Cerac propose des études, des analyses et des recommandations visant à rendre la Belgique plus résiliente face aux conséquences du changement climatique d'origine humaine. "La question n'est plus de savoir si des catastrophes climatiques se produiront, mais quand et comment nous y réagirons", résume Luc Bas (photo), directeur de l'institut. "La Belgique doit donc coopérer au niveau politique pour prévenir les catastrophes climatiques".
L’étude "Belgian Climate Risk Assessment" (BRCA), qui vient d’être dévoilée, se base sur l’expertise de 250 scientifiques, qui résulte en 28 recommandations à l’attention des décideurs politiques. Pour faire face aux problèmes liés au dérèglement climatique, le Cerac préconise la mise en œuvre d'une politique d'adaptation cohérente. L'institut estime toutefois que le morcellement actuel des politiques empêche de bâtir une réponse globale. L'étude appelle donc à traiter la question "avec la même urgence et les mêmes moyens que les autres menaces majeures pour la sécurité".
Les salaires les plus modestes davantage touchés
Le Cerac souligne que les groupes vulnérables - comme les personnes âgées, les personnes socialement défavorisées, les travailleurs migrants, les petits agriculteurs et les citadins - seront les premiers à subir les conséquences du dérèglement climatique. Ils seraient moins à même d'absorber les fluctuations économiques.
Mais les répercussions se feront sentir dans toute la société. En effet, les mauvaises récoltes font grimper les prix des denrées alimentaires. Selon l’institut de santé publique Sciensano, 15 à 20 % de la population n'a déjà pas un accès suffisant à une alimentation saine et abordable. Ce chiffre pourrait donc encore augmenter. Les personnes à faibles revenus sont particulièrement vulnérables.
Ceci vaut également pour les risques sanitaires liés au changement climatique. Par exemple les décès dus à la chaleur. Même dans le scénario le plus optimiste, on dénombrera 1.000 décès de plus par an qu'aujourd'hui. C'est le cas avec un réchauffement de 2 degrés Celsius, or nous nous dirigeons actuellement vers 2,7 degrés.
Les citadins les plus pauvres sont les plus exposés. Certaines villes se préparent déjà à la multiplication des vagues de chaleur, par exemple en déminéralisant les routes et en créant davantage d'espaces verts et de points d'eau. Mais ces mesures ne sont pas appliquées de manière uniforme et tous les citadins ne peuvent pas en bénéficier de la même façon.
Un sol qui ne peut résister à la sécheresse ni aux inondations
C’est dans le domaine de l'agriculture, si cruciale pour notre alimentation, que le fossé entre l'urgence et les politiques actuelles est le plus criant. Des cultures importantes comme la pomme de terre et le maïs sont de plus en plus affectées par les périodes de sécheresse ou, à l'inverse, par les inondations. Et elles ne parviennent pas à y faire face. En 2018, par exemple, la sécheresse a entraîné une chute de 30 % des rendements de pommes de terre. Les récoltes sont même menacées d'effondrement à l'avenir.
De plus, nos sols sont en mauvais état. Avec toute la vie microscopique qu'ils abritent, ils sont de moins en moins capables de remplir leur rôle de tampon et de pépinière. En cause, nos pratiques agricoles intensives, telles que les monocultures et l'utilisation de machines lourdes, qui tassent le sol et érodent la couche arable fertile. Les sols sont moins riches en matière organique et en carbone, s'acidifient et leur capacité de rétention d'eau est insuffisante.
Aurore Brunson, du Cerac, qualifie cette dégradation des sols de "l'une des plus grandes menaces pour la sécurité alimentaire". "En Wallonie, près de 90 % des terres arables présentent une teneur en matière organique extrêmement faible. Sans restauration à long terme, cette dégradation deviendra irréversible". Il faut donc une gestion adaptée de l’agriculture, et des solutions existent : agroécologie, diversification des cultures, restauration des sols, protection des pollinisateurs. Mais elles nécessitent une forte volonté politique, une meilleure coordination entre les différents niveaux de gouvernement et un soutien ciblé aux agriculteurs.
Le climat changeant nuit à l'économie
Le Cerac dresse par ailleurs un tableau désastreux de l'économie belge, rappelant que les inondations de 2021 en Wallonie et dans le Limbourg ont coûté environ 5,2 milliards d'euros. L'institut estime que des événements similaires pourraient entraîner des coûts comparables à l'avenir. Sans action supplémentaire, la dette publique pourrait croître de 15% d'ici 2050, nécessitant un ajustement budgétaire équivalent à 1,4% du PIB.
Les compagnies d'assurances sont également sous pression en raison de la hausse des sinistres climatiques. "Avec l'augmentation des catastrophes liées au climat, les réassureurs pourraient quitter le marché belge, rendant l'assurance inaccessible ou beaucoup plus chère pour les particuliers et les entreprises", analyse l'économiste Grégory Truong. Cette situation est déjà présente en France.
L'impact se fera également sentir dans des secteurs économiques plus larges. En Belgique, la pénurie d'eau menace des secteurs clés tels que la chimie, la pharmacie, l'agroalimentaire et le tourisme. Les pertes annuelles dans l'agriculture pourraient atteindre plusieurs dizaines de millions d'euros, créant de l'instabilité pour l'emploi agricole et l'approvisionnement alimentaire. Le Cerac appelle par conséquent à une transformation durable des pratiques agricoles en Belgique.
Sur le plan sanitaire, l'étude anticipe plus de mille décès supplémentaires chaque année en raison des vagues de chaleur, même dans le scénario le plus favorable. Les risques incluent également une hausse des allergies, des problèmes mentaux et de la pollution de l'air. Des pandémies telles que la grippe aviaire, la fièvre catarrhale ovine, la dengue ou le chikungunya, transmises par des moustiques exotiques, pourraient devenir plus fréquentes. "Sans adaptation, le système de soins risque d'être encore plus surchargé", prévient donc l'institut Cerac.

