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Un collage d’objets laissés avec les enfants abandonnés, issu des archives de Gand

Trois villes flamandes demandent à l’UNESCO la reconnaissance des objets trouvés avec les nourrissons dans les boîtes à bébés

Anvers, Gand et Louvain ont introduit une demande pour faire reconnaître les "objets d’identification des enfants abandonnés" comme patrimoine immatériel de l’UNESCO. En Flandre, on a retrouvé des milliers de petits billets, morceaux de tissu, cartes à jouer et autres objets déposés avec les nourrissons dans les "tour d’abandon" ou "boîte à bébé". En cas de retrouvailles, ces objets pouvaient servir à identifier l’enfant.

Eric Steffens Ward Schouppe
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Apparu au XIIᵉ siècle sous la forme de "tours d’abandon", des portes tournantes installées dans les églises où les mères pouvaient remettre leur bébé en secret, le dispositif a refait surface sous une forme moderne : les "boîtes à bébés". En Belgique ce sont des dispositifs anonymes et sécurisés permettant de déposer un nourrisson. Il existe plusieurs de ces structures, notamment depuis 2020 à Anvers gérée par l'association Moeders voor Moeders et une autre à Bruxelles, gérée par l'association Corvia. Ces boîtes à bébé offrent une ultime solution pour les mères en détresse et déclenchent automatiquement l’alerte aux secours dès qu’un enfant y est déposé.

Des demi-cartes à jouer, des petites mots et… une petite trompette

Il s’agit d’un patrimoine qui en dit long sur la situation sociale dans les villes aux XVIIIᵉ, XIXᵉ et début du XXᵉ siècle. À l’époque, la pauvreté était omniprésente, et la contraception inexistante. Les femmes enceintes de manière non désirée ne pouvaient pas toujours élever leur enfant. Trois options restaient alors : un avortement illégal, abandonner l’enfant ou commettre un infanticide. L’abandon restait souvent la seule manière de lui donner une chance de survivre.

"Les membres de la famille laissaient toutes sortes d’objets avec le bébé : une demi-carte à jouer, une image pieuse ou un petit texte", explique Nele Lefever, des Archives de la ville de Gand.

"Une moitié restait avec l’enfant, l’autre avec la mère ou un membre de la famille. Ainsi, si quelqu’un revenait sur sa décision, l’enfant pouvait être reconnu. Cela s’est produit 355 fois à Gand. Nous le savons parce qu’il arrive que nous retrouvions les deux moitiés d’une même carte à jouer dans notre collection."

La moitié d'une carte à jouer et une image pieuse comme signes de reconnaissance ; elles ont permis parfois une réunion entre l’enfant et sa famille

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    Deux moitiés d’une carte à jouer — Archives de Gand

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    Deux moitiés d’une représentation de Marie - Archives de Gand

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    Deux moitiés d’une image pieuse — Archives de Gand

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    Une statue d’ange, seule une moitié conservée — Archives de Gand

Les archives conservent aussi des morceaux de textile . "Il peut s’agir d’un bout de châle, d’un bonnet ou d’un vêtement du bébé. Parfois, il s’agit d’objets plus particuliers. Dans un cas, une petite trompette a été laissée, et le bébé abandonné a reçu le nom de Petronella Trompet. On retrouve également de nombreux autres objets : chapelets, crucifix et autres petits souvenirs."

"Il y a aussi beaucoup de petits billets, souvent avec de courts messages", ajoute Natalie De Bruyn, du FelixArchief d’Anvers. "On y trouve parfois le nom de l’enfant, la mention qu’il a été baptisé, ou encore une promesse que la mère ou la famille viendra le reprendre. Mais rien ne permet de savoir si cela s’est réellement produit".

Un petit trompette accompagné d’un message laissé avec un enfant abandonné — 1842 — Archives de Gand

Une vie courte ou misérable

Plus de la moitié des enfants abandonnés ne survivaient pas longtemps. "Il s’agissait souvent de bébés malades, ou qui le devenaient rapidement", précise Nele Lefever. "Les nourrices devaient prendre en charge plusieurs enfants à la fois, ce qui favorisait la propagation des maladies. Les mères qui revenaient pour récupérer leur enfant apprenaient fréquemment que le bébé était déjà décédé."

Pour ceux qui survivaient, la vie n’était guère plus enviable. "Ils étaient placés dans des familles d’accueil, où ils servaient de main-d’œuvre bon marché. Dès l’âge de 12 ans, ils devaient travailler dur", souligne Nele Lefever.

"Beaucoup étaient envoyés à la campagne pour travailler dans les fermes. Les conditions de vie y étaient misérables — quand on lit ces témoignages, on ne peut s’empêcher d’en avoir les larmes aux yeux", conclut Natalie De Bruyn.

Des chirographes, des textes scindés en deux, accompagnaient parfois les enfants abandonnés — Archives de Gand

Un nouveau bébé abandonné presque chaque jour à Gand

"Entre 1820 et 1863, le nombre d’enfants abandonnés a atteint un pic à Gand, à l’époque il y existait une boîte à bébé", explique Nele Lefever. Au plus fort de cette période, un enfant y était abandonné un jour sur deux. 

Au total, Gand en a recensé plus de 7 200 entre 1791 et 1922. Dans près d’un quart des cas, des objets avaient été disposés à côté de l’enfant — et ils ont été conservés jusqu’à aujourd’hui.

’t Rolleke — le lieu qui abritait autrefois le dispositif de dépôt des enfants trouvés à Gand

À Anvers, un tel dispositif a existé de 1811 à 1860. Pour environ soixante enfants, des objets trouvés ont été préservés, et pour les périodes antérieures et postérieures, 145 objets supplémentaires ont été recensés. Mais il existe sans doute des objets d’identification plus anciens encore.

"Ces petits objets se trouvent insérés dans d’épais registres, parfois épinglés ou glissés entre les pages. C’est un travail colossal que de les inventorier", raconte Natalie De Bruyn, du FelixArchief. Elle estime qu’il pourrait y avoir jusqu’à 5 000 objets d’identification supplémentaires.

Les archives de la ville de Louvain conservent 3 800 dossiers d’enfants abandonnés pour la période 1798–1861.

Dans un tiers des cas, on retrouve également ces objets laissés avec les enfants abandonnés: "On observe les mêmes types d’objets que ceux de Gand et d’Anvers — des médailles, images pieuses, rubans souvent coupés en deux", précise-t-on à Louvain. 

Le tiroir à bébés moderne d’Anvers, toujours en fonction aujourd’hui, (voir photo ci-dessous) a été installé en 2000. Depuis, 21 nourrissons y ont été déposés. 

Fidèle à la tradition, une enveloppe renfermant la moitié d’une carte à jouer accompagne chaque bébé. L’autre moitié reste entre les mains de la famille — un signe fragile d’un lien qu’on espère revoir se nouer un jour.

"Une reconnaissance pour rendre ce patrimoine visible et en parler"

Les trois villes flamandes déposent cette demande auprès de l’Unesco pour attirer l’attention sur ces témoins matériels du passé. "Ce sont des témoins silencieux de la souffrance humaine — mais aussi de l’espoir. Ils nous relient à des générations de femmes et d’enfants ayant vécu dans la précarité".

"Nous voulons non seulement préserver ce patrimoine, mais aussi le faire connaître et en parler, comme une part de notre histoire et un rappel de l’importance de la solidarité et de la bienveillance dans notre société", déclare Christophe Peeters, échevin de Gand (Voor Gent).

La demande officielle doit être déposée auprès de l’UNESCO

Le coordinateur principal, basé à Lisbonne, rassemblera toutes les candidatures dans un dossier unique qui sera transmis à l’UNESCO le mois prochain. La date limite de dépôt est fixée au 30 novembre 2025.

La reconnaissance demandée par les trois villes flamandes s’intitule "Mémoire du monde", une catégorie de l’UNESCO dédiée aux documents d’importance exceptionnelle. Le Journal d’Anne Frank (Pays-Bas), la collection Schubert et Brahms (Autriche) et les archives du réalisateur Ingmar Bergman (Suède) figurent déjà parmi ces œuvres reconnues.

"Une procédure va maintenant suivre son cours, et devrait s’achever à l’été 2026. Une reconnaissance signifierait que l’UNESCO estime que ces collections ne sont pas seulement importantes localement, mais qu’elles ont une valeur universelle. Cela pourrait aussi favoriser leur exposition plus fréquente, dans des musées ou d’autres lieux", explique Jelena Dobbels, du comité Memory of the World.

Il n’existe actuellement que quatre reconnaissances flamandes dans cette catégorie : les Archives de l’Université de Louvain (1425-1797), les archives de l’imprimerie Plantin-Moretus à Anvers, les archives de la Chambre des successions insolvables  aux archives de la ville d’Anvers, et les documents sur l’histoire de la Hanse.

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Les objets trouvés avec les enfants abandonnés sont soigneusement conservés aux archives de Gand

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