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Une école détruite par l'armée israélienne à Isfey al-Fauqa, en Cisjordanie en novembre 2022.

Israël a détruit pour des millions d’euros d’infrastructures financées par la Belgique en Cisjordanie

Israël a détruit ces dernières années des centaines d’infrastructures humanitaires en Cisjordanie, financées en partie par la Belgique. C’est ce qui ressort d’une enquête menée par VRT NWS. Ces destructions concernent notamment des installations d’eau et d’électricité ainsi que des écoles. Israël justifie ces démolitions en affirmant que ces constructions avaient été érigées sans permis. Mais la Belgique rejette cet argument, estimant que ces destructions violent le droit international. Les courriers envoyés par la Belgique réclamant une indemnisation pour les dommages subis sont, jusqu’à présent, restés sans réponse.

Inass Mouhamou Eric Steffens Victor Van Driessche
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Quelques chiffres d’abord : depuis 2015, 473 constructions humanitaires ont été détruites par les autorités israéliennes en Cisjordanie, et 278 autres ont été confisquées. Depuis la fin de l’année 2023, au moins 127 bâtiments supplémentaires ont été détruits par des colons israéliens.

Ces données proviennent du West Bank Protection Consortium (WBPC), un partenariat d’ONG qui aide les communautés palestiniennes isolées de Cisjordanie à construire des infrastructures essentielles : comme des réseaux d’eau et d’électricité, des routes, des abris et des écoles.

Le WBPC bénéficie d’un soutien financier et diplomatique de l’Union européenne et de 11 pays européens, dont la Belgique. Depuis 2015, notre pays a investi près de 10 millions d’euros dans ce programme. Autrement dit, pour chaque bâtiment construit par le consortium, la Belgique a contribué financièrement.

Le soutien belge aux territoires palestiniens

Les 10 millions d’euros investis dans le West Bank Protection Consortium (WBPC) ne représentent qu’une partie de l’aide totale que la Belgique consacre aux Palestiniens. Depuis 2009, notre pays alloue chaque année entre 14 et 36 millions d’euros à divers projets et organisations actifs à Gaza, Jérusalem-Est et en Cisjordanie — soit un total de 422 millions d’euros en quinze ans.

Par ce soutien, la Belgique dit vouloir "contribuer à l’instauration d’un État de droit stable et inclusif" dans les territoires palestiniens, considéré comme la base d’une solution à deux États dans le conflit israélo-palestinien. Cette aide s’inscrit dans le cadre de la coopération au développement : elle finance non seulement des projets d’infrastructure, mais aussi des formations et d’autres formes d’appui institutionnel.

Un peu plus de la moitié de cette enveloppe — environ 227 millions d’euros depuis 2009 — relève toutefois de l’aide humanitaire : un soutien de base destiné aux populations en situation de besoin ou de crise. Cette aide se concentre principalement sur la bande de Gaza, mais finance également des infrastructures essentielles construites en Cisjordanie par le WBPC et d’autres ONG partenaires.

Un niveau sans précédent de destructions

Mais ces infrastructures humanitaires sont régulièrement détruites. Dès 2014, la démolition d’un réseau électrique financé par la Belgique avait fait la une chez nous. D’autres destructions ont suivi, comme celle, très médiatisée, d’une école en 2017.

La plupart de ces démolitions passent toutefois inaperçues. La rédaction de VRT NWS est parvenue à estimer le montant des dégâts pour une vingtaine de cas : les pertes se situent entre 50 000 et 150 000 euros par projet.

Combien de constructions financées par la Belgique ont été détruites ces dernières années ? Impossible de le dire précisément, reconnaît notre gouvernement. Mais les chiffres du West Bank Protection Consortium (WBPC) – le principal partenaire pour la construction d’infrastructures humanitaires – montrent qu’il s’agit de plusieurs centaines de bâtiments.

Un rapport de l’Union européenne confirme cette tendance. Entre 2015 et 2023, au total 927 bâtiments financés par des fonds européens ont été "détruits ou confisqués par les autorités israéliennes", pour une valeur totale de près de 3 millions d’euros.

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Le journaliste flamand Pieter Stockmans (MO) a constaté les démolitions lors d'un reportage en Cisjordanie l'an dernier

Et les infrastructures humanitaires financées par des donateurs étrangers ne représentent que la partie émergée de l’iceberg. Selon les Nations unies, plus de 14 000 logements et autres bâtiments palestiniens ont été détruits en Cisjordanie depuis 2009.

Les chiffres montrent également une hausse marquée des démolitions depuis le 7 octobre 2023. L’an dernier a été une année record, notamment en raison de l’augmentation des destructions commises par des colons.

Au cours des neuf premiers mois de cette année, l’armée israélienne a déjà détruit autant de bâtiments pour absence de permis que pendant toute l’année 2024.

Le prétexte de l'"absence de permis de construire"

La majorité de ces démolitions, selon les données disponibles, sont effectuées par l’armée israélienne. Les motifs invoqués varient : mesures punitives, opérations militaires – comme celles menées cette année à Jénine et Tulkarem –, ou, dans plus de 90 % des cas, l’absence de permis de construire.

La plupart de ces destructions ont lieu en zone C, territoire placé sous contrôle total d’Israël. Ces derniers mois, nous avons à plusieurs reprises sollicité les autorités israéliennes pour obtenir des explications ou une interview, sans réponse à ce jour.

Les chiffres, eux, parlent d’eux-mêmes : obtenir un permis de construire pour les Palestiniens en zone C relève de l’impossible. Selon une commission indépendante des Nations unies, seulement 6 % des demandes palestiniennes ont été approuvées au cours des vingt dernières années. D’après l’ONG israélienne Bimkom, ce taux est tombé en dessous de 1 % depuis 2016. Et depuis le 7 octobre 2023, aucune autorisation n’a plus été délivrée.

Une politique contraire au droit international

Face à cette impasse, la Belgique continue donc de financer des projets humanitaires en zone C sans autorisation israélienne explicite.  "Par nécessité", explique Caroline Gennez, ancienne ministre de la Coopération au développement (Vooruit). "C’est la seule manière d’aider les communautés palestiniennes."

Depuis des années, la politique israélienne en matière de permis et de démolitions fait l’objet de vives critiques de la part d’experts en droit international.

"La grande erreur d’interprétation, c’est de croire que les accords d’Oslo ont accordé la souveraineté à Israël sur la zone C", explique Dimitri Van Den Meerssche, professeur de droit international à la Queen Mary University de Londres.

"Ces accords visaient à gérer l’occupation, pas à la légitimer. Et selon le droit international, une puissance occupante n’a pas le droit de modifier à sa guise la composition démographique ou l’aménagement du territoire."

"Subvenir aux besoins essentiels de la population sous occupation"

La destruction répétée d’infrastructures humanitaires pose aussi un autre problème juridique.

"Ce que font la Belgique et d’autres pays européens sur le terrain, c’est en réalité ce qu’Israël devrait faire lui-même", souligne Dimitri Van Den Meerssche.

"En tant que puissance occupante, Israël est tenu par le droit international de subvenir aux besoins essentiels de la population sous occupation."

Des courriers restés sans réponse

Mais quelle est la réaction de la Belgique face à la destruction de ses propres projets ?

"À chaque démolition, nous adressons la facture au gouvernement israélien et réclamons une compensation financière", explique Maxime Prévot, ministre des Affaires étrangères et de la Coopération au développement (Les Engagés). Ni lui ni le SPF Affaires étrangères ne souhaitent en dire davantage. Mais selon nos informations, au moins 25 lettres ont été envoyées depuis 2015 par le WBPC, co-signées par la Belgique.

Au départ, une lettre était envoyée après chaque destruction, puis tous les trois mois, et aujourd’hui une fois par an, recensant toutes les infrastructures du consortium détruites.

Nous n’avons pas pu consulter ces lettres malgré plusieurs demandes. Une chose est certaine : aucune n’a reçu de réponse, et aucune compensation n’a jamais été versée, a également confirmé roline Gennez, l'ancienne ministre belge de la Coopération au développement.

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"Ne rien faire reviendrait à leur donner raison"

Du côté israélien, on reproche à des pays comme la Belgique de saper toute solution négociée au conflit en construisant sans l’autorisation d’Israël.

"Ces projets sont érigés sur des sites stratégiques afin d’ancrer les Palestiniens dans ce que nous considérons comme le territoire historique d’Israël", affirme l’organisation israélienne pro-colonisation Regavim.

Le West Bank Protection Consortium, lui, défend une position opposée : l’objectif est précisément d’empêcher le déplacement forcé de communautés palestiniennes. 

Mais depuis le 7 octobre 2023, les données des Nations unies montrent qu’un nombre croissant de villages palestiniens sont abandonnés.

Selon plusieurs organisations de défense des droits humains, ces départs sont le plus souvent la conséquence de violences répétées ou de destructions menées par des colons. Les infrastructures humanitaires, financées notamment par la Belgique, sont de plus en plus souvent détruites ou laissées à l’abandon.

"C’est absurde que ces infrastructures soient détruites, mais ce n’est pas absurde de les construire", réagit le ministre Maxime Prévot.  Ce dernier entend poursuivre ce soutien de la Belgique : "D’une part, pour montrer aux Palestiniens que nous ne les abandonnons pas. D’autre part, pour signifier au gouvernement israélien que nous désapprouvons sa politique. Ne rien faire reviendrait à leur donner raison".

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