La chambre du conseil de Gand a renvoyé mardi Martina Johnson, une ancienne commandante du Front national patriotique du Liberia (NPFL) de Charles Taylor suspectée d'assassinats pendant la guerre civile dans les années '90, devant la chambre des mises en accusation en vue de son renvoi devant les assises notamment pour crimes de guerre, crimes contre l'humanité et torture.
Martina Johnson renvoyée devant la chambre des mises en accusation pour crimes de guerre au Liberia
Martina Johnson, aujourd'hui âgée de 55 ans, a été interpellée à Gand en 2014 et inculpée de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité. Son arrestation faisait suite à une plainte déposée par l'avocat Luc Walleyn en 2013 au nom de trois victimes libériennes. Le ministère public avait requis le renvoi de Mme Johnson devant la cour d'assises, mais la défense avait fait valoir que le délai raisonnable avait été dépassé et que les poursuites à son encontre devaient être abandonnées.
La chambre du conseil de Gand a donc renvoyé l'intéressée mardi devant la chambre des mises en accusation qui doit prendre la décision finale de la renvoyer devant la cour d'assises. L'ensemble des préventions retenues par le parquet à l'encontre de Martina Johnson ont été confirmées. Il s'agit notamment de crimes contre l'humanité, de crimes de guerre et de torture. Des charges contestées par la défense de l'intéressée, a indiqué son avocate Me Natalie Aernoudts.
La chambre du conseil a également prolongé mardi les conditions imposées à Martina Johnson à qui il est notamment interdit de parler à la presse et de se rendre à l'étranger sans autorisation. Le parquet fédéral avait requis son placement en détention dans l'attente de son procès devant les assises, mais la chambre du conseil a rejeté cette demande.
Commandante au sein du groupe rebelle dirigé par Charles Taylor
Martina Johnson est suspectée d'avoir occupé un poste de commandante au sein du Front patriotique national du Liberia, groupe rebelle dirigé par Charles Taylor, à l'origine de la première guerre civile au Liberia, entre 1989 et 1996.
Cette rébellion avait notamment lancé, le 15 octobre 1992, un assaut sur Monrovia, capitale du pays, baptisé "opération Octopus" et qui avait coûté la vie à des centaines de civils ainsi qu'à des membres d'organisations humanitaires étrangères. Johnson est soupçonnée d'avoir elle-même tué, torturé et mutilé plusieurs personnes au point de contrôle militaire situé au Dry Rice Market, à la sortie de la ville.
Une fuite vers Gand
Johnson a finalement quitté le Liberia et est arrivée à Gand vers l’an 2000, où elle a mèné pendant plusieurs années une existence anonyme. Sa demande d’asile n’est jamais examinée en profondeur, car entre-temps elle s’est mariée et son séjour a ainsi été régularisé. Elle a pris le nom de son époux et a travaillé même un certain temps à l’usine Volvo de Gand.
Toutefois ses victimes ne l’ont pas oubliée. Fin 2011, l’avocat Luc Walleyn dépose une plainte au nom de trois d’entre elles. "L’un de mes clients est aujourd’hui décédé. Il avait été maltraité. Il avait une blessure par balle superficielle et avait reçu un coup de baïonnette sur la fesse. Il a aussi vu un autre homme se faire couper une partie de l’oreille", explique l’avocat.
"Mes deux autres clients sont frère et sœur. À l’époque de l’opération Octopus, une grande offensive sur Monrovia, il avait été arrêté avec une autre sœur à un poste de contrôle tenu par Martina Johnson. La sœur a été tuée sur ordre de Johnson. Lui a été battu, déshabillé, et on s’apprêtait à lui couper les organes génitaux. Seule une attaque a interrompu l’acte, obligeant les rebelles à fuir."
En 2014, Johnson a été arrêtée à Gand et placée en détention. Elle a passé un certain temps en prison avant d’être autorisée à rentrer chez elle, équipée d’un bracelet électronique, mesure levée en 2015. Depuis, elle est libre sous conditions.
Une enquête menée sur plus de dix ans
Entre-temps, plus de dix ans se sont écoulés et l’enquête est désormais bouclée — elle compte pas moins de 10 000 pages. Le parquet fédéral a pu identifier une dizaine de victimes, nommément citées dans le dossier. D’autres ont préféré garder l’anonymat. Le parquet souhaite poursuivre Martina Johnson pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, des chefs d’accusation parmi les plus graves en droit belge, passibles de lourdes peines de prison.
"Cela a pris beaucoup de temps", reconnaît Me Walleyn. "C’est un dossier complexe : il a fallu attendre longtemps avant qu’une commission rogatoire puisse être envoyée au Liberia. Puis il y a eu, successivement, Ebola et le Covid."
