Le Musée royal des Beaux-Arts d’Anvers (KMSKA) propose l’exposition "Donas, Archipenko & La Section d’Or. Modernisme envoûtant ", qui met en lumière le travail de l’artiste anversoise Marthe Donas (1885‑1967) et du sculpteur ukrainien Alexander Archipenko (1887‑1964), avec qui elle a entretenu une relation. Il y a plus de cent ans, Marthe Donas faisait sensation à l’international avec ses peintures cubistes élégantes, ses dessins, collages et sculptures. L’exposition rassemble un grand nombre de ses œuvres, ainsi que celles de ses contemporains, offrant un panorama fascinant du modernisme européen.
Marthe Donas, pionnière belge du cubisme et de l'avant-garde internationale, retrouve la lumière au KMSKA d'Anvers
"Marthe Donas ? Elle est un peu tombée dans l’oubli", reconnaît le curateur Peter J.H. Pauwels, "comme tant d’autres artistes femmes". Mais ne vous y trompez pas : cette artiste belge était très appréciée dans le milieu international de l’avant-garde, entre les deux guerres mondiales.
"Dans ce cercle, elle évoluait au plus haut niveau. Ses œuvres étaient exposées et publiées dans les principales revues artistiques de l’époque", explique Adriaan Gonnissen, conservateur de l'art moderne au KMSKA (Musée royal des Beaux-Arts d’Anvers).
Elle a été la première artiste belge à figurer en couverture du prestigieux magazine d’art allemand "Der Sturm", elle y fit paraître un dessin au style rigoureux et géométrique intitulé "Tango".
Un cubisme coloré et raffiné
Adriaan Gonnissen, conservateur au KMSKA.
L’œuvre de Donas est immédiatement reconnaissable. "C’est un cubisme très coloré, mais ce qui la distingue des autres, c’est l’extraordinaire raffinement avec lequel elle travaille la peinture : une touche délicate, pleine de charme féminin. Sa palette est parfois très puissante, avec des bleus et des rouges qui s’entrechoquent. Dans d’autres œuvres, les tons roses et mauves dominent, évoquant une sensation de nacre.
Quand on parcourt les salles, on le remarque tout de suite : ça, c’est un Donas. Elle a réussi à créer un style immédiatement identifiable", explique Adriaan Gonnissen.
Qui était Marthe Donas ?
D’où venait Marthe Donas et où avait-elle appris son art ? Née à Anvers en 1885, dans une famille aisée, Marthe Donas ne fut guère encouragée à embrasser une carrière artistique. Être artiste n’était pas un métier "respectable" aux yeux de son père, qui la retira de l’Académie au bout d’un mois seulement. Marthe décida alors de prendre son destin en main et de partir à la découverte du monde.
Elle s’installa d’abord à Dublin, où elle travailla dans un atelier de vitraux. Après l’insurrection de Pâques en 1916, une rébellion irlandaise contre la domination britannique, elle prit la fuite vers Paris, puis Nice — où sa vie allait basculer.
Une rencontre décisive avec Alexander Archipenko
Sur la Côte d’Azur, Marthe Donas rejoignit un foyer artistique bouillonnant, fréquenté par de nombreux créateurs d’avant-garde.
Elle y rencontra Alexander Archipenko, sculpteur né à Kiev, qui devint à la fois son maître, partenaire artistique et son compagnon de vie. "Leur rencontre déclenche une véritable effervescence créative, donnant naissance à une relation amoureuse et à une série d'œuvres remarquables", précise le KMSKA.
Inspirée par son enseignement, Marthe Donas ne chercha pourtant jamais à le copier : elle suivit sa propre voie, même après leur rupture, qui mit fin à cette période d’intense échange créatif.
Au KMSKA, on peut admirer plusieurs sculptures d’Alexander Archipenko, des pièces de petite taille comme des œuvres monumentales, souvent peuplées de figures élancées. Son style est résolument cubiste, avec des formes fragmentées, mais conserve en même temps une touche de classicisme.
Dans ses œuvres, Donas sait capturer la lumière du sud de la France. Ce sont des tableaux qui semblent rayonner de l’intérieur, une énergie que l’on retrouve également chez Archipenko.
Peter J.H. Pauwels, curateur.
Le titre de l’exposition, "Modernisme envoûtant", reflète bien cet équilibre : aussi moderne que fût leur vision, l’élégance demeurait essentielle pour Archipenko et Donas. Archipenko introduit la troisième dimension dans ses "sculpto-peintures", où il associe la peinture à des éléments en relief de métal.
Marthe Donas, de son côté, expérimente elle aussi le collage, mais avec des matériaux inattendus : soie, dentelle, papier de verre. Autre innovation : Marthe Donas crée des tableaux asymétriques, aux formes irrégulières et dynamiques — des shaped paintings.
"Tour" constituait un pseudonyme neutre
Une auréole de mystère entourait Marthe Donas. Elle a d’abord signé ses œuvres “Tour Donas”, sans doute inspirée des vers d’Apollinaire sur la Tour Eiffel. Le mot Tour constituait un pseudonyme neutre, dénué de genre. Pourquoi ce choix ? "À l’époque, les femmes étaient perçues comme des artistes capables de peindre des fleurs ou des portraits, mais dès qu’elles s’aventuraient dans un art cubiste, libre et vigoureux, elles suscitaient la méfiance," explique Adriaan Gonnissen.
Le monde de l’art, très masculin, n’était guère enclin à investir dans une artiste, que l’on supposait appelée à abandonner sa carrière pour se marier et avoir des enfants.
Mais, souligne Adriaan Gonnissen, le pseudonyme était aussi une manière de dire : ce n’est pas mon nom de femme qui doit être mis en avant, mais mon art.
Et cela porta ses fruits : Donas perça sous le nom de “Tour Donas”.
Plus tard, elle signa simplement Marthe Donas, M. Donas, ou, plus concis encore : Donas.
Reconstruire son réseau international
Marthe Donas entretenait d’excellents contacts à l’international avec ses pairs. Après la Première Guerre mondiale, elle participa à la relance du groupe d’artistes "La section d’or". Ce groupe international rassemble des figures telles qu'Albert Gleizes, František Kupka, Fernand Léger, Léopold Survage et Thorvald Hellesen. Aux côtés de Marthe Donas, plusieurs artistes femmes de renom y prennent également place, dont Natalia Goncharova, Marie Vassilieff et la baronne d'Oettingen.
Marthe Donas parcourut de nombreux pays avec une exposition itinérante. "C’est tout l’objet de cette exposition. Nous essayons de reconstituer le vaste réseau qu’elle entretenait. À l’époque, Donas réussissait à être exposée aux côtés des plus grands noms de son temps. Aujourd’hui, nous faisons la même chose, pour lui donner un nouvel élan posthume. Elle tient sa place parmi tous les autres, en tant qu’artiste extrêmement talentueuse et sophistiquée", conclut Adriaan Gonnissen.
Au KMSKA, on peut admirer des œuvres de Mondrian, Modigliani, Fernand Léger, ainsi que des costumes de Natalia Gontscharova pour les Ballets russes de Serge Diaghilev.
Peu d’œuvres dans les musées, beaucoup en collections privées
Il est frappant de constater que ses œuvres ne sont pas très présentes dans les musées. Le MSK de Gand a organisé une rétrospective il y a une dizaine d’années, et à Ittre, en Brabant wallon, le musée Marthe Donas qui occupe une ancienne chapelle et conserve plusieurs de ses œuvres. L’artiste vécu une vingtaine d’année à Ittre, qui fut pour elle un havre de paix et de nature.
Les grands musées ne possèdent généralement que quelques pièces ; la plupart de ses tableaux et dessins sont conservés dans des collections privées. Les commissaires Peter J.H. Pauwels et Adriaan Gonnissen ont réussi à réunir un bel ensemble d’œuvres, avec quelques prêts remarquables. Parmi eux, le grand tableau "La danse" de Marthe Donas.
"En 1923, il a été acheté par un directeur de musée au Japon. Il y est resté, stocké dans les réserves, car on ne savait pas vraiment quoi en faire", explique Peter J.H. Pauwels. Plus d’un siècle plus tard, cette œuvre tourbillonnante brille désormais comme pièce maîtresse de cette exposition au design épuré et élégant.
Information pratique : L’exposition "Donas, Archipenko & La Section d'Or. Modernisme envoûtant" du 4 octobre 2025 au 11 janvier 2026 au KMSKA à Anvers.
