Jusqu’au 11 janvier prochain, le Musée Plantin-Moretus installé sur le Vrijdagmarkt d’Anvers relate 300 ans d'histoire des femmes des célèbres familles d'imprimeurs anversois Plantin et Moretus. Des récits qu'il faudrait chercher à la loupe dans les livres d'histoire. Sept femmes sortent ainsi de l'ombre - des filles qui corrigeaient les épreuves et concluaient des contrats commerciaux dès leur plus jeune âge aux servantes, des femmes qui ont gravi les échelons sociaux aux femmes d’affaires qui sont devenues chefs d’entreprise. Autant de personnalités sans lesquelles l’imprimerie et la maison d’édition anversoises les plus prolifiques d’Europe à la fin du 16e siècle n’auraient sans doute pas survécu jusqu’au 19e siècle. Le créateur de mode Tim Van Steenbergen leur a façonné des robes contemporaines, tandis que des Anversois non néerlandophones ont participé à la lecture des archives.
"Sorry Anna": le Musée Plantin-Moretus met à l'honneur les femmes (d'affaires) des familles d'imprimeurs anversois
Fondé à la fin du 19e siècle dans l’imprimerie tricentenaire de la famille Plantin-Moretus et plusieurs maisons attenantes entourant un paisible jardin, le Musée anversois qui compte sans doute parmi les plus beaux au monde est classé au patrimoine mondial de l'Unesco depuis 2005. Outre sa valeur architecturale, il contient une importante collection d’objets témoignant des techniques et du travail dans l'imprimerie et maison d’édition du Français Christophe Plantin (1520-1589) et de ses descendants directs, dont deux des plus anciennes presses d’imprimerie au monde, une salle de presses du 17e siècle, ainsi que 90 jeux de caractères complets en plomb, des archives éditoriales couvrant trois siècles d'activité, mais aussi une bibliothèque de 25.000 titres et plusieurs tableaux de Pierre-Paul Rubens, qui était un ami de la famille Plantin.
Des dizaines de portraits de famille ornent les murs du Musée. Subtilement, les femmes y sont désormais davantage mises en valeur, au sens propre comme au sens figuré. "Nous souhaitons retracer fidèlement l'histoire dans son intégralité", expliquait la curatrice Zanna Van Loon. "C’est impossible à faire sans nommer et mettre en lumière les nombreuses femmes aux multiples talents qui ont vécu et travaillé ici". Le Musée Plantin-Moretus commence donc par présenter des excuses : "Désolé, Maria Theresia, Anna, Catharina" et toutes les autres.
Le fondateur de l'entreprise, Christophe Plantin, avait cinq filles. Plus tard dans la famille ce sont souvent les femmes qui dirigèrent l'entreprise après le décès de leur mari. Maria-Theresia Borrekens, par exemple, est devenue veuve alors qu'elle était enceinte de son septième enfant. "Deux semaines après le décès de son mari (Franciscus Joannes Moretus), elle écrivait à tous ses contacts professionnels pour les informer de ce qui lui était arrivé. Elle était profondément triste, mais elle devait poursuivre l'entreprise. Elle fit savoir qu'elle était l'unique héritière et que toute correspondance devait lui être adressée".
Maria-Theresia Borrekens dirigea l'imprimerie et la maison d'édition d'une main de fer pendant 29 années remarquables. Bien plus longtemps que les 11 années de son mari. Pourtant, dans les livres Plantin-Moretus, on ne la trouve mentionnée que comme la "veuve de".
Il existe beaucoup d’information sur cette Maria-Theresia. "Le musée conserve l'intégralité des archives de l'entreprise et de la famille", explique la conservatrice Zanna Van Loon. "Nous y trouvons de nombreuses traces de ces femmes. Ces deux dernières années, nous avons effectué des recherches ciblées, ce qui nous permet de mieux cerner leurs identités".
C'est beaucoup moins vrai pour le personnel féminin de l'entreprise familiale Plantin-Moretus. Toutes ces domestiques, employées et femmes de ménage "sont les plus invisibles, et pourtant omniprésentes. Elles ont vécu et travaillé ici pendant trois siècles, mais n'ont laissé que peu de traces. Ce ne sont, au mieux, que des instantanés de leur vie. Mais parce qu'elles étaient tellement indispensables, nous commençons par leur histoire", expliquait Zanna Van Loon.
7 femmes, 7 silhouettes du créateur de mode Tim Van Steenbergen
La première femme que l’on croise dans la collection permanente du Musée représente toutes les domestiques. Elle porte une robe unique et contemporaine, sobre, noire et blanche. Une création de l’Anversois Tim Van Steenbergen. Il a donné forme à sept silhouettes de femmes de la famille Plantin-Moretus. "Avec REantwerp, nous créons des vêtements avec des réfugiés et des personnes éloignées du marché du travail, et pour cette exposition, nous avons conçu des robes qui symbolisent ces femmes".
Les robes sont cousues et brodées dans de belles matières, provenant souvent des restes de tissus de créateurs renommés. "Nous avons travaillé avec de nombreuses couches, ce qui crée une certaine mystique. Nos collaborateurs viennent des quatre coins du monde, de l'Afghanistan à la Syrie, et ils ont tous mis la main à la pâte".
Les silhouettes deviennent plus luxueuses selon le statut social des femmes. Van Steenbergen souligne l'importance des femmes du clan Plantin-Moretus. "C'est une histoire très significative. J'ai rapidement vu le parallèle avec notre comportement, avec des personnes qui sont souvent cachées."
Des Anversois allophones ont lu les archives
L’exposition se distingue aussi par la participation d’Anversois non néerlandophones. Pendant une année scolaire entière, les élèves du club de lecture CVO Encora NT2 ont pu parcourir les riches archives du musée Plantin-Moretus. Le vieux néerlandais a été traduit pour la première fois en langue moderne, offrant ainsi aux lecteurs, originaires du Brésil à l'Ukraine, un aperçu unique de l'histoire d'Anvers.
La Japonaise Noriko Miyazaki est l’une des participantes. Elle expose un épais dossier rempli de documents, de notes, de journaux intimes et de lettres des épouses des imprimeurs. Noriko a été particulièrement impressionnée par les compétences de gestion d'Anna-Maria de Neuf (1654-1714). Elle aussi, veuve, a dirigé l'entreprise pendant vingt ans, en pleine période de turbulences.
Noriko Miyazaki lui a écrit une lettre, en japonais et en néerlandais : "Chère Anna-Maria de Neuf, je suis profondément touchée par vos efforts à la tête de l’entreprise familiale Moretus pour maintenir et développer l’imprimerie et la librairie, alors qu’en tant que mère, après le décès de votre mari, vous avez consacré toute votre attention à l’éducation de vos enfants survivants".
"Ces femmes au début de l’époque moderne ont aussi pu prouver leur talent. C’est une histoire surprenante, qui est également importante pour nous, les femmes d’aujourd’hui", ajoute Noriko. Les lettres des élèves allophones sont désormais exposées au musée Plantin-Moretus, offrant une nouvelle dimension historique à ce bâtiment centenaire.
Information pratique:
“Affaires de femmes/Femmes d’affaire” est à voir au Musée Plantin-Moretus d’Anvers jusqu’au 11 janvier, entre 10 et 16h30.
Adresse : Vrijdagmarkt 22, à 2000 Anvers
Tel. +32 (0)3 221 14 50







