Un entrepreneur belgo-européen s'apprête à créer à Audernarde, en Flandre orientale, un centre de pointe dédié aux puces photoniques. Il s'agit d'un investissement très attendu de plusieurs centaines de millions d'euros, sur le site de l'ancienne société BelGaN (photo), un autre fabricant de puces électroniques qui a fait faillite en 2024. À terme, Thema Foundries devrait employer quelque 500 personnes à la production de cette technologie prometteuse dans ce qui est déjà considéré comme "le premier centre de production et de services à part entière en Europe pour la photonique intégrée".
Une usine de puces électroniques s'installe à Audenarde, pour y devenir "le premier centre européen de puces photoniques"
BelGaN, le dernier fabricant de puces électroniques de Belgique, avait fait faillite l'année dernière. Les quelque 440 collaborateurs avaient perdu leur emploi et les machines ont été liquidées. Cela avait laissé un vide dans cette industrie belge. L'entreprise était en effet considérée comme un pionnier dans le domaine des puces de puissance à base de nitrure de gallium (GaN) et était présentée comme un levier pour l'indépendance technologique européenne.
Les actionnaires chinois de l'époque avaient cependant mis fin au projet parce que les investissements dans ce secteur pourtant prometteur ne généraient pas de rendements suffisamment rapides. Pour la Belgique, cela signifiait la perte de sa seule usine de puces active et d'un atout stratégique sur un marché mondial en pleine croissance. À l'époque, les experts avaient qualifié cette fermeture de drame pour un secteur en pleine mutation à l'échelle mondiale.
Avec le "EU Chips Act", l'Europe tente en effet de jouer un rôle plus important dans l'industrie des semi-conducteurs et de réduire sa dépendance vis-à-vis des acteurs asiatiques et américains. La Belgique, qui jouit d'une renommée internationale grâce au centre de recherche louvaniste Imec et au groupe de recherche en photonique de l'Université de Gand, s'est soudainement retrouvée sans unité de production.
Investissement de plus de 200 millions d’euros
Les immenses salles blanches du site d'Audenarde, qui couvrent plus de 10.000 m2 au Westerring 15, ont toutefois été rachetées par une partie inconnue. Cet acteur n'est autre que la société Thema Foundries, via sa filiale Bellaser.
L'entreprise souhaite transformer l'usine en premier "centre de production et de services à part entière pour la photonique intégrée" d'Europe. Il s'agit d'un investissement de plus de 200 millions d'euros.
Des photons au lieu d’électrons
Thema Foundries opte donc pour une autre orientation technologique que BelGaN et misera sur des puces utilisant des particules de lumière (photons) à la place d'électrons pour transporter et traiter les informations. Résultat : les semi-conducteurs sont beaucoup plus rapides et plus économes en énergie.
Ces propriétés sont particulièrement pertinentes pour les centres de données et les applications d'intelligence artificielle, deux secteurs qui connaissent aujourd'hui une augmentation explosive de leur consommation d'énergie. Selon Thema Foundries, dont le nom Thema fait référence Theodore Maiman, l'inventeur du laser, la photonique intégrée peut jouer un rôle clé dans ce domaine.
"Les besoins énergétiques des centres de données sont devenus un problème mondial. Les puces photoniques peuvent briser ce schéma", affirme l'entreprise. Le site d'Audenarde sera transformé en une usine de semi-conducteurs et un centre de services à la pointe de la technologie, où seront non seulement assurées la production, mais aussi la découpe, le conditionnement et les tests des micro-puces photoniques. Des activités de recherche et développement y seront également développées.
"Le centre permettra à l'Europe de rattraper son retard" (UGent)
L'implantation à Audernarde d'un nouveau centre de pointe dédié aux puces photoniques constitue une belle opportunité pour l'Europe de rattraper son retard dans ce domaine technologique, se réjouit l'expert en photonique Roel Baets du centre de recherche louvaniste Imec et de l'Université de Gand.
Le marché des puces photoniques, qui utilisent des particules de lumière (les photons) pour intégrer et transporter des données, est en pleine expansion depuis quelques années. Depuis l'arrivée des centres de données et de l'intelligence artificielle, "la demande croît de manière exponentielle", pointe le spécialiste. Soins de santé, capteurs, imagerie 3D, télécoms... Les domaines d'application sont nombreux.
Une dizaine d'industries dans le monde se consacrent à cette technologie, principalement aux États-Unis et en Asie. L'Europe peut, elle, compter sur quelques centres de recherche et lignes de production expérimentale, mais "nous n’avons pas encore d’usine industrielle entièrement consacrée à la photonique", souligne Roel Baets. "Si ce projet voit le jour, ce sera donc une primeur." En effet, "ce genre d'initiative provient généralement d'acteurs établis ou d'Asie. Qu'on ose se lancer ici, en Flandre, est singulier", souligne Baets.
L'Imec et le groupe de recherche en photonique de l'UGent ont permis à la Belgique de se profiler au niveau international dans le domaine de la recherche sur ces semi-conducteurs plus rapides et plus économes en énergie. Aussi enthousiasmant que soit le projet de production belge, il n'en est pas moins pourvu de défis. Il faut en effet dénicher du personnel qualifié, tandis que la construction d'une nouvelle usine exige des investissements en machines et infrastructures spécialisées. Le niveau de complexité et les coûts associés sont élevés et s'inscrivent dans le long terme, résume l'expert.
"Ne nous berçons pas d'illusions: nous ne concurrencerons pas demain les Américains ou les Asiatiques. Mais nous pouvons ancrer une partie de la chaîne de valeur en Europe et c'est éminemment stratégique", conclut Roel Baets.

