Le tableau à dimension critique "De kindervrienden" (Les amis des enfants), qui avait disparu pendant 50 ans, a été retrouvé à l’occasion d’une exposition consacrée à Dees De Bruyne, organisée en 2024 à Gand. C’est ce qu’a révélé le chroniqueur gantois Walter Ertvelt, qui avait longuement enquêté sur la disparition de cette œuvre qualifiée de "scandaleuse".
Comment le tableau controversé "Les amis des enfants" de Dees De Bruyne a refait surface après 50 ans ?
L’œuvre "De kindervrienden" a été réalisée en 1972 par l’artiste flamand Dees De Bruyne. Elle est inspirée des abus commis sur des enfants dans l’institution pour jeunes Vrij en Vrolijk, à Brasschaat (province d’Anvers).
Sur le tableau figurent le directeur de l’époque de ce centre, ainsi que le ministre de la Justice de l'époque Alfons Vranckx, le pape Paul VI et le président américain Richard Nixon, tous représentés autour d’une table richement dressée, entourés d’enfants nus. Cette œuvre, qui dénonce explicitement les abus de pouvoir et les violences sexuelles envers les enfants, a été exposée pour la dernière fois à Gand en 1974, puis a disparu dans des circonstances mystérieuses.
Mardi, on a appris que cette œuvre controversée de De Bruyne avait été retrouvée après 50 ans. Elle se trouvait depuis des années dans le grenier d’une femme, qui a contacté d’elle-même le Musée de Deinze et de la région de la Lys (Mudel), en Flandre orientale, à la suite d’un appel public.
Un acheteur anonyme
"En 1974, l’œuvre a été exposée dans une galerie à Gand. L’exposition a provoqué un énorme scandale à l’époque, en raison des œuvres à caractère érotique qui y étaient présentées. La galerie a même dû fermer temporairement ses portes. Toute cette agitation a paradoxalement contribué au succès de l’exposition. Le tableau Les amis des enfants a finalement été vendu à un acheteur anonyme. L’ancien galeriste, Geert Van Leuven, est aujourd’hui décédé", a expliqué Walter Ertvelt lors de l’émission De Wereld Vandaag sur Radio 1.
Spécialiste de Dees De Bruyne, Walter Ertvelt perd ensuite la trace du tableau et se résout à demander de l’aide. "J’ai cherché une plateforme médiatique pour relancer ma quête. Un journaliste du magazine Knack m’a soutenu en publiant un grand article. J’ai également pris contact avec le Mudel. Le conservateur Wim Lammertijn a été d’un soutien précieux tout au long du processus."
En février 2024, Walter Ertvelt organise une exposition à Gand, présentant 50 œuvres inédites de Dees De Bruyne. L’événement s’accompagne d’un nouvel appel au public pour retrouver le tableau Les amis des enfants. Après cette exposition, Wim Lammertijn a reçu un appel d’une femme qui possédait le tableau depuis des années dans son grenier. Ce fut le début d’un processus de négociation complexe avec les propriétaires.
Une œuvre à dimension sociale
"Le peintre français Henri Matisse a déclaré un jour : 'Il faut que la peinture serve à autre chose qu'à la peinture.' Cela s’applique parfaitement à cette œuvre de De Bruyne", affirme Walter Ertvelt. "Derrière la représentation des personnages figurant sur le tableau se cache une dénonciation des abus sexuels d’une cruauté extrême infligés aux enfants."
Walter Ertvelt insiste sur le fait que ce tableau reste, aujourd’hui encore, d’une grande pertinence sociale et d’une actualité brûlante. "Ma fascination pour cette œuvre remonte à très longtemps, car je considère Dees De Bruyne comme un peintre majeur. C’est finalement la série documentaire Godvergeten (Les oubliés de Dieu), diffusée sur Canvas (VRT), qui a été le déclic ultime me poussant à poursuivre mes recherches."
Cette enquête en quatre épisodes diffusée en 2023, donnait la parole à une vingtaine de victimes d’abus sexuels commis par des membres du clergé catholique. Ces témoignages poignants révèlent l’ampleur et la systémique de ces violences, souvent couvertes par l’Église, et ont provoqué un profond malaise dans la société flamande.
Le tableau Les amis des enfants a été confié au Mudel en tant que prêt à long terme.
Originaire de Gand et décédé en 1998, Dees De Bruyne a souvent cherché son inspiration aux marges de la société, peignant notamment des prostituées, des proxénètes, des orgies sado-masochistes, des artistes des bas-fonds de Paris, Naples, Milan et New York, ainsi que des toxicomanes et des malades du sida. Il avait fait parler de lui lorsqu’il s’était fait enfermer pendant plusieurs mois, en compagnie de son amie Octavia, dans un asile psychiatrique à Gand, pour y puiser l’inspiration auprès des patients.
