Pendant la Seconde Guerre mondiale, la police judiciaire d’Anvers a sauvé des dizaines de vies en dissimulant des informations sensibles aux autorités allemandes. Près de 80 ans après la fin du conflit, Paul Drossens des Archives de l’État est revenu sur ces faits pour VRT NWS.
Comment la police judiciaire d’Anvers a réussi à soustraire des dossiers sensibles à l’occupant allemand
Anvers, en tant que ville portuaire, est devenue dès 1933 un lieu de refuge important pour les personnes fuyant l’Allemagne nazie. Certains de ces réfugiés ont mené à Anvers des actions politiques contre le régime allemand : sabotages, attaques contre des navires ou diffusion de littérature antinazie auprès des équipages des bateaux allemands.
Mais l’inverse existait aussi : des migrants, agissant pour le compte de l’Allemagne, espionnaient ou infiltraient les milieux de gauche à Anvers. Toutes les informations concernant les groupes extrémistes de gauche comme de droite ont été rassemblées dans les années 1930 par une section spécialisée de la police judiciaire anversoise, constituant ainsi d’importants dossiers.
Des informations sensible à portée de la main de l'occupant nazi
C’est précisément ce type d’informations qui intéressait vivement les nazis lorsqu’ils ont envahi la Belgique. "Grâce à ces dossiers, ils savaient exactement qui ils devaient arrêter", explique Paul Drossens, des Archives de l’État. "Tous ces documents se trouvaient dans le palais de justice d’Anvers, sur la Britselei, soit à portée de main. Sous la direction du commissaire principal Jozef Celis, la police judiciaire des parquets (PJP) a décidé de cacher les dossiers les plus sensibles."
Deux jours après l’invasion allemande, le 12 mai 1940, environ 3 000 dossiers furent dissimulés dans le faux plafond du troisième étage du palais de justice, du côté de la Justitiestraat. Moins d’un mois plus tard, le commissaire George Block fut arrêté par les Allemands et transféré en Allemagne.
Peu après, le commissaire principal Jozef Celis commença à craindre que Georges Block ne révèle l’existence des documents cachés. "George Block avait en effet participé à l’opération de dissimulation", poursuit Paul Drossens. "C’est pourquoi Celis décida de déplacer les dossiers. Dans les locaux de l’état civil, également au troisième étage, il y avait à l’époque des dalles de sol amovibles qui ont permis de les y dissimuler."
Des dossiers déplacés encore et encore
Une nouvelle fois, les dossiers furent dissimulés dans un faux plafond du palais de justice. "Mais cela n’a pas duré longtemps non plus", raconte Paul Drossens. "Une grande partie du personnel de ce service avait fui lors de l’invasion allemande ou avait été mobilisée, mais certains sont progressivement revenus. Celis a alors estimé que les dossiers n’étaient plus en sécurité. "
Ils furent donc déplacés dans la partie surélevée gauche du palais de justice, côté Justitiestraat, entre de vieux dossiers poussiéreux déjà présents sur place. "Personne n’irait chercher des informations sensibles à cet endroit-là", estime Drossens.
C’est à ce moment-là que George Block est revenu d’Allemagne. Il a raconté que les nazis l’avaient menacé de mort s’il s’avérait qu’il avait participé à la dissimulation des dossiers sensibles.
Pour limiter les risques, la majorité des dossiers furent donc replacés à leur emplacement d’origine, mais après un tri minutieux : chaque document fut relu, et ceux susceptibles d’être utiles à l’occupant allemand furent écartés. Environ 500 dossiers restèrent ainsi dissimulés dans la tour, sans que l’on remarque qu’il en manquait.
Une ancienne salle fumeurs du personnel de nettoyage
Mais même la partie surélevée gauche de la toiture ne fut pas la dernière cachette pour ces 500 dossiers. "En novembre 1940, les combles du palais de justice durent être évacués pour des raisons de sécurité incendie", raconte Drossens. Les documents furent alors transférés au domicile de George Block. Dans le hall d’entrée, il possédait une armoire encastrée avec une trappe menant à une cavité d’environ un mètre de profondeur.
Les dossiers furent d’abord enveloppés dans du papier épais, puis placés dans cette cache. "On y a versé de la cendre avant de sceller complètement la cavité avec du ciment. Les dossiers sont restés là, cachés dans une maison de la Bredabaan à Merksem, jusqu’à la fin de la guerre."
Ce n’est qu’après la libération de Merksem qu’ils furent exhumés. "Par la suite, ils ont passé des années à prendre la poussière dans la salle fumeurs du personnel de nettoyage du palais de justice", conclut Paul Drossens. "Pourtant, la dissimulation de ces documents a permis de sauver des dizaines de vies. Ils ont finalement trouvé leur place chez nous, aux Archives de l’État."
Qu’est-ce que la police judiciaire ?
La police judiciaire des parquets (PJP) a été créée en 1919 et a été dissoute lors de la réforme des polices de 2001, ses compétences ayant été transférées aux services judiciaires de la police fédérale. La PJP faisait partie des trois forces de police de la Belgique, aux côtés de la police communale et de la gendarmerie.
Outre sa mission principale d’enquêter sur les crimes de droit commun, ce service s’occupait également de surveiller les groupes de gauche et de droite ainsi que les individus présentant une menace pour la sécurité de l’État. Cette information était particulièrement intéressante pour les occupants nazis.
