La ministre socialiste flamande en charge du Bien-Être Caroline Gennez est favorable à une limite d'âge plus stricte pour l'utilisation des réseaux sociaux. "Dans la vraie vie", des limites d'âge sont considérées comme normales, pour protéger les enfants et jeunes. "Pourquoi faire autrement dans le monde digital?", interroge Gennez. Le débat divise depuis un certain temps les politiques en Flandre. Il soulève aussi la question de la faisabilité de telles mesures.
Le débat sur les dangers des réseaux sociaux relancé en Flandre par une lettre ouverte, la ministre Gennez propose une limite d'âge
Le débat agite aussi les médias flamands à la suite d'une lettre ouverte parue ce mardi. Écrite par 17 scientifiques - surtout des psychiatres, neurologues et psychologues spécialisés dans l'enfance et la jeunesse -, elle est adressée au gouvernement flamand. Ces experts, rassemblés par une initiative de l'association "KidsUnplugged", demandent aux autorités d'agir de manière bien plus ferme face à l'omniprésence des écrans dans la vie des enfants et l'usage des médias sociaux. Les experts suggèrent même de n'autoriser l’usage des réseaux sociaux qu'à partir de 16 ans.
Un message qu'accueille favorablement la ministre du Bien-être Caroline Gennez. "Nous devons mieux protéger (les enfants) contre l'impact négatif des réseaux. Ils y sont exposés tous les jours à des images de violence, à des idéaux de beauté complètement irréalistes, à des messages de haine, des fake news et de mauvais conseils de santé. C'est dangereux pour leur bien-être mental et physique", souligne la ministre socialiste. Il y a bien un travail à faire du côté des autorités flamandes et belges, selon elle.
Dans ce cadre, Gennez plaide pour un débat approfondi sur une éventuelle interdiction des réseaux sociaux pour les enfants, comme ce sera bientôt le cas en Australie, qui a voté une loi interdisant les réseaux sociaux pour les moins de 16 ans, et comme il est actuellement débattu chez nos voisins néerlandais.
La grande question, en rapport avec ces interdictions, reste celle de la mise en pratique. Les réseaux sociaux indiquent eux-mêmes déjà une limite d'âge (souvent 13 ans), or on sait que dans la pratique des usagers bien plus jeunes y sont actifs.
Les partis divisés
En Flandre, le CD&V est sur la même longueur d’onde que Vooruit à ce sujet. La ministre Hilde Crevits l'a rappelé mardi, estimant elle aussi qu'une limite à 13 ans est trop basse. "Nous allons aussi devoir travailler à l'apprentissage des dangers des réseaux sociaux. Nous demandons par ailleurs une interdiction totale des algorithmes jusqu'à l'âge de 18 ans, que ce soit sur Facebook, TikTok ou Youtube".
La N-VA, également dans la majorité, n'est pas du même avis. Une interdiction jusqu'à 16 ans serait impossible à faire respecter, estime la ministre en charge des Médias, Cieltje Van Achter. Elle en appelle en revanche davantage à la responsabilité et l'engagement des parents, en parallèle de règles plus strictes pour les entreprises qui se cachent derrière ces réseaux sociaux.
La ministre fédérale Vanessa Matz, en charge du Numérique, a elle aussi réagi mardi. Elle compte "inviter" les experts qui se sont exprimés via la lettre ouverte, et organiser en fin d'année "un débat parlementaire approfondi sur une meilleure protection des mineurs d'âge, entre autres, sur les réseaux sociaux", indique son cabinet.
La question d'un âge minimum sera abordée dans le cadre de ce débat, mais aussi celle d'un éventuel lien obligatoire entre chaque compte et une identité réelle, certifiée. Pas de précipitation cependant, met en garde la ministre: il faut trouver "un équilibre sain entre liberté d'expression, respect de la vie privée et protection contre les addictions et les abus".
Une interdiction avant 16 ans est-elle réaliste ?
D’après le cyber expert Mathieu Verschraege, consulté par VRT NWS, une interdiction des médias sociaux aux jeunes de moins de 16 ans serait simpliste et irréalisable dans la pratique. "Il est tout d’abord très difficile de déterminer quelles sont les applications et plateformes qui doivent être interdites à ces jeunes adolescents. Nous pensons spontanément à TikTok et Snapchat, mais qu’en est-il de WhatsApp, Pinterest, Discord, Ten ten, Twitch...? Pour ne pas citer aussi les plateformes de jeu comme Roblox et Fortnite, sur lesquelles les enfants sont très actifs et auxquelles ils développent une addiction à un très jeune âge, comme pour les réseaux sociaux".
"Il est très difficile de tirer une ligne", précise Mathieu Verschraege. "Les gens qui plaident en faveur d’une interdiction ne savent pas à quel point le paysage des réseaux sociaux est vaste. De nouvelles plateformes seront créées, sur lesquelles nous n’aurons plus de visibilité ni de contrôle. Le problème va seulement se déplacer et devenir peut-être plus grand encore", estime l’expert.
Selon Verschraege il est a priori techniquement possible d’introduire une limite d’âge, mais la vérification de l’âge des utilisateurs est malaisée sans transmettre simultanément des données de confidentialité aux grandes entreprises technologiques. "Imposer l’utilisation d’applications d’identité comme Itsme serait une solution, mais je ne vois pas les plateformes de réseaux sociaux se connecter à Itsme et cela voudrait dire que tous les utilisateurs de plus de 16 ans devraient aussi passer par là. Cela me semble un véritable challenge technique, impayable".
Selon Catherine Van de Heyning, professeur en Droits fondamentaux à l’Université d’Anvers, les effets négatifs des média sociaux existent, mais beaucoup dépend de la situation dans laquelle se trouve l’utilisateur.
Andy Demeulenaere du Centre flamand de connaissances pour l’éducation numérique et médiatique (Mediawijs) souligne pour sa part qu’il y a "peu de preuves claires des effets négatifs des médias sociaux sur la santé mentale des jeunes". Il rappelle par contre que les réseaux sociaux ont aussi des effets positifs, "dont les jeunes seraient privés en cas d’interdiction".
Van de Heyning et Demeulenaere conseillent donc plutôt d’apprendre aux jeunes à bien utiliser leur smartphone et les réseaux sociaux, mais aussi de mieux informer leurs parents. Ces derniers peuvent par exemple retarder l’âge auquel ils offrent le premier smartphone à leur enfant. Une sensibilisation serait essentielle, tout comme obliger au niveau européen les grandes entreprises technologiques à rendre leurs applications moins addictives et à améliorer leur modération des contenus.

