Des feuilles qui crissent, des plantes qui parlent, des cloches qui sonnent ou le bruit d’un bloc de ciment qui tombe sur une pierre : autant d’installations sonores d’artistes belges et étrangers que propose encore jusqu’au 9 juin la deuxième édition du festival "Hear Here " (traduisez par ‘Ecoutez ici’ en français), organisé par le Centre d’art STUK à Louvain. On les découvre au fil d’une promenade ralliant neuf sites historiques de l’Université de Louvain (KU Leuven), qui célèbre cette année son 600e anniversaire. "L’art sonore ne nécessite pas beaucoup d’explications: il suffit de laisser les ondes entrer dans votre corps", conseille le curateur du festival Gilles Helsen.
Le festival "Hear Here" propose 15 installations d'art sonore disséminées dans des lieux historiques de l'Université de Louvain
Les parcours d’art se sont multipliés ces dernières années en Belgique, avec notamment Beaufort au littoral, la Triennale de Bruges, le festival de Watou ou celui de Sint-Denijs-City en Flandre occidentale. Mais pour écouter de l’art sonore au fil d’une promenade, c’est à Louvain (Brabant flamand) qu’il faut se rendre. La première édition de "Hear Here" avait eu lieu en 2022 et avait attiré 25.000 visiteurs, ce qui a encouragé le Centre d’art louvaniste STUK à réitérer l’expérience à l’occasion des célébrations pour le 600e anniversaire de la KU Leuven.
Ce sont d’ailleurs neuf lieux du patrimoine de l’Université (l’une des plus anciennes d’Europe) qui accueillent cette fois 15 installations sonores. Certaines de ces perles inconnues ne sont généralement pas accessibles, comme le Hollands College.
L’art sonore vous immerge, vous ne pouvez détourner le regard
Gilles Helsen, curateur du festival "Hear Here"
"L’art sonore est fait de sons et de silences et de l’effet qu’ils ont sur notre ouïe et notre corps. Le son est immersif, on ne peut s’y dérober. Il percute des murs et est absorbé par les plantes. Il y a une interaction constante entre un lieu et le son", explique le curateur Gilles Helsen.
L’art sonore est sans doute une discipline plus jeune et moins connue que d’autres formes artistiques, mais elle est accessible à tout le monde. "Cela peut plaire à beaucoup de gens, c’est même accessible aux enfants. Il ne faut pas avoir une connaissance approfondie de l’art et peu d’explications sont nécessaires. Il suffit d’écouter avec attention et de laisser les ondes sonores entrer dans votre corps".
La promenade passant par 9 sites au centre de Louvain où sont exposées les 15 installations sonores prend environ deux heures et demies. Voici quelques-unes des étapes de "Hear Here".
Le bruissement des feuilles de hêtre
Le petit Parc de la Dijle est un endroit de calme idyllique. Dans un pavillon rond l’artiste suisse Rudy Decelière a étendu un tapis de feuilles de hêtre séchées. Chacune d’entre elles est transpercée d’une tige de cuivre et reliée à un minuscule moteur. La moindre vibration les fait bruisser.
"C’est comme si vous regardiez dans le noir et commenciez subitement à y voir des choses", explique Decelière. Mais il faut bien tendre l’oreille : les bruits des feuilles sont plus faibles que le chant des oiseaux dans le parc !
Une cloche faite de douilles de balles fondues
Dans le château d’eau médiéval Juste Lipse restauré, le long de la Dijle, l’artiste slovaque Jonáš Gruska a placé une installation faite de cloches de vaches de sa patrie, auxquelles il a ajouté une cloche façonnée avec de vieilles munitions fondues, comme des douilles de balles. C’est le contraire de ce qui se passe souvent, lorsque des cloches sont fondues en canons.
Gruska travaille depuis dix ans avec des cloches. "Elles sont partout, sans que nous nous en rendions toujours compte", souligne l’artiste slovaque.
Le bruit retentissant d’un bloc de ciment qui tombe
Les amateurs de volume sonore doivent se rendre au STUK - qui se décrit comme la Maison de la danse, de l’image et du son -, où se trouvaient autrefois les laboratoires de chimie de l’Université de Louvain. Dans deux œuvres d’art liées entre elles, le son émerge de matériaux industriels. Un microphone dessine lentement des cercles crissants à travers un champ de galets. Un bloc de ciment est lâché d’une certaine hauteur pour terminer sa chute sur une pierre, avec un bruit étourdissant.
Tout ceci est lié au temps, indique l’artiste canadien Adam Basanta. Le mouvement circulaire parle du "temps qui ne commence et ne termine pas, une vision temporelle orientale, alors que le bloc qui tombe a quelque chose d’occidental - un moment dans le temps, un intervalle, comme une horloge".
Un corps respirant de tuyaux d’orgue
La chapelle Notre-Dame de la Fièvre appartient au Centre d’études KADOC et vient d’être entièrement restaurée. La jeune musicienne et artiste sonore belge Anouk Kellner (23 ans) en occupe tout l’espace. Elle a démonté un orgue d’église et relié les petits et grands tuyaux à des sacs gonflables aux formes folles. Elle y injecte de l’air via des tuyaux qui ressemblent aux tentacules d’une pieuvre.
Kellner considère son installation comme quelque chose d’organique : "Les soufflets sont les poumons, les tuyaux d’orgue la voix, les tuyaux sont la trachée. Ce sont des petits chanteurs de chorale”. La jeune artiste belge a composé de la musique pour son instrument plein de fantaisie, qui sonne merveilleusement et éthérée dans la chapelle ronde. "Parfois une note reste suspendue pendant une minute en hauteur", explique Anouk Kellner.
Fréquences sonores dans une technologie de pointe colorée
Au BAC ART LAB, qui fut autrefois l’Institut de bactériologie de la KU Leuven, l’artiste Aernoudt Jacobs est aux commandes d’une grande œuvre d’art avec des surfaces colorées qui s’illuminent, accompagnées de sons ressemblant à des voix bavardes. Une prouesse technologique. "Je cherche des fréquences inaudibles. Dans la ville, elles se trouvent dans l’électricité, les ondes de GSM, la circulation ferroviaire … A quatre endroits, j’ai enregistré des sons. Et je les ai rassemblés dans cette installation".
Jacobs convertit les fréquences en ondes perceptibles à l’oreille humaine. Il utilise par cela l’intelligence artificielle et une banque de données de voix humaines. Le son sort d’une mosaïque géante composée de 64 panneaux de feuilles ultra-minces. Ce sont des enceintes, sérigraphiées avec de la peinture conductrice. "De cette façon, nous obtenons une sorte d’enceinte. La feuille va vibrer et produire de la lumière, grâce à des pigments spéciaux. C’est un procédé nouveau, que nous avons conçu avec l’Université de Hasselt", explique Aernoudt Jacobs.
Art sonore vintage datant des années 1960
Dans le même espace du BAC ART LAB on trouve l’œuvre d’art la plus ancienne présentée au festival "Hear Here", réalisée à la fin des années 1960 par le pionnier néerlandais Dick Raaijmakers. L’Idéophone inclinable utilise des haut-parleurs comme des instruments de musique. Chaque fois qu’une bille de métal tombe dessus, ils crépitent. Cette œuvre provient du Musée d’art de La Haye.
On découvre des sons dans toutes les tonalités, forces et timbres au fil de cette deuxième édition de "Hear Here". Après avoir effectué cette promenade, on se surprend à écouter avec plus d’attention les bruits de la ville. "Je pense vraiment que l’art sonore peut nous apprendre à écouter notre environnement, la nature, le monde qui nous entoure, et peut-être aussi les autres !", estime le curateur Gilles Helsen. "Cela peut renforcer une sorte d’empathie entre les gens, entre l’homme et l’animal, entre l’homme et la planète".
Le festival "Hear Here" - une promenade autour de l’art sonore et du patrimoine à Louvain, qui débute et se termine au STUK, à la Naamsestraat de Louvain - est gratuit et à découvrir encore jusqu’au 9 juin inclus.
Les visites guidées, y compris celles à thèmes comme "Apéritif" ou "Méditation", nécessitent une réservation.
Vous trouverez les heures d’ouvertures et informations pratiques via ce site internet .



