Rue Brederode, une rue assez courte située à l’arrière du palais royal au centre de la capitale, on découvre un bâtiment en bois inhabituel. Il s’agit du chalet norvégien que le roi Léopold II fit construire afin de gouverner une colonie depuis l’arrière de son jardin. Ce bâtiment remarquable a été repris parmi les 100 lieux considérés comme décisifs pour "L’Histoire de la Belgique", un nouveau livre rédigé et illustré par deux journalistes de VRT NWS qui a paru aux éditions Pelckmans.
Pourquoi y a-t-il un chalet norvégien derrière le palais royal de Bruxelles ?
Cet article reprend un fragment du livre "Het verhaal van België" (‘L’histoire de la Belgique’) dans lequel le journaliste Jos Vandervelden propose le récit de 100 lieux décisifs de l’histoire politique de notre pays. Le photographe Alexander Dumarey a croqué le portrait de ces lieux tels qu’ils sont aujourd’hui.
La Rue Brederode est située juste derrière le palais royal du centre de Bruxelles et n’est pas très longue. Au numéro 16 on trouve l’entrée arrière du palais, qui est aussi l’adresse officielle pour quiconque veut envoyer une lettre au Roi. Un peu plus loin, au numéro 10, se dresse un bâtiment intriguant en pierre naturelle avec un premier étage tout en bois, qui fait penser à une cabane alpine.
Du point de vue architectural, ce bâtiment est une véritable anomalie dans son quartier, une curiosité qui possède malheureusement un passé surprenant et loin d’être innocent. Il est encore toujours désigné comme chalet norvégien, en raison du faible qu’avait son propriétaire pour la Norvège. Le roi Léopold II fit construire ce chalet en 1906 par le Norvégien Finn Ivar Knudsen.
La Scandinavie avait d’ailleurs été plus qu’un caprice pour le monarque vieillissant. Il avait en effet commandé à l’architecte norvégien une résidence d’été et des écuries dans son style romantique typique, pour la Côte belge. Le chalet avait par contre un but nettement moins frivole. Il devint en effet le siège bruxellois de l’Etat indépendant du Congo et fut installé à la Rue Brederode, au centre du quartier colonial, entre les sièges respectables d’une série de sociétés coloniales.
Léopold n’avait qu’à passer par son jardin pour aller diriger depuis le chalet une colonie qui était 80 fois aussi grande que la Belgique. Cependant, les choses ne se sont pas déroulées comme prévu. L’année même de la construction, les exploits coloniaux du souverain furent tellement critiqués qu’il décida de céder sa colonie à l’Etat belge.
Etat indépendant du Congo
L’Etat indépendant du Congo (EIC) fut fondé le 1er juin 1885, Léopold II y exerçant une souveraineté de fait. Il n’était donc plus seulement le Roi des Belges, mais aussi seul dirigeant d’un pays aussi grand que toute l’Europe de l’ouest. Sa soif de pouvoir, de prestige et de fortune pouvait enfin être apaisée. Mais le travail ne faisait que commencer, puisque le Congo devait encore être conquis et occupé. Il fallait développer un appareil d’Etat, construire une infrastructure de transport et mettre en place une économie, ou du moins absorber le commerce traditionnel.
Pour maîtriser de façon efficace l’immense pays, une Force publique fut érigée, à savoir une véritable armée coloniale, à la fois conquérante et policière. Il devint progressivement évident que la construction d’une colonie n’était pas un passe-temps de vacances. Léopold fut confronté à un terrain difficile avec des habitants tout aussi indisciplinés. Il lui en coûta beaucoup d’argent, alors que son plan mégalomane risquait de faire faillite à tout moment.
Sous la pression, le Roi introduisit un système d’exploitation unilatéral qui fit de la quasi-totalité des ressources naturelles de l’Etat indépendant du Congo la propriété de l’Etat belge. Il ne resta ainsi plus grand-chose du libre-échange proposé lors de la Conférence internationale de Berlin en 1885. Des entreprises privées se virent attribuer des zones de concession, furent autorisées à les exploiter et à partager les bénéfices avec leurs actionnaires. Elles obtinrent ainsi non seulement un monopole commercial mais aussi les droits administratifs, et même le droit de maintenir l’ordre et de posséder des armes et des munitions. "Sans exagérer, c’étaient des sociétés de pillage ou de vol à main armée", estime l’historien congolais-belge Mathieu Zana Etambala.
Le caoutchouc
Léopold II fut sauvé à la fin du 19e siècle par une sève d’arbre collante, le caoutchouc. La production de pneus de voitures et de vélos avait fait exploser la demande en caoutchouc. La forêt équatoriale congolaise pouvait être exploitée de façon lucrative grâce aux énormes réserves de caoutchouc sauvage. La population indigène fut contrainte de participer à la production de caoutchouc, de récolter la sève collante dans des conditions de travail inhumaines, au cœur de la jungle.
Les responsables de concessions, les fonctionnaires et les officiers furent mis sous pression pour maximaliser la production et imposer des quotas aux travailleurs congolais. C’était le début d’un système impitoyable d’exploitation, d’intimidation et d’abus de pouvoir. Pour écraser toute résistance, les autorités locales imposèrent un régime de terreur comprenant de la maltraitance, des exécutions et des raids.
Dans les régions reculées, ces abus étaient perpétrés en toute impunité. Le Congo se dirigeait vers une désorganisation totale. Les privations et épidémies contribuèrent à une catastrophe démographique, tandis que Léopold II et un conglomérat croissant de sociétés coloniales comptaient leur fortune.
Manifestation contre les abus au Congo
Au tournant du siècle, des protestations s’élevèrent contre ce qui se passait au Congo. L’agent maritime britannique Edmund Morel lança une campagne internationale contre les abus après avoir vu un chargement de caoutchouc arriver au port d’Anvers, puis des armes et munitions en repartir immédiatement. Un autre élément crucial fut le rapport d’enquête du consul britannique Roger Casement rempli de témoignages sur les atrocités commises.
Casement avait été secoué par une conversation qu’il avait eue un jour avec le capitaine belge Willem Van Kerckhoven. Ce dernier raconta calmement comment il payait ses hommes, pour la plupart autochtones, pour chaque tête coupée qu’ils lui apportaient.
En Belgique également une enquête fut lancée, autorisée à contrecœur par Léopold. Des abus furent confirmés, bien que prudemment. L’opposition grandit, menée avant tout par le libéral progressiste Georges Lorand, le jésuite Arthur Vermeersch, le financier Félicien Cattier et le patron socialiste Emile Vandervelde. Dès le début, les socialistes considérèrent le projet colonial comme un excès de capitalisme. Les catholiques et les libéraux étaient très partagés sur la question.
Tous se sentaient de plus en plus gênés par les rapports persistants concernant des méfaits et par le pouvoir inconstitutionnel que le Roi avait usurpé avec son jouet africain personnel. Même Albert Thys, homme d’affaires colonial et ancien confident du souverain, se lassa de l’emprise autocratique du Roi. Un consensus se dégagea sur la solution au problème : le Roi devait abandonner sa colonie pour que l’Etat belge puisse en assumer toutes les responsabilités.
Le Congo belge
Le 15 novembre 1908 la Belgique acquit le Congo et put se qualifier de puissance coloniale. Une Charte coloniale établit une nouvelle organisation du pays, en rupture avec le passé. L’image du Congo devait être redorée, alors que les conditions pour une nouvelle économie et un cadre juridique pour la police devaient être établis. L’introduction d’une politique médicale marqua le premier investissement dans le bien-être des Congolais. En Belgique, le ministère des Colonies vit le jour, employant plusieurs centaines de fonctionnaires. La manie du caoutchouc s’estompa, cédant le pas à l’exploitation minière et la chasse aux matières premières.
Bien qu’interdite, la recherche du profit perpétua des formes de travail forcé. Les colonisateurs nerveux continuèrent à utiliser des pratiques répressives - constatent les chercheurs Amandine Lauro et Benoît Henriet -, en raison de "leur peur évidente d’une révolte potentielle".
Pendant près de deux ans, Léopold II avait résisté à la prise de contrôle et tenu les politiciens belges sous pression avec toute sorte de contre-conditions. Il ne lâcha prise que lorsque les puissances, et avant tout les Britanniques, menacèrent d’intervenir. Léopold en resta amer et grincheux. Sa popularité était au plus bas, bien que ce fut moins à cause de la colonie que de sa réputation de coureur de jupons amoral relatée dans la presse belge et internationale.
Le Roi se montrait encore à peine en public et séjournait la plupart du temps dans le sud de la France. Le gouvernement dut même encourager le souverain à passer davantage de temps en Belgique. Léopold s’est finalement très peu rendu dans son tout nouveau chalet norvégien à la rue Brederode. Après l’indépendance du Congo, le bâtiment fut reconverti en bureau administratif pour le tout nouveau ministère des Colonies.
L’étoile à cinq branches de l’Etat indépendant du Congo est restée accrochée dans les boiseries, jusqu’à nos jours. Entretemps, le chalet est à nouveau entièrement visible, après avoir été longtemps caché par des bâtiments qui ont depuis été démolis. Après être devenu trop petit pour les services coloniaux, le chalet abrita un certain temps le Musée de la Dynastie. En 1979, la Donation royale (une institution publique autonome créée par l’Etat belge) acheta le bâtiment, qui est aujourd’hui loué à la marque de luxe française Hermès.
Extrait de “L’histoire de la Belgique en 100 lieux décisifs" de Jos Vandervelden, publié aux éditions Pelckmans.
