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"Carnaval" de Jules De Bruycker, 1922. En bas à gauche, l'artiste s'est représenté lui-même.

Exposition Jules De Bruycker, le "maître de la caricature bienveillante", au MSK de Gand

Le Musée des Beaux-Arts de Gand (MSK Gent) consacre une exposition à l'œuvre de Jules De Bruycker (1870-1945) à travers 150 de ses dessins et aquarelles. C'est l’occasion rêvée de découvrir ou de redécouvrir le talent de cet observateur magistral de l’homme ordinaire en rue, au café ou au marché.

Kristien Bonneure Eric Steffens
Publié:

Jacobus Alijn, c’est le nom du mendiant aveugle que Jules De Bruycker n'a cessé de dessiner. Dans toutes sortes de poses, la tête courbée, plissée, les cheveux qui lui sortent du nez, une pancarte autour du cou avec ce texte :  "Braves gens, ayez pitié d'une vieille créature aveugle". Il y a beaucoup de compassion dans cette série de portraits, même si cela ressemble à des caricatures.

"Les apparences sont trompeuses", explique Johan De Smet, commissaire de l’exposition. "De Bruycker offre une double lecture. À première vue, ses dessins peuvent sembler être des caricatures, où il se moque de ceux qui ne peuvent se défendre. Mais en y regardant de plus près, on y découvre une dimension tragique. Ces scènes révèlent des vies sans avenir". C’est pourquoi De Bruycker est considéré comme le maître de la caricature bienveillante. 

Jacobus Alijn (De blinde), 1922

Jules De Bruycker est né en 1870 à Gand, dans un milieu très modeste. Il devient très tôt le soutien de sa famille et ne commence à dessiner qu'à l'âge de 30 ans. C'était un saut dans l'inconnu. Dans une lettre de 1920, il écrit : "Lorsque je vois mon corps et ma santé. Je paie le fait d'être resté assis à l'intérieur et de ne pas avoir fait assez d'exercice ces derniers temps. C'est aussi probablement à cause de ma jeunesse si difficile".

Toute sa vie, il a eu un regard attentif pour les personnes et les situations marginales de la société. Il a dessiné de pauvres gens dans les quartiers populaires et les ruelles de Gand, ceux qui font la queue pour un morceau de pain, les marchands de rue dans une situation misérable, il a su capturer, dans ces scènes urbaines, la dure réalité de la vie.

Les scènes de rue sont souvent gantoises, bien que Jules De Bruycker se soit aussi rendu à Bruges ou dans des villes françaises pour dessiner. "En observant ces marchés et ces scènes de rue, on découvre une réalité profondément universelle. La vie dans toute sa simplicité. Cela reflète non seulement son regard attentif sur ses semblables, mais aussi, et surtout, sa profonde compassion," explique Johan De Smet.

À travers ses scènes gantoises, on perçoit quelque chose d'universel : la vie elle-même.

Johan De Smet, commissaire de l’exposition.

Jules De Bruycker avait toujours un crayon et du papier sous la main pour croquer une impression de ce qu’il observe autour de lui dans la vie de tous les jours. Au MSK, il y a par exemple, une série de dessins provenant des places les moins chères d’un théâtre, souvent appelées "les tanières du hibou". Un dos large, un cou tendu au-dessus du balcon : De Bruycker capture magistralement les spectateurs sur papier.

Petite ruelle dans le Patershol à Gand, 1910.

Des dessins d'une foule avec l’artiste représenté dans un coin

En plus de ses aquarelles monumentales, souvent saturées de couleurs et débordant de vie, De Bruycker a aussi réalisé des dessins denses et animés. Une foule de personnes, une masse d’objets et de bâtiments se bousculent. Il y a des scènes réalistes, mais aussi de nombreux éléments fantastiques. A noter que l’artiste apparaît fréquemment dans un coin, penché sur une feuille de papier. L’artiste observateur se dessine en tant qu’observateur.

Bruegel, Ensor et... Hergé

Par moments, on remarque des références à son contemporain James Ensor, avec des personnages aux longs nez ou aux manteaux à capuchon, ainsi que des inscriptions absurdes sur des drapeaux ou des bâtiments. Dans une œuvre en surimpression dédiée au carnaval, De Bruycker dessine une attraction appelée « Dans l’Enfer », une bouche grande ouverte crachant du feu, inspirée de Margot la folle ou Dulle Griet, une œuvre de Pieter Bruegel l'Ancien. "De Bruycker connaissait très bien l’histoire de l’art," explique Johan De Smet.

Et lorsqu’on regarde les petites figures qui s’enfuient à grandes enjambées, il est impossible de ne pas penser aux personnages de Quick et Flupke d’Hergé. En ce sens, De Bruycker a également préparé le terrain pour la bande dessinée belge. On retrouve dans ses dessins l’humour subversif typique de Gand, notamment dans ses représentations de membres de la garde civiques ou dans une affiche d’un "café de l’abstinence" illustrant de manière très visuelle les effets de l’alcool sur l’estomac et les intestins.

Le défilé de la Garde civique à Gand, 1912

Durant la Première Guerre mondiale, Jules De Bruycker s'est réfugié en Angleterre avec sa famille. Là, la couleur a disparu de ses dessins. Ceux-ci sont alors peuplés de symboles de mort et de destruction, comme ce squelette regardant la Grosse Bertha, le gigantesque canon allemand.

Plus tard, les dessins de Jules De Bruycker deviendront plus dépouillés, comme dans ses autoportraits, où il nous observe, nous les spectateurs, d'un regard perçant.

Eau-forte, 1925

Pour cette exposition, le Musée des Beaux-Arts de Gand (MSK) puise dans sa propre collection, riche et variée, d’œuvres de De Bruycker, tout en présentant par ailleurs de nombreuses œuvres issues de collections particulières.

Infos pratiques : Exposition Jules De Bruycker au MSK de Gand jusqu’au dimanche 29 juin 2025.

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