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En 1898, prisonnière des glaces, la Belgica passera pour la première fois de l’histoire et de manière totalement involontaire l’hiver en Antarctique.

L’ancre de la Belgica mise à l’honneur à Ostende: pourquoi l'expédition antarctique belge de 1897 est-elle si remarquable ?

Lors d'une cérémonie, mercredi à Ostende, l’ancre de la Belgica originale a été inaugurée en présence du gouverneur de Flandre occidentale, Carl Decaluwé. Il s'agit de l'une des deux ancres du navire de recherche d'Adrien de Gerlache, qui a mené, de 1897 à 1899, la première expédition à hiverner dans la région antarctique. Cette ancre, qui a été repêchée, a été mise à l’honneur devant l'Institut flamand de la mer (VLIZ). Mais pourquoi l’expédition belge de 1897 en Antarctique est-elle si remarquable ?

Eric Steffens Pieterjan Huyghebaert
Publié:

A l’occasion du 125e anniversaire de l'expédition antarctique belge, il y a quelques années, la Bibliothèque Royale de Belgique (KBR) a reconstitué cette expédition historique à l’aide de carte narrative, de coupures de presse et de photos de l'époque : "La story map  "La première expédition antarctique : dans le sillage du navire Belgica". Cet article contient des photos et des informations tirées de cette story map que vous pouvez consulter ici.

Une expédition belge sans le soutien du roi Léopold II

À la fin du XIXe siècle, il restait une grande région inexplorée sur la carte du monde : l'Antarctique, le continent situé autour du pôle Sud. Il est frappant qu'un jeune officier de marine belge, Adrien de Gerlache, ait réussi à organiser la première expédition scientifique en Antarctique. Il a ainsi devancé les Britanniques, les Américains et les Scandinaves, qui avaient une bien plus grande expérience des voyages polaires.

"La Belgique n'était absolument pas un pays de marins et n'avait aucune tradition de voyages polaires", explique Jozef Verlinden, qui a publié une biographie d'Adrien de Gerlache. "Adrien de Gerlache a d'abord voulu participer à une expédition suédoise dans l'Antarctique, mais comme celle-ci a échoué, l'idée lui est venue d'en organiser une lui-même. Il voulait ainsi améliorer le rayonnement international de la Belgique".

Le buste d'Adrien de Gerlache par l'artiste Jos Carmans. La statue se trouve aujourd'hui à Ushuaia.

"Pour son projet, il avait besoin de 300 000 francs belges de l’époque et il pensait que le roi Léopold II et quelques riches industriels pourraient le financer. Mais il s'est trompé en ce qui concerne Léopold II. Il avait demandé une audience au roi, mais ne l'a jamais obtenue".

Il a donc fallu des années à Adrien de Gerlache pour réunir les fonds nécessaires. Après avoir trouvé quelques grands sponsors et utilisé les médias pour mobiliser la population afin qu'elle cofinance son expédition, le gouvernement a finalement débloqué 100 000 francs.

Le 16 août 1897, le navire de recherche Belgica quitte le port d’Anvers

Un "yacht de plaisance" en route pour l'Antarctique

En 1896, Adrien de Gerlache achète le Patria, un baleinier et chasseur de phoque norvégien qu’il transforme en navire de recherche. Il le baptise "Belgica". La marine belge refuse d'immatriculer le navire. Il est qualifié de yacht de plaisance et navigue vers l'Antarctique sous le fanion du RYCB (Royal Yacht Club de Belgique).

La carte de l'Amirauté, l'Océan Atlantique Sud en 1871, le parcours précis de la Belgica a été ajouté par Adrien de Gerlache lui-même.

Ce navire a beaucoup souffert lors de sa première expédition polaire. Il a résisté à plusieurs tempêtes violentes et a failli faire naufrage à deux reprises. En 1898, prisonnière des glaces, la Belgica passera pour la première fois de l’histoire et de manière totalement involontaire l’hiver en Antarctique, ce qui est très dangereux car le glissement de la glace aurait pu écraser la coque du navire.

Les membres de l'expédition creusent un canal dans la banquise pour libérer la Belgica (extrait de : Through the first Antarctic nights, 1889-1899, Frederick A. Cook).

"Le navire a dérivé dans la glace sur plus de 1 000 kilomètres mais s'en est finalement sorti sans dommages", explique Jozef Verlinden. Au bout d'un an environ, l'équipage a pu le dégager des glaces. Ce n'est que le 5 novembre 1899, plus de deux ans après son départ, que le Belgica a finalement pu accoster dans le port d'Anvers.

Par la suite, le navire a encore été utilisé durant plusieurs années. Adrien de Gerlache entreprit d'autres expéditions avec le Belgica, en compagnie du duc français Philippe d'Orléans. Plus tard, il fut vendu et utilisé comme usine de poisson flottante et pour le transport de charbon. Au début de la Seconde Guerre mondiale, les Britanniques l'ont utilisé comme dépôt de munitions. Le 19 mai 1940, il a été sabordé dans un fjord près de Harstad, en Norvège, où il repose toujours.  

La Belgica dans la banquise de l'océan Arctique (extrait de : La revanche de la banquise : un été de dérive dans la mer de Kara, juin-septembre 1907 / duc Philippe-Robert D'Orleans).

A bord, 2 hommes qui deviendront mondialement connus

Adrien de Gerlache avait réussi à rassembler autour de lui une équipe internationale de jeunes scientifiques, de marins et d'aventuriers. "Il y avait à bord 24 personnes de six nationalités différentes. Un tel équipage international était très exceptionnel pour l'époque, ce qui lui a d'ailleurs valu des critiques de la part de ses compatriotes", explique encore Jozef Verlinden.

Deux membres de l'équipage deviendront plus tard des explorateurs mondialement connus, le Norvégien Roald Amundsen et l'Américain Frederick Cook. Amundsen a été reconnu plus tard comme le premier homme à avoir atteint le pôle Sud, le point le plus méridional de la Terre. Quant à Frederick Cook, il aurait été le premier homme à avoir atteint le pôle Nord. "Quoi qu'il en soit, l'expédition belge a certainement été une source d'apprentissage pour Amundsen", déclare-t-il.

Frederick Cook, qui accompagnait l'expédition en tant que médecin, avait déjà une expérience des voyages polaires. C'est d'ailleurs grâce à lui que la plupart des membres de l'équipage ont survécu. Lorsque la Belgica s'est retrouvé coincé dans la banquise, l'équipage a dû passer l'hiver en Antarctique de manière imprévue. Personne n’avait encore jamais vécu une telle expérience.  

L'explorateur américain Frederick Cook.

"Ils ont vécu pendant des mois dans l'obscurité la plus totale sur un bateau dans un environnement très hostile, avec des tempêtes et des chutes de neige. La température à bord était toujours inférieure à 0. Il y avait seulement quelques bougies ici et là".

A cause du manque de vitamines, les membres de l’équipage ont été atteint par le scorbut. "Frederick Cook avait vécu parmi les esquimaux et avait constaté que ceux-ci pouvaient survivre sans légumes ni fruits, parce qu'ils mangeaient de la viande crue. L'équipage a donc commencé à chasser des phoques et des manchots. Ceux qui mangeaient de la viande crue allaient mieux, ceux qui la grillaient restaient faibles".

Sur le plan mental, l'hivernage fut également très difficile, en partie à cause du manque de soleil et de l'isolement. Pour leur remonter le moral, Cook obligeait les membres de l'équipage à s'asseoir devant le poêle, torse nu, et à faire une promenade quotidienne autour du navire.

Pourtant, tout le monde n'a pas survécu. Le scientifique belge Emile Danco, qui souffrait d'une maladie cardiaque congénitale, est mort en Antarctique d’une crise cardiaque et l'un des marins norvégiens, Adam Tollefsen devra lutter jusqu'à la fin de ses jours contre des psychoses.

Le Détroit de Gerlache, la zone touristique la plus fréquentée de l'Antarctique

L'expédition a fourni une multitude d'informations sur la faune, la flore et les paysages de l'Antarctique et de la Terre de Feu, la pointe la plus méridionale de l'Amérique du Sud. Les chercheurs ont également cartographié une partie de l'Antarctique, comblant ainsi une partie manquante de la carte du monde.

Ils ont découvert un détroit, qui plus tard sera baptisé le Détroit de Gerlache. Les différents caps, baies, îles et montagnes ont tous reçu des noms belges, comme l'Île d'Anvers, l'Île de Brabant, l'Île de Gand, l'Île de Liège et la Baie de Flandre. "Les sponsors du voyage ont également reçu le nom d'une montagne ou d'une baie. Au total, 89 noms de lieux géographiques ont été ainsi attribués", précise Jozef Verlinden.

Le Détroit de Gerlache est aujourd'hui la zone touristique la plus fréquentée de l'Antarctique. "Les 70 000 touristes qui s'y rendent chaque année découvrent ainsi un pan de l'histoire belge".

L'île de Brabant depuis le Détroit de Gerlache.

Il a fallu plus de 40 ans pour examiner toutes les données brutes et les échantillons rapportés par les scientifiques. Les résultats ont été publiés entre 1901 et 1949 dans une série de neuf volumes. L'une des découvertes les plus importantes fut la découverte d’une espèce d'insectes sans ailes. Mesurant 6 mm, c'est le plus grand animal purement terrestre du continent et le seul insecte endémique. Il a reçu le nom de "Belgica antarctica".

"Les résultats scientifiques étaient spectaculaires à l'époque et sont encore consultés aujourd'hui", explique M. Verlinden. Ainsi, les journaux de bord du Belgica sont utilisés pour déterminer la quantité de glace qui a fondu en Antarctique au cours d'un siècle.

Le nouveau navire de recherche belge "Belgica" suscite de vives inquiétude

Ironie de l’histoire, alors que l'on inaugure l'ancre du premier navire scientifique belge, le nouveau navire de recherche, qui a également été baptisé Belgica, est coincé depuis des mois au port de Zeebrugge à cause d'un conflit juridique.

Ce navire appartient au gouvernement belge mais était exploité par la compagnie française Genavir, qui a résilié son contrat en 2024 et a entamé une action en justice contre le gouvernement fédéral.

Lors de l’inauguration de l’ancre de la Belgica originale, le gouverneur de la Flandre occidentale a demandé aux gouvernements fédéral et flamand de remettre en service le navire de recherche Belgica. "Il est temps de débloquer le dossier juridique autour de son immobilisation, qui dure depuis des mois", a déclaré Carl Decaluwé. "Nous sommes parmi les meilleurs au monde grâce à nos chercheurs et au Belgica (...) mais si nous ne pouvons plus utiliser ce navire, nous chuterons dans le classement mondial." En outre, "plus le navire est immobilisé, plus les coûts pour le remettre en service seront élevés".

Le nouveau navire de recherche océanographique Belgica

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