Le projet "Derniers mots" de la VUB et de l’asbl "Héros de la Résistance" a déjà recueilli quelque 400 lettres d'adieu écrites par des résistants de la Seconde Guerre mondiale, juste avant leur exécution. Certaines de ces lettres ont été envoyées par des proches. Selon les chercheurs, ces lettres ont une grande valeur historique, émotionnelle et sociale, mais elles sont encore trop souvent cachées dans des greniers ou des archives.
"Derniers mots" : une asbl récolte les lettres d’adieu des résistants exécutés en 1940-45
Alors que la Seconde Guerre mondiale faisait rage en Belgique, environ 150 000 personnes ont rejoint la résistance pour se dresser contre l'occupant allemand, souvent au péril de leur vie.
1 500 résistants l'ont effectivement payé de leur vie. Et il ne s'agit que d'une estimation, car il n'existe pas de listes complètes. 1 200 d'entre eux ont été exécutés sur le territoire belge, sur des sites d'exécution comme Oostakker, au fort de Breendonk, ou au Tir national à Schaerbeek. Pour 300 autres, c'est vers l'Allemagne qu'ils ont trouvé la mort, souvent par décapitation.
Avant leur exécution, les résistants recevaient souvent quelques feuillets de papier pour une dernière réflexion ou pour écrire une lettre destinée aux personnes restées à l'arrière. Une lettre d'adieu, contenant les derniers mots qu'ils pouvaient adresser à leurs proches.
Pour les historiens, il s'agit de documents uniques. C'est pourquoi la VUB et l'organisation sans but lucratif Héros de la Résistance ont uni leurs forces pour en collecter le plus grand nombre possible.
Ce sont des lettres poignantes, "lorsqu'on les lit, on en a les larmes aux yeux"
"Ce sont des documents personnels uniques. Une source inépuisable de choses intéressantes et touchantes", raconte Dany Neudt, fondateur de l'association Helden van het Verzet. Avec son ASBL, il souhaite "honorer les gens ordinaires qui ont accompli des choses extraordinaires contre l'occupation nazie.
"Les lettres sont intéressantes d'un point de vue historique en raison de l'époque à laquelle elles ont été écrites, mais leur contenu et les mots choisis sont également très intéressants", explique-t-il. "On sait qu'il s'agit des derniers mots de quelqu'un, ce qui leur confère une grande valeur émotionnelle. Lorsqu'on les lit, on en a les larmes aux yeux ".
Émotion, philosophie ou un peu de patriotisme
Pour tous les auteurs de lettres qui, dans les derniers moments de leur vie, ont choisi un message émotionnel, il y en a tout autant qui ont opté pour un ton plus pragmatique. 'Pour certains, c’est même devenu un manifeste philosophique, pour d'autres, c'est un document pratique. On y annonce par exemple que le loyer est payé, et on indique déjà à qui ira un manteau', raconte Dany Neudt.
"Il y a souvent des éléments religieux, comme une sorte de préparation ou un moyen de donner un sens à l'adieu. Il y a aussi beaucoup de patriotisme, des gens qui meurent avec fierté pour la patrie. Il est particulièrement frappant de constater que la plupart d'entre eux étaient très calmes au moment de rédiger cette lettre d’adieu. Ils s'étaient résignés à mourir".
"Tout le monde n'a pas eu la possibilité d'écrire une lettre, mais pour chaque lettre, il est difficile de savoir où elle a fini par atterrir. Certaines n'ont jamais atteint les proches et n'apparaissent qu'aujourd'hui dans des archives. D'autres sont rangées dans un grenier, ou sont exposées dans le salon des descendants. D'autres encore ont été perdues."
"Nous avons même trouvé plusieurs lettres dont la famille ignorait l'existence", raconte Dany Neudt. "C'est toujours agréable de pouvoir remettre ces lettres aux proches. Ils sont toujours ravis, la génération actuelle y accorde une grande importance."
"Ma chère femme, ne t'inquiète pas trop pour moi. Une fois que ce sera passé, ce sera fini pour moi. Tu devras t'adapter au temps qu'il te reste. Va vivre à Helkijn, occupes-toi bien des papiers de dommages de guerre et fais attention à tout. A présent, Jeanne, sois courageuse et donne de nombreux baisers à Gaston de ma part. Dors bien, Jeanne. Le loyer est payé jusqu'à la fin de l'année 1943."
Gaston Kints (48) vivait à Zwevegem (Flandre occidentale). Il a mené des actes de sabotage et a été arrêté début 1944. Il a été exécuté à Oostakker.
Dany Neudt estime qu'il y a plus d'intérêt que jamais pour la Seconde Guerre mondiale et le mouvement de résistance. "C’est lié à la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui, explique-t-il. "Les gens ressentent à nouveau cette menace de guerre et se demandent inévitablement ce qu'ils feraient si cela se produisait. Nous vivons à une époque où il y a un besoin de se confronter à cela."
Un autre facteur est la reconnaissance retrouvée pour les résistants d'autrefois.
"En Flandre, c'est seulement actuellement que les personnes qui faisaient partie de la résistance bénéficient d'une reconnaissance pour ce qu'elles ont fait. Après la guerre, en Flandre, il y avait plus de compréhension pour les collaborateurs que pour les résistants. Une mythologie politique s'était formée, selon laquelle les collaborateurs étaient des naïfs qui avaient agi dans l'intérêt de la Flandre. Et ceux qui avaient été dans la résistance étaient dépeints comme des semi-criminels, ou des communistes."
Ma chère petite Germaine, ma chérie.
Jusqu'à présent, tout s'était bien passé, j'ai souvent pensé à toi, avec beaucoup de courage. Je n'aurais jamais pu imaginer que le pire m'arriverait.
Ma chère petite Germaine, ne t'imagine pas trop le pire, j'aurais tout aussi bien pu mourir dans une catastrophe ou un accident de la route. J'aurais alors souffert beaucoup plus longtemps avant la fin mais maintenant, ce sera vite fini.
Ma chérie, mon vœu est que tu trouves en toi le même courage que moi, car, après tout, nous sommes des personnes fortes. Nous ne devons pas pleurer. Alors Germaine, courage, courage et encore courage pour la prochaine partie de ta vie. Je regrette de ne pas pouvoir t'aider à cet égard.
Ma petite Germaine, la vie avec toi aurait été un beau rêve. Tu as fait de ma petite vie quelque chose de magnifique, la plus belle des choses que j’aie jamais pu imaginer, et cela m’a comblé de bonheur." Ma petite Germaine, j'insiste encore, peu de gens peuvent avoir une mort aussi paisible, sans trop de souffrances. Je t’embrasse encore. Ce sont mes tout derniers baisers, baisers, baisers sur ton petit cœur.
C’est avec ces mots que l’architecte anversois Julien Schillemans a fait ses adieux à sa femme Germaine.
Conséquence : même lorsque la paix est revenue en Europe, la honte continuait encore ainsi que le silence. Les lettres ont été cachées ou perdues. "Après la libération, on ne parlait pratiquement plus de cette guerre", a déclaré Dany Neudt.
Lui-même a dû rechercher l'histoire de son grand-père, qui avait été déporté. Sa propre famille s'est également murée dans le silence. "Il y avait des traumatismes partout, et la façon la plus simple d'y faire face était d'instaurer une sorte de culture du silence. Ce traumatisme n'a jamais été traité en Flandre".
Ce profond traumatisme social ne pourra être résolu qu'en en parlant, même si c'est après 80 ans.
Dany Neudt, asbl Héros de la Résistance
Un traumatisme qui, selon Neudt, n'est traité que maintenant, 4 ou 5 générations plus tard. En parlant de ce qui s'est passé, en recherchant, en lisant et en interprétant les lettres. "Il y a toujours un grand besoin de comprendre. De savoir ce qui s'est passé et qui a fait quoi."
150 000 personnes qui ont fait partie de la résistance, cela fait beaucoup de descendants en quête de réponses. Les chercheurs notent que. "les services des archives sont aujourd'hui submergés de questions de la part de personnes qui souhaitent obtenir davantage d'informations. Il y a une sorte de rattrapage en cours, pour compenser ce silence de plusieurs décennies. Ce profond traumatisme social ne pourra être résolu qu'en en parlant, même si c'est après 80 ans".
400 lettres d'adieu déjà récoltées
Les réponses à bon nombre de ces questions se trouvent dans ces lettres d’adieu. Lorsque les chercheurs retrouvent une lettre, ils en recherchent immédiatement le contexte. "Nous cherchons à savoir quels actes de résistance l'auteur avait mené, mais nous nous penchons également sur le contenu de la lettre. Nous demandons au propriétaire s'il souhaite conserver une belle copie et remettre l'original aux archives. Ou vice versa, c'est également possible".
Le projet de science citoyenne "Derniers mots" a déjà permis de collecter quelque 400 lettres, dont 20 à 25 sont des originaux. De nouvelles lettres sont ajoutées chaque jour.
Les chercheurs espèrent compiler les lettres dans un livre et sur un site web d'ici le printemps 2026. Toute personne possédant une telle lettre d’adieu peut l'envoyer à l'adresse suivante : www.laatstewoorden.be
